Deux Proêmes de Francis Ponge


J’ai déjà parlé de Francis Ponge la semaine dernière, à propos du Parti Pris des Choses.
Mais ce recueil est suivi, dans son édition chez Poésie/Gallimard, du recueil Proêmes, qui est également tout à fait excellent, et dont je vous propose aujourd’hui deux textes :

LE PARNASSE

Je me représente plutôt les poètes dans un lieu qu’à travers le temps.

Je ne considère pas que Malherbe, Boileau ou Mallarmé me précèdent, avec leur leçon. Mais plutôt je leur reconnais à l’intérieur de moi une place.

Et moi-même je n’ai pas d’autre place que dans ce lieu.

Il me semble qu’il suffit que je m’ajoute à eux pour que la littérature soit complète.

Ou plutôt : la difficulté est pour moi de m’ajouter à eux de telle façon que la littérature soit complète.

… Mais il suffit de n’être rien autre que moi-même.

1928

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Et voici un extrait d’un deuxième texte

NATARE PISCEM DOCES

P. ne veut pas que l’auteur sorte de son livre pour aller voir comment ça fait du dehors.

Mais à quel moment sort-on ? Faut-il écrire tout ce qui est pensé à propos d’un sujet ? Ne sort-on pas déjà en faisant autre chose à propos de ce sujet que de l’écriture automatique ?
Veut-il dire que l’auteur doive rester à l’intérieur et déduire la réalité de la réalité ? Découvrir en fouillant, en piquant aux murs de la caverne ? Enfin que le livre, au contraire de la statue qu’on dégage du marbre, est une chambre que l’on ouvre dans le roc, en restant à l’intérieur ?

Mais le livre alors est-il la chambre ou les matériaux rejetés ? Et d’ailleurs n’a-t-on pas vidé la chambre comme l’on aurait dégagé la statue, selon son goût, qui est tout extérieur, venu du dehors et de mille influences ?
Non, il n’y a aucune dissociation possible de la personnalité créatrice et de la personnalité critique.

Même si je dis tout ce qui me passe par la tête, cela a été travaillé en moi par toutes sortes d’influences extérieures : une vraie routine.

Cette identité de l’esprit créateur et du critique se prouve encore par l' »ANCH’IO SON’ PITTORE » : c’est devant l’oeuvre d’un autre, donc comme critique, que l’on s’est reconnu créateur.

(…)

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Mozart et la pluie de Christian Bobin

bobin_presence Mozart et la pluie est un court recueil de poèmes en prose, que l’on peut trouver dans le livre La présence pure publiée chez Poésie/Gallimard.
J’ai choisi quatre de ces poèmes.

 

 » Quelqu’un qui a vu quelque chose  » : c’est ainsi que l’on pourrait désigner aussi bien les saints que les génies. Le plus délicat est ensuite de s’accorder sur ce qui a été « vu ». Thérèse d’Avila donne à son éblouissement un nom qui a la vertu de faire crier les sots et les doctes :  » Dieu « . Quant à Mozart, s’il est difficile de dire ce que précisément il a vu, il s’agit assurément d’une chose qui engendre puissance, gaieté et compassion.

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Pour perdre une chose, encore faut-il auparavant l’avoir possédée. Nous n’avons jamais rien eu à nous dans cette vie, jamais rien eu à perdre, rien d’autre à faire que chanter, chanter avec la gorge, le ventre, le crâne, le cœur, l’esprit, avec toute la poussière de nos âmes amoureuses.

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Depuis la toute légère enfance je suis en pourparlers avec moi-même, je mène de moi à moi un entretien que le monde s’évertue à interrompre. Pour continuer à me parler, j’ai commencé d’écrire. Ce qui se dit en moi n’est pas dans mes livres. Les livres sont un contre-bruit au bruit du monde. Ce qui se dit en moi est confié au silence, n’est rien que du silence. Les livres frôlent ce silence. Ils ne le touchent pas, ils le frôlent. Les livres sont presque aussi intéressants que le silence. Ecrire est presque aussi passionnant que ne rien faire et attendre les premières gouttes de pluie dans les concertos pour piano de Mozart.

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Ce que nous appelons « moi » est un costume d’arlequin composé d’histoires rapportées, d’étoffes empruntées. C’est un vêtement pauvre, mal cousu. Parfois il se déchire et va dans la folie – et quand il tient, c’est toujours par miracle. Nous ne sommes soudain faits d’une seule pièce que par la chance d’une voix qui nous appelle en nous aimant. Nommer d’amour fait venir l’unique au monde.