Un beau poème de Gérard Pfister

J’ai eu le plaisir de trouver au dernier Marché de la Poésie cette anthologie du poète Gérard Pfister, publiée aux éditions du Nouvel Athanor dans la collection « Poètes trop effacés ».
Ce livre recèle un grand nombre de beaux poèmes, très purs dans leur écriture et dans leur inspiration, et souvent pleins d’une mystérieuse spiritualité (dont l’objet n’est jamais nommé).
Le poème que j’ai choisi est issu du recueil Faux publié en 1975 par les éditions Arfuyen, et qui est je crois le premier recueil de son auteur.
« Tous nos papiers sont faux » est le premier vers de ce poème : papiers d’identité ou papiers des poètes ? Les deux lectures sont possibles.

Tous nos papiers sont faux

Nous avançons nus
à la grande frontière

sans même un mot
pour nous justifier

rien que notre fatigue
notre tremblement

notre étrangeté
à nous-mêmes suspecte
Nous ne savons plus notre âge
tout s’est passé en chiffres

nous n’avons pas vu le temps
souffler sur notre front

cette face brouillée n’est pas la nôtre
les photos sont toutes manquées

nous n’avons jamais connu
notre vrai visage

nos vrais yeux
l’expression de notre bouche

tout ce que nous savons
est pour notre confusion

La peau blanche comme un linceul
les cicatrices

nous ignorons le secret
de nos blessures

de notre indignité
nous avons survécu

nulle mission
nulle destinée

mais en nous la vague conscience
de trahir, d’avoir trahi

Ce pays n’est pas le nôtre
nous ne reconnaissons rien

ses chemins nous ont égarés
ses villes nous font peur

nous n’habitons pas ces jours de pluie
ces nuits sans sommeil

il n’est ici pour nous
ni demeure ni repos

Les maisons nous enferment
sans nous abriter

nous avons déserté, renoncé
nous nous souvenons

sans nul souvenir.

(…)
Pour terminer je donne deux autres courts poèmes de Gérard Pfister :

Un rien

dont toutes
choses ne seraient
que les miettes

****

au silencieux

chaque mot
dit
le secret