Gloire Tardive d’Arthur Schnitzler

couverture au livre de poche

J’ai lu ce court roman d’Arthur Schnitzler dans le cadre de mon défi « Le Printemps des artistes » et l’idée de cette lecture précise m’a été donnée par le blog de Patrice et Eva dont je vous propose de lire la très intéressante chronique de novembre 2020 : https://etsionbouquinait.com/2020/11/08/arthur-schnitzler-gloire-tardive/

Arthur Schnitzler(1862-1931) est un écrivain et médecin psychiatre autrichien, l’un des principaux auteurs de langue allemande de la première moitié du 20è siècle, il a été notamment influencé par Freud et la psychanalyse. Sa « Nouvelle rêvée » a par exemple inspiré à Kubrick son film « Eyes wide shut ».
Le roman « Gloire tardive », qui est précisément une œuvre tardive de l’auteur, a été éditée de façon posthume. Sa première traduction française date de 2016 pour les éditions Albin Michel.

Présentation de l’histoire :

Monsieur Edouard Saxberger est un petit fonctionnaire vieillissant et il mène une vie tout à fait banale et tranquille. Jusqu’au jour où il a la surprise de recevoir la visite d’un jeune poète inconnu, nommé Meier, qui se déclare comme un fervent admirateur de l’oeuvre poétique du vieil homme. Saxberger se souvient d’avoir effectivement publié un recueil de poèmes, trente ans plus tôt, intitulé Les Promenades, qui était passé tout à fait inaperçu à l’époque et que tout le monde avait apparemment oublié. Mais Meier le détrompe : lui-même et le groupe de jeunes littérateurs auquel il appartient, le reconnaissent comme un maître, et se réclament de son influence. Meier lui confie des vers qu’il a écrits et lui demande son avis. Mais pour Monsieur Saxberger la poésie semble bien loin. (…)

Mon humble avis :

Je savais que Schnitzler avait été très influencé par la psychanalyse et je pensais trouver des traces de théorie freudienne dans « Gloire tardive ». Mais cette idée a été vite contredite par ma lecture. Le livre est, au contraire, assez simple et transparent et l’auteur ne cherche pas à nous faire entrer dans les méandres inconscients ou les complexes refoulés de ce vieux monsieur et ancien poète. Cependant, le livre ne manque pas de réflexions psychologiques intéressantes sur la jeunesse et la vieillesse, et illustre en quelque sorte le proverbe bien connu « On ne peut pas être et avoir été ».
Il y a une certaine ironie distanciée de l’auteur par rapport à ses personnages. Surtout vis-à-vis du monde littéraire, des petits cénacles de jeunes poètes qui s’auto-glorifient alors qu’ils n’ont encore rien produit et qui considèrent tous les autres littérateurs comme des « sans-talent » méprisables.
Un très joli livre, qui plaira tout particulièrement aux poètes et amateurs de poésie !

Un extrait page 106-107

Saxberger écouta avec délectation. Jamais jusqu’alors il n’avait connu le doux transport qui s’empara de lui en entendant ses vers lus à haute voix. A peine s’avisa-t-il que c’était mademoiselle Gasteiner qui lisait – à peine eût-il pu dire si les vers lui plaisaient, mais lorsqu’elle cessa de lire, que la chambre fut soudain redevenue silencieuse et qu’ils se retrouvèrent assis très près l’un de l’autre, il vit de nouveau la veste jaune qui le dérangeait et il fut alors particulièrement irrité par le sourire très énigmatique qui jouait sur les lèvres de la demoiselle et qui n’avait aucun rapport avec ce qui venait d’être lu. Il dut même détourner les yeux, en quoi elle vit une réaction déclenchée par l’émotion.(…)

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Une lettre-poème de Marie Desmaretz

couverture du recueil de Marie Desmaretz

Ce texte de Marie Desmaretz est extrait du livre Les lettres-poèmes de Marie publié en 2017 aux éditions du Petit Pavé, dans la collection Le Semainier dirigée par Jean Hourlier. Ces lettres-poèmes adressées par Marie Desmaretz à ses amis poètes sont de beaux témoignages d’amitié et de poésie mêlées.
Comme l’écrit Jean Chatard en préface : « Chaque texte est un élan, élan d’une artiste pour ses nombreux amis. Chaque dédicataire de lettre-poème se trouve concerné au plus haut point. Au niveau de l’écrit et à celui, plus rare, de l’amitié. En quelques lignes, Marie pénètre dans l’intime de chacun et y séjourne durablement. (…)  »

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page 17

Lettre-poème à Jean Chatard

A l’ami Jean, ces confidences tristes
parce que je n’en peux plus de l’hiver

Mai dans son soleil à quatre sous
Les muguets à la peine fripés de vent
Une mouette égarée (son cri) quand j’espère l’hirondelle (ses coups de ciseaux retaillant un ciel plus juste) Des mots qui fanent au bord des prières
Un arbre – comme un chien – seul dans la fenêtre

Mon bel hier est tombé comme un sac et me voilà maintenant si petite – Jean –
si petite sous la lampe
Avec l’herbier des chagrins ouvert sur la table
avec de grands morceaux d’hiver qui vieillissent
mes épaules et du vide tout autour du vide
qui parle une langue pauvre

Me voilà maintenant si petite et tellement
ignorante du geste qui sauve
Je ne sais plus comment on fait de l’été
comment on fait de l’intense
J’ai oublié l’heure des fruits l’heure des femmes
la lumière

Dans mes fonds de mémoire je cherche souvent
ce que j’ai perdu

Parfois je retrouve un bout d’avril à peau d’iris
un poème où j’ai demeuré
quelques paillettes d’insouciance…

Mais très vite le ciel tourne court se dérobe
m’abandonne

Et après vois-tu Jean
il fait encore plus froid.

Mai 2013

L’Homme qui entendait des voix, d’Eric Dubois

Le poète Eric Dubois (né à Paris en 1966) vient de faire paraître aux éditions Unicité ce récit autobiographique qui aborde le sujet de la schizophrénie à travers un témoignage très sincère et lucide. Nous découvrons le contexte dans lequel la maladie s’est déclenchée, mais le poète se garde des explications et des analyses faciles. On remarque qu’il mène alors la vie tout à fait typique d’un jeune trentenaire des années 1990, avec ses amitiés, son contexte professionnel compliqué, ses relations amoureuses, l’usage de cannabis. Il explique et décrit l’apparition de cette maladie qui le conduit à l’hôpital, et les conséquences qu’elle a aujourd’hui encore sur son existence. Les effets secondaires des médicaments, le fait de vivre avec un handicap invisible, la difficulté de trouver du travail, les psychothérapies qui l’apaisent, les nombreuses amitiés poétiques qu’il a nouées.
Eric Dubois ne nous présente la schizophrénie ni comme une catastrophe ni comme un dédoublement de la personnalité (une idée fausse pourtant bien ancrée dans la population) mais comme une maladie psychique parmi d’autres, avec laquelle il faut apprendre à vivre.
Un livre qui intéressera ceux qui s’interrogent sur cette maladie, ou sur la psychiatrie en général, ou qui aiment lire des parcours de vie, des témoignages pleins d’humanité et de vérité.

Voici un extrait :

Et il y avait ces lumières, criardes, violentes, ces couleurs vives comme sous l’effet d’une drogue puissante. Épuisé et ravi, je me laissais aller à des rêves faits en plein jour, parfois, j’avais l’impression de voyager dans le temps, et observais chaque époque au coin d’une rue, mes ancêtres traverser les passages pour piétons, et aussi des petits êtres qui apparaissaient et disparaissaient en un quart de seconde. Les odeurs nauséabondes me poursuivaient également, là, où elles n’avaient pas lieu d’être. Et enfin les voix, Élie, Élie, Élie qu’elles disaient, pas méprisantes, pas ordurières, juste entêtantes, insectes de l’aube et du crépuscule, à certaines heures, mais toujours de courte durée.

Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

azoulai_titus_bereniceJ’ai eu envie de lire ce livre parce qu’on en a beaucoup parlé dans les média et sur le Net, qu’il est très mis en avant dans les rayons des librairies, qu’il a reçu le Prix Médicis, mais surtout parce qu’il évoque la vie de Racine et que cela me semblait un thème riche et prometteur.
Par ailleurs, c’était l’occasion de découvrir l’univers d’une romancière que je ne connaissais pas, ce qui est toujours intéressant !

Le début de l’histoire :

A notre époque, une jeune femme prénommée Bérénice est quittée par un moderne Titus pour son épouse, Roma, qu’il n’aime plus mais avec laquelle il a fondé une famille.
Bérénice souffre atrocement de cette séparation et ne parvient à trouver un véritable réconfort qu’en lisant et relisant les tragédies de Racine, dont il lui arrive même d’apprendre certaines tirades par cœur.
Bérénice se demande comment Racine – à la fois homme, janséniste et courtisan – a pu aussi bien comprendre le cœur féminin et l’amour, et elle décide d’enquêter sur ce que furent sa vie et son caractère.
Il s’ensuit une biographie de Racine, de sa naissance à sa mort, qui sera coupée deux fois par des retours vers l’époque contemporaine, avec la réapparition de notre Bérénice initiale.

Mon avis :

J’ai été très surprise que ce « roman » soit en réalité une biographie de Racine, de forme assez classique puisque chronologique, mais j’ai trouvé cela plaisant.
Nathalie Azoulai sait rendre le personnage de Racine très vivant et très crédible, avec toutes ses contradictions, son ambition démesurée, son admiration sans faille pour le roi, ses jalousies féroces vis à vis de ses rivaux (à commencer par Corneille, mais aussi, dans une moindre mesure, envers Molière), et elle le présente comme sans cesse tiraillé entre ses devoirs envers le roi et sa fidélité envers Port-Royal et les jansénistes, que le roi déteste et combat.
Racine montre plusieurs caractères au cours de sa vie : il est d’abord un enfant imaginatif qui essaye de se plier à une éducation rigide et austère, puis un jeune homme timide, puis un poète désireux de plaire et d’arriver à une situation, puis un poète reconnu et adulé, puis un historiographe scrupuleux, avant de retourner à la foi et à la spiritualité.
Du point de vue du style, c’est un livre bien écrit, mais il m’a semblé que la fin était un peu moins soignée que le début, très brillant.
J’ai bien aimé ce livre, mais je trouve qu’il ne s’agit pas d’un véritable roman – la part d’imaginaire étant très réduite.

Conte de la première lune, de Hirano Keiichirô

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Quatrième de couverture :
Conte de la première lune est l’histoire d’un jeune poète romantique qui, pour soigner sa mélancolie, entreprend au siècle dernier un voyage au sud de Kyôto, une région connue pour la beauté de ses paysages et les pratiques magiques des anachorètes bouddhistes qui y vivent.
Mordu par un serpent venimeux, il est recueilli par un moine dans un ermitage au cœur des montagnes et rencontre en songe une femme dont il s’éprend. Mais où commence le rêve et où s’achève la réalité ? Telle est l’une des questions que suscite ce conte philosophique et poétique, où la lune se lève sur la beauté inoubliable d’une femme se lavant dans ses rayons, où l’intensité de l’épanouissement des fleurs et des sentiments coïncide avec l’instant de la mort, tandis qu’un papillon, délicat et magnifique, guide le voyageur dans le labyrinthe des illusions jusqu’au dénouement.

Mon avis :
La quatrième de couverture que je viens de recopier est tout à fait fidèle à ce que j’ai pu ressentir en lisant ce beau livre. Il s’agit d’un conte, c’est-à-dire que les forces magiques et irrationnelles y occupent une place tout à fait centrale, et contribuent à créer dans l’esprit du lecteur tout un jeu de ramifications par rapport aux sens cachés de cette histoire, sur lesquels on continue de s’interroger même après avoir terminé le livre. Ce conte, en effet, ne répond pas à toutes les questions qu’il soulève : en particulier, la question des multiples passages du rêve à la réalité et de la réalité au rêve restent assez énigmatiques, produisant de nombreux échos et rêveries dans l’esprit du lecteur.
J’ai été très étonnée quand j’ai appris que ce livre datait des années 2000, car dans mon esprit il appartenait plutôt au 19è siècle (tant par son écriture que par son atmosphère), et j’avoue qu’il m’a même fait penser par moments à un roman de Barbey d’Aurevilly dont je ne suis pas sûre de me rappeler du titre, mais qui pourrait bien être L’Ensorcelée. Sauf que, naturellement, dans Conte de la première lune, le contexte extrême-oriental est présent à chaque page, et les superstitions japonaises, comme le mauvais œil, interviennent à plusieurs reprises.
Le héros de l’histoire, Masaki, est lui-même très représentatif du 19è siècle : poète romantique, neurasthénique, mélancolique, … l’auteur nous dit que ce personnage est d’une très grande beauté physique mais que sa beauté serait plutôt démoniaque, et, en effet, ce poète semble attiré autant par la beauté et la pureté que par la souffrance et la mort, dans la plus pure tradition romantique.
Un livre très poétique et envoûtant, que je conseille vivement !

Extrait page 111-112 :

 » On parle de rêve, de réalité, comme de deux choses totalement différentes. Pourtant, il me semble qu’il s’agit d’une seule et même illusion. Cette nuit-là, avant mon départ, ce n’est pas en rêve, mais bien dans le monde réel que cette femme m’est apparue.
Je l’ai vue, en vérité, de mes yeux de chair. Et pourtant, quand j’y repense maintenant, cela aussi me semble n’avoir été qu’une illusion éphémère.
Cette femme était belle comme une apparition. Une telle beauté ne saurait être de ce monde. Et pourtant, quand j’y songe, il se peut aussi que cette vision que j’ai contemplée avec ravissement n’ait été autre chose en réalité, ainsi que l’affirmait le révérend abbé, que la silhouette d’une vieille lépreuse. (…) »