Deux poèmes de Nakahara Chûya

Je continue ma lecture de ce poète japonais, et vous propose deux poèmes fortement influencés par Verlaine.
Nakahara Chûya (1907-1937) a en effet été très marqué par les poètes européens, en particulier français, puisqu’il fut un traducteur de Rimbaud.

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Chant du matin

Au plafond surgit une couleur rouge
Par la fente de la porte filtre la lumière,
Souvenirs rustiques de fanfare militaire
De mes deux mains que faire ? Oh non rien à faire.

Des oiseaux on n’entend aucun chant
Le ciel aujourd’hui doit être d’un bleu pâle,
Contre un cœur humain qui s’écoeure
Que dire ? Oh non rien à dire.

Dans une odeur de résine le matin s’afflige
A jamais perdus tous ces rêves divers,
Les arbres serrés dans la forêt résonnent au vent !

Tandis que s’élargit sereinement l’azur,
Le long des berges s’en vont filant
Toujours si splendides tant de rêves divers !

***

Pluie dans la nuit
– image de Verlaine –

La pluie ce soir encore entonne sa chanson,
Sa chanson monotone.
Lalala, lalala, toujours la même chanson.
Et voilà la carcasse de Verlaine
Qui passe dans la ruelle au milieu des entrepôts.

Dans la ruelle des entrepôts, c’est l’éclair de la cape,
L’ironie radine de la tourbe.
Mais au bout de la ruelle,
Au bout de la ruelle, l’espoir luit faiblement …
Qu’y a-t-il d’autre que cet espoir ?

A quoi bon toutes ces voitures ?
A quoi bon toutes ces lumières ?
Yeux globuleux, et vitreux, des lampes des cafés !
Au loin la chimie chante.

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Deux poèmes de Charles Dobzynski

dobzynski_escalier
Charles Dobzynski est un écrivain et poète français, né en 1929 à Varsovie et décédé le 26 septembre 2014.( Wikipédia)
J’ai trouvé ces deux poèmes en prose sur le site de l’éditeur L’Amourier, ils sont extraits du recueil L’escalier des questions (2002).

La Pluie en tournée

Venez, ne restez pas dehors, me dit la pluie. J’entre dans son silo. Beaucoup de blé veille sa putrescence. Beaucoup de vent vieillit dans ses barriques. La pluie fait toujours des réserves. Dès qu’elle dort, elle a des fourmis dans le dos, des démangeaisons dans les veines. Je me rouille, dit-elle, à garder la chambre. Chambre noire, il est vrai, pour tout le linge qu’elle détrempe et tant d’images qu’elle délave. Chambre où l’œil couve une autre vue.
On appelle la pluie. Son répondeur nasille : la pluie est en tournée, veuillez laisser votre message. La pluie, dérangeaison dans le nerf optique du temps où dérape l’orage. Je vous invite à déjeuner, dit-elle. Et elle m’offre ses reliefs de collines, ses arêtes de prisme, ses chauds-froids de couleurs. Et vite elle ramasse sur la table les miettes de l’arc-en-ciel. Bien sûr, je reste sur ma faim. Peu importe à la pluie. Elle fait sa toilette, maquille son miroir. Son peigne passe et repasse dans sa crinière où les cheveux blancs des étoiles se prennent.

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III L’Aveu

J’ai les menottes aux poignets. Je suis bon pour la chambre noire. Car je suis désormais un ressortissant de la nuit, un émigré de l’être, un parent du paraître. On prend mes empreintes: elles se dérobent, naturellement. On essaie de me photographier, de face ou de profil. Le cliché rate, bien sûr. Il y manque l’essentiel. Mon obscurité ne révèle plus rien. Mon apparence, privée de son contraste, se rétracte et simule les estropiés. Mon identité s’esquive par le premier interstice venu. Je me mets à table, dès qu’on recouvre celle-ci d’une nappe qui me sert illico de couverture. Je mange le morceau. Il m’étouffe. Son arête de questions irrésolues me reste en travers de la gorge. Mais j’avoue: oui, je l’ai tuée. Comment faire autrement? Depuis ma naissance, elle m’épiait, me persécutait. Elle se prétendait ma doublure. Personnage en quête d’alter ego, ignorant quel texte elle traînait derrière moi, je finissais par être sa réplique détournée, sa contrefaçon. Elle me prenait en filature. Moi, je la prenais en horreur. Car elle me poursuivait de son odeur indéfinissable, mixture de soufre et de souffrance, de sueur et de cendre. Elle courait à mes trousses, me détroussait de mes songes, m’aplatissait sur le sol. Je n’étais plus que ce tapis effrangé, étranger, sur lequel les passants laissaient l’estampille de leurs pas et essuyaient leurs pieds boueux. Dans son sillage délétère, mes nuits s’enlisaient avec leur cargaison. Mon soleil y transpirait de l’encre. Éponge oubliée de mon corps, elle l’absorbait petit à petit. D’un coup de hache, oui, il m’a fallu la tuer. La piétiner n’y aurait pas suffi. Affaire de vie ou de mort, sans autre alternative: c’était elle ou moi. J’ai abandonné son cadavre dans un terrain vague. Vous la trouverez sans peine, vu la similitude. Mais vous constaterez qu’avant de mourir, mon ombre était déjà aveugle.

Un poème de Francis Carco

Il pleut

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte…
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

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francis_carco