Emily Dickinson, A Quiet Passion, un film de Terence Davies

Emily Dickinson, a Quiet Passion, Affiche du film

Dans le cadre de mon défi d’avril à juin 2021, Le Printemps des Artistes, je viens de regarder ce film anglo-belge, un biopic sur la grande poète américaine Emily Dickinson (1830-1886), réalisé par Terence Davies en 2017, et j’ai trouvé qu’il ne manquait pas de qualités, cherchant à nous rendre sensibles le caractère, le génie et le parcours de vie de cette poète.

Emily Dickinson a mené une vie très particulière : recluse dans la maison de ses parents, entourée de son frère et de sa sœur, elle aimait plus que tout sa famille et ne s’est jamais mariée. Si, dans sa jeunesse, elle a noué quelques amitiés très fortes qui se sont plus tard délitées, ses années de maturité ont été marquées par les deuils successifs de ses parents et de certains amis.
Mort, séparations, solitude, souffrances morales et physiques semblent jalonner cette existence et ce film n’est pas des plus drôles, comme on peut s’en douter, et plus particulièrement dans la dernière demi-heure, ténébreuse à tous points de vue.
On nous présente une jeune Emily Dickinson très indépendante d’esprit, rejetant et critiquant les conventions de son temps avec une audace et une insolence étonnantes, ne cessant de s’interroger, de soupeser et de réfléchir là où les autres se contentent de docilement obéir sans se poser de questions.
Aussi bien sur la religion, dogmatique et pétrie d’interdits, que sur la place secondaire accordée aux femmes dans la société et dans les arts, elle s’insurge mais réagit plutôt par le repli sur soi, par une révolte intériorisée et cachée.
Malgré tout, les moments les plus intéressants de ce film sont ceux où l’actrice lit les poèmes d’Emily Dickinson, moments magnifiques et lumineux, qui se détachent nettement des autres dialogues et les font paraître un peu anodins ou fades.
Les images du film sont belles, avec beaucoup de scènes d’intérieur éclairées à la bougie ou à la lampe à pétrole mettant en relief un doux clair-obscur, les couleurs un peu fanées et en demi-teinte répondent à l’humeur conventionnelle et feutrée de l’époque.

Je pense que ce film est un honnête biopic, qui essaye de laisser filtrer un peu de la vie intérieure de la poète américaine, mais qui aurait peut-être dû se détacher encore davantage des événements purement biographiques et chronologiques pour s’engager dans quelque chose de plus poétique, plus mystérieux, moins linéaire.

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La magie noire, un poème d’Anne Sexton

J’ai trouvé ce poème d’Anne Sexton sur le site de poésie contemporaine Poezibao.
Anne Sexton (1928-1974) est une poète américaine contemporaine de Sylvia Plath.

 

La magie noire

Une femme qui écrit est trop sentimentale,
toutes ces transes et ces présages !
Comme si les cycles, les enfants et les îles
ce n’était pas assez ; comme si les deuils, les commérages
et les légumes ne suffisaient jamais.
Elle pense qu’elle peut mettre en garde les étoiles.
Une écrivaine est par essence une espionne.
Cher amour, je suis cette femme.

Un homme qui écrit est trop savant,
tous ces sorts et ces fétiches!
Comme si les érections, les congrès et les produits
ce n’était pas assez ; comme si les machines, les galions
et les guerres ne suffisaient jamais.
Avec des meubles d’occasion il fait un arbre.
Un écrivain est par essence un escroc.
Cher amour, tu es cet homme.

Sans jamais nous aimer nous-mêmes,
haïssant même nos chaussures et nos chapeaux,
nous nous aimons l’un et l’autre, mon trésor, mon trésor.
Nos mains sont bleu pâle et douces.
Nos yeux sont remplis de confessions terribles.
Et puis, quand nous sommes mariés,
les enfants nous quittent dégoûtés.
Il y a trop à manger et plus personne
pour absorber toute cette drôle d’abondance.

Choix et traductions de Patricia Godi.

Quelques poèmes de Jim Harrison

J’ai sélectionné ces quelques poèmes dans le recueil L’éclipse de lune de Davenport et autres poèmes publiés à La Table Ronde dans la collection La Petite Vermillon, dans une édition bilingue datant de 1996.
Les poèmes sont traduits de l’américain par Jean-Luc Piningre.
Jim Harrison (1937 – 2016) est un célèbre romancier et poète américain, « Ecrivain des grands espaces ».

***

Le temps nous dévore crus.
Pour mon anniversaire, hier,
je n’étais que d’un jour plus vieux
bien que j’aie commencé unicellulaire
il y a dix millions d’éternités dans le bourbier de la
vieille ferme.

***

Au bout d’une piste de sable sur les collines basses
des Whetstone Mountains j’ai vu des empreintes de
puma
si fraîches que le sable mouillé gouttait encore
dedans. Je ne sais pourquoi, à genoux,
je me suis pris à les humer, absolument certain
d’être observé par la roche vivante
du vaste paysage troublé par la chaleur.

***

Assurément les poissons n’ont pas inventé l’eau
ni les oiseaux, l’air. Les hommes ont bâti des
maisons
en partie pour la gêne que leur donnent les étoiles,
et élevé leurs enfants sur des insignifiances,
puisqu’ils ont massacré tout dieu au fond d’eux-mêmes.
L’homme politique sur les marches de l’église croît
dans la grandeur même de cette stupidité,
lampe grillée qui jamais n’imagina soleil.

***

Prends garde, ô vagabond, la route marche elle aussi,
dit un jour Rilke à personne en particulier, puisque
partout les bons poètes parlent aux six directions.
Si tu ne veux pas plier, tu es mort. Cassé comme
un spaghetti sec. Ecoute les dieux.
Ils hurlent dans ton oreille de seconde en seconde.

***

Quelques poèmes de jeunesse de Richard Brautigan


J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le recueil intitulé « Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus » (je précise que ce livre n’apporte aucune réponse à cette intéressante question).
Il s’agit du premier recueil de poèmes de Brautigan, écrit alors qu’il n’avait que 21 ans, et qui a été découvert en 1992 dans le grenier d’Edna Webster, une ancienne amie du poète.
On y trouve déjà le style limpide et efficace qui feront plus tard la fortune de ce poète américain, héritier de la Beat Generation.

***

rien de neuf

Rien
de
nouveau
sous le soleil
sauf
toi et moi.

***

homme

Certains croient
que l’homme
est un fils de pute.

Certains croient
que l’homme est un ange
sans ailes.
(une pensée plutôt
morbide.)

Je crois que tous
ont tort et raison.

J’ai aussi
quelques idées à moi.

Plus
ou
moins.

***
baiser fantôme

Il n’y a
pas pire
enfer
que
de se rappeler
intensément
un baiser
qui
n’est pas venu.

***

asticots mangeant mon cerveau

Les asticots
mangeront
le cerveau
qui a ressenti
et s’est interrogé
en écrivant
ces poèmes.

Laissez les asticots
s’amuser.

Ils
ne vivent
qu’une fois.

***

Le cœur hanté

La plus grande tragédie de la vie
est le cœur hanté. Là où
préside un amour immense. Un amour
qui ne peut être résolu,
qui ne peut trouver la signification d’un baiser,
la paix d’une étreinte.

Toujours il y a un homme qui aime une femme
qui ne l’aime pas.

Les volets du cœur hanté claquent, le parquet
grince, des pleurs proviennent d’une chambre noire.

***

Paterson de Jim Jarmusch


L’histoire : Un trentenaire, calme et gentil, nommé Paterson, est conducteur de bus dans la ville de Paterson. Il a une charmante compagne prénommée Laura, qui est une personne plutôt créative et fantaisiste, et un chien bouledogue du nom de Marvin qu’il est obligé de sortir le soir et qui a mauvais caractère. Paterson a un carnet secret dans lequel il écrit des poèmes de son invention, et dont sa compagne voudrait qu’il garde des copies, ce qu’il lui promet. Au hasard des promenades ou des pauses déjeuners à son travail il est aussi amené à faire des rencontres qui égayeront ses journées.

Mon avis : Ce film retrace la semaine terne et monotone de Paterson, du lundi au dimanche, l’emploi du temps se répétant à l’identique, mais avec des variations dans les dialogues, les rencontres, les poèmes que Paterson écrit ou lit. Je dirais que le thème de ce film est de nous montrer des personnages qui, chacun à leur manière, luttent contre cette monotonie de l’existence en y rajoutant de l’imagination et de l’humanité, en essayant d’embellir les choses. Le film est émaillé de petites notes humoristiques, mais quand on arrive au moment du week-end, quelque chose de plus poignant nous est conté (je ne veux rien dévoiler mais j’étais un peu émue). Si la vie de Paterson est ordinaire, il sait en tout cas apercevoir les petites choses qui donnent du sens à l’existence, et il y a au cours du film plusieurs séquences « planantes » (je parle de la musique et des images) qui semblent arrêter le temps et insistent sur le caractère contemplatif du héros.
J’ai vu que certains spectateurs avaient trouvé ce film ennuyeux, mais je crois qu’ils se sont arrêtés à la surface des choses ou qu’ils n’ont pas été sensibles aux poèmes que Paterson écrit, ce qui me parait dommage.
Je reverrai sûrement ce film avec un grand plaisir, d’une part parce que j’ai aimé ces personnages, que ces poèmes m’ont touchée, et que l’atmosphère est à la fois très américaine et très sympathique, avec des trouvailles visuelles insolites, comme la présence répétée de jumeaux ou les décorations en noir et blanc fabriquées par Laura.