Deux poèmes de Nakahara Chûya

Je continue ma lecture de ce poète japonais, et vous propose deux poèmes fortement influencés par Verlaine.
Nakahara Chûya (1907-1937) a en effet été très marqué par les poètes européens, en particulier français, puisqu’il fut un traducteur de Rimbaud.

***

Chant du matin

Au plafond surgit une couleur rouge
Par la fente de la porte filtre la lumière,
Souvenirs rustiques de fanfare militaire
De mes deux mains que faire ? Oh non rien à faire.

Des oiseaux on n’entend aucun chant
Le ciel aujourd’hui doit être d’un bleu pâle,
Contre un cœur humain qui s’écoeure
Que dire ? Oh non rien à dire.

Dans une odeur de résine le matin s’afflige
A jamais perdus tous ces rêves divers,
Les arbres serrés dans la forêt résonnent au vent !

Tandis que s’élargit sereinement l’azur,
Le long des berges s’en vont filant
Toujours si splendides tant de rêves divers !

***

Pluie dans la nuit
– image de Verlaine –

La pluie ce soir encore entonne sa chanson,
Sa chanson monotone.
Lalala, lalala, toujours la même chanson.
Et voilà la carcasse de Verlaine
Qui passe dans la ruelle au milieu des entrepôts.

Dans la ruelle des entrepôts, c’est l’éclair de la cape,
L’ironie radine de la tourbe.
Mais au bout de la ruelle,
Au bout de la ruelle, l’espoir luit faiblement …
Qu’y a-t-il d’autre que cet espoir ?

A quoi bon toutes ces voitures ?
A quoi bon toutes ces lumières ?
Yeux globuleux, et vitreux, des lampes des cafés !
Au loin la chimie chante.

***

 

Publicités

Deux pantoums célèbres et peu orthodoxes

Je suis supposée être en vacances mais j’ai eu tout de même envie ce matin d’écrire un petit article, juste comme ça, en passant, entre deux moments de farniente !
Il faut dire que j’essaye depuis deux jours d’écrire un pantoum (autrement appelé pantoun, ce qui est, parait-il, la bonne appellation), écriture qui se révèle extrêmement difficile.

Pour résumer brièvement ce qu’est un pantoum :
c’est une forme poétique fixe originaire de Malaisie, qui a été importée et adaptée en français vers le milieu du 19ème siècle. Sa caractéristique principale est qu’il se compose normalement d’un minimum de six quatrains, où le deuxième et le quatrième vers de chaque strophe deviennent le premier et le troisième vers de la strophe suivante. De plus, le premier vers du pantoum doit normalement être répété à la fin de la dernière strophe.

Je vous renvoie à Wikipédia pour plus d’informations sur les pantoums, les règles exactes qu’ils doivent suivre et les exemples parfaits et réguliers que cette forme a donnés dans la poésie française, en particulier chez Leconte de Lisle.

Mais, aujourd’hui, ce qui m’intéresse ce sont les deux avatars de cette forme chez Baudelaire et chez Verlaine, qui n’ont chacun écrit qu’un seul pantoum dans toute leur œuvre.

Chez Baudelaire, le côté répétitif et cyclique de cette forme poétique est mis au service de thèmes sensuels (sons, parfums) et d’un spleen obsédant (« valse mélancolique et langoureux vertige ») sur seulement deux rimes embrassées.
Chez Verlaine c’est beaucoup plus léger, les répétitions faisant davantage penser au refrain d’une chanson, ou même d’une comptine, et les règles n’étant pas du tout respectées, traitées de manière désinvolte et fantaisiste.

***

Baudelaire, dans les Fleurs du Mal :

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!

Paul Verlaine, dans l’album zutique :

Pantoum négligé

Trois petits pâtés, ma chemise brûle.
Monsieur le Curé n’aime pas les os.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.
Vivent le muguet et la campanule !
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.

Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !
Trois petits pâtés, un point et virgule;
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.
Vivent le muguet et la campanule !

Trois petits pâtés, un point et virgule ;
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.
La libellule erre emmi les roseaux.
Monsieur le Curé, ma chemise brûle !

***

Le Pitre de Paul Verlaine

verlaine

Le Pitre

Le tréteau qu’un orchestre emphatique secoue
Grince sous les grands pieds du maigre baladin
Qui harangue non sans finesse et sans dédain
Les badauds piétinant devant lui dans la boue.

Le plâtre de son front et le fard de sa joue
Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain,
Reçoit des coups de pieds au derrière, badin,
Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.

Ses boniments, de cœur et d’âme approuvons-les.
Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets
Tournants jusqu’à l’abus valent que l’on s’arrête.

Mais ce qu’il sied à tous d’admirer, c’est surtout
Cette perruque d’où se dresse sur la tête,
Preste, une queue avec un papillon au bout.

 

****

J’aime ce poème pour son rythme léger malgré l’emploi de l’alexandrin, et pour son thème amusant qui me semble intéressant pour illustrer le Paris du 19è siècle, avec l’animation qui caractérisait la vie des boulevards. Par ailleurs, les rimes des quatrains me semblent particulièrement réussies et bien amenées (surtout celles en « oue »).
Ce poème est issu du recueil Jadis et Naguère (1884).

Ecoutez la chanson … de Paul Verlaine

Ce poème fait partie du recueil Sagesse de Paul Verlaine, un recueil écrit juste après sa conversion au catholicisme alors qu’il séjournait en prison pour avoir tiré un coup de pistolet sur Rimbaud. Mais ce poème a plutôt la légèreté et la musicalité des Romances sans paroles, écrites un an plus tôt.

Ecoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d’eau sur la mousse !

La voix vous fut connue (et chère !),
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle est encore fière,

Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d’automne,
Cache et montre au cœur qui s’étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage,
L’âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !…
Ecoutez la chanson bien sage.

verlaine

Un poème de Verlaine sur Rimbaud (1873)

verlaine_rimbaud

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :
De cette façon nous serons bien heureuses
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.

Ô que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes,
A nos vœux confus la douceur puérile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile !

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Éprises de rien et de tout étonnées
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées.

 

Ce poème sans titre de Verlaine a été écrit en 1873, alors qu’il avait fui sa femme en compagnie de Rimbaud, et fait partie du recueil Romances sans paroles.

La majorité des commentateurs pensent que ce poème s’adresse à Rimbaud.

Un poème de Rimbaud sur Verlaine (1873)

arthur_rimbaudPitoyable frère ! Que d’atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m’étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
Après cette distraction vaguement hygiénique, je m’étendais sur cette paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, – tel qu’il se rêvait ! – et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
J’avais en effet, en toute sincérité d’esprit, pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, – et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

 

Ce poème a été écrit par Rimbaud en 1873, lors de son séjour à Londres avec Verlaine, et fait partie des Illuminations.
Verlaine s’était reconnu dans le personnage du « pitoyable frère » et « satanique docteur » …