Trois poèmes de Giuseppe Ungaretti

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le très beau recueil Vie d’un homme (poésies 1914-1970) qui est un choix anthologique des poèmes de Giuseppe Ungaretti (1888-1970) paru chez Poésie-Gallimard.
J’ai choisi trois poèmes qui datent de l’année 1916 et qui me paraissent particulièrement émouvants.
Ils ont été traduits de l’italien par Jean Lescure.

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JE SUIS UNE CREATURE

Comme cette pierre
du Saint Michel
aussi froides
aussi dures
aussi sèches
aussi réfractaires
aussi totalement
inanimées

Comme cette pierre
sont les larmes
qui ne se voient pas

La mort
s’escompte
en vivant

Valloncello di Cima Quattro, 5 août 1916

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DANS LE DEMI-SOMMEIL

Je veille la nuit violentée

L’air est criblé
comme une dentelle
par les coups de fusil
des hommes
renfoncés
dans les tranchées
comme les escargots dans leur coquille

Il me semble
qu’une ahanante
tourbe de cantonniers
pilonne le pavé
de pierre de lave
de mes routes
et je l’écoute
sans voir
dans le demi-sommeil.

Valloncello di Cima Quattro, 6 août 1916

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SAN MARTINO DEL CARSO

De ces maisons
il n’est resté
que quelques
moignons de murs

De tant d’hommes
selon mon cœur
il n’est pas même
autant resté

Mais dans le cœur
aucune croix ne manque

C’est mon cœur
le pays le plus ravagé

Valloncello dell’albero isolato, 27 août 1916

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Le Sonnet d’Arvers et quelques unes de ses parodies

felix_arversLe sonnet de Félix Arvers (1806-1850), qui date de 1833 et aurait été écrit pour Marie Nodier, est l’un des poèmes les plus célèbres du 19è siècle.

LE SONNET D’ARVERS : VERSION ORIGINALE

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas ;

À l’austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas. »
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Ce sonnet a suscité de nombreuses parodies depuis sa création et jusqu’à nos jours. En voici quelques unes :

SUR LE SONNET INTITULÉ « TOMBEAU », DE MONSIEUR STÉPHANE MALLARMÉ

Sa vie a son secret, sa plume a son mystère :
Un sonnet sibyllin en un moment conçu.
N’en cherchez point le sens, lecteurs, sachez vous taire,
Car celui qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas! il eût passé de vous inaperçu.
Toujours à vos côté et pourtant solitaire,
Si Sergines n’était sur cette pauvre terre
Pour demander encore après avoir reçu.

Aussi, quoique l’auteur l’ait fait subtil et tendre,
Il ira son chemin, tranquille, sans entendre
Le murmure d’Oedipe élevé sur ses pas ;

Tandis que curieux et fidèle et profane
Diront, lisant les vers du poète Stéphane :
« Quelle est donc cette énigme ? »—et ne comprendront pas.

Francis de Champflorin. 1897
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LE SONNET DU SONNET D’ARVERS

Le sonnet de Félix Arvers a son mystère.
Les uns le trouvent bien, les autres mal conçu.
Je suis de ces derniers et ne saurais m’en taire,
Car ce fameux sonnet n’est pas d’un métier su.

Il aurait pu passer cent fois inaperçu
Dans un tas de sonnets, mais il est solitaire.
C’est ainsi qu’il a fait tant de potin sur terre,
Et que par les badauds il fut si bien reçu.

Certes, on y voit des mieux à quoi l’auteur veut tendre :
D’une il est amoureux qui ne veut pas entendre,
Et dans son désespoir on le suit pas à pas.

Mais le poète doit toujours rester fidèle
A la règle. Ainsi donc puisque Arvers fait fi d’elle,
Son sonnet en tant que sonnet n’existe pas.

Raoul Ponchon. le Courrier Français, 1904
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Et voici une parodie écrite par un soldat pendant la guerre des tranchées en 1916 :

Ma cave a son secret, ma cagna son mystère,
Magnifique gourbi par un poilu conçu.
Dans quel département? Hélas! je dois le taire,
Personne, à la maison, n’en a jamais rien su.

Aussi j’ai pu loger longtemps inaperçu,
Errer dans les boyaux comme un ver solitaire;
Et j’aurai disparu près d’un an sous la terre,
Attendant un colis que je n’ai pas reçu…

Parfois, la nuit, je vais, faisant un rêve tendre.
Regardant une étoile au ciel et sans entendre
Un ronflement sonore élevé sous mes pas..,

A son petit café pieusement fidèle
L’embusqué, dégustant son bock tout rempli d’ale
Dira : « Quelle existence ! » et ne comprendra pas.

Anomyme. Paru dans « Le Bleutinet », journal de poilus. 1916

Pour écrire cet article je me suis inspirée de cette très intéressante page Internet, que je vous invite vivement à visiter, et sur laquelle vous trouverez un grand nombre d’autres parodies du sonnet d’Arvers, certaines amusantes, voire coquines, d’autres beaucoup plus sérieuses :
http://parismyope.blogspot.fr/2011/04/le-sonnet-darvers.html