Un extrait d’Aurélia de Nerval

J’avais essayé de lire ce grand classique de la littérature romantique dans les années 90, mais n’étais pas du tout rentrée dans ce monde onirique et j’avais abandonné.
J’ai donc retenté il y a quelques jours, et j’ai beaucoup plus apprécié cette prose poétique étrange, tantôt merveilleuse tantôt douloureuse.
Nerval nous immerge dans son délire, nous suivons le fil incohérent de ses pensées, de ses interprétations et de ses impulsions comme si nous étions plongés dans un rêve ou un cauchemar.

Voici un extrait page 88 :

C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ?
De ce moment je m’appliquais à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne un lien ; que l’inattention ou le désordre d’esprit en faussaient seuls les rapports apparents, – et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent sur l’eau troublée. (…)

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Le sacrifice de Tarkovski


Le début de l’histoire :
On est dans la campagne suédoise. Le personnage principal, professeur d’université d’un âge déjà respectable, plante un arbre mort et parle à son petit garçon qui joue un peu plus loin et qui est muet : il a un bandage autour de la gorge car il a été opéré récemment. Dans son long monologue, le professeur dit qu’on peut ressusciter un arbre mort à condition de l’arroser tous les jours invariablement, à heure fixe, pendant des années. Il fait l’éloge des systèmes ordonnés et immuables. Bientôt, le facteur sur son vélo rejoint les deux personnages et donne au professeur une carte d’anniversaire. Le facteur se met à lui parler de Nietzsche et de l’Eternel Retour. Il s’ensuit un dialogue entre les deux hommes sur le fait que la vie n’est souvent qu’une attente de la vraie vie. (…)

Mon avis :
La première heure du film est extrêmement bavarde mais, pour autant, les scènes ne sont pas statiques, les personnages sont sans arrêt en mouvement, tournoyants, et les thèmes philosophiques abordés ne sont pas difficiles à suivre.
Le scénario est riche en rebondissements inattendus, très surprenants, qui échappent à la logique ordinaire mais semblent avoir leur propre forme de logique et donnent à l’histoire plusieurs niveaux de lecture : est-ce l’histoire d’un homme qui délire ou l’aventure surnaturelle d’un homme qui a fait un pacte avec le Ciel ?
Tout le long du film, des images très fortes, très belles, et plus ou moins inexplicables surgissent inopinément, comme cette jeune fille nue courant derrière des poules dans un couloir, ou cette séquence en noir et blanc d’une foule en pleine bousculade, vue du dessus, dans une rue, et qui donnent une impression fortement onirique.
Pour autant, Le Sacrifice est un film relativement clair, avec des événements qui se suivent de manière cohérente et des dialogues compréhensibles, et je l’ai trouvé beaucoup plus facile à suivre que, par exemple, Le Miroir, auquel je n’avais pas compris grand chose.
Je n’ai pas pu m’empêcher de voir des symboles et des sens cachés dans ce film, comme j’en avais également vu dans Le Miroir, mais je crois savoir que Tarkovski n’aimait pas qu’on fasse ce genre de lectures de ses films, et qu’il était favorable à une approche plus simple et directe.
En tout cas, je ne me risquerais certainement pas à vous expliquer ce film ni les liens sous-jacents entre Nietzsche, la guerre nucléaire, un enfant muet qu’il faut préserver des dangers, un arbre mort qu’il faut faire refleurir, et le tableau L’adoration des Mages de Léonard de Vinci.
Un film d’une esthétique superbe, aux dialogues brillants, et à la logique étrange.

Une trop bruyante solitude, un roman de Bohumil Hrabal

Une_trop_bruyante_solitudeCe roman tchèque, qui date de 1976,est une œuvre importante de la littérature dissidente par rapport au communisme, et dénonce la destruction de la culture organisée par le régime socialiste tchèque des années 70.
J’ai été amenée à me procurer ce livre grâce à une discussion avec Sibylline, du site Lecture/Ecriture, à la suite de mon article très négatif sur Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent : elle m’a en effet conseillé de lire Une trop bruyante solitude – qui a visiblement beaucoup inspiré l’écrivain français – en me disant que le livre de Hrabal se situait à « un tout autre niveau », ce que je peux confirmer ici.
Le résumé que je pourrais faire d’une trop bruyante solitude ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que j’avais fait du liseur du 6h27 : Hanta est un employé au pilon : il est payé pour détruire les livres. Il est seul face à la monstrueuse machine qui broie même les rats et les souris, mais doit quand même faire face aux récriminations d’un chef hargneux qui trouve qu’il ne travaille pas assez vite. Comme le héros de Didierlaurent, il cherche à sauver une partie des livres qu’il est payé pour détruire.
Mais les différences entre les deux ouvrages sont significatives et intéressantes :
Le héros de Didierlaurent détruisait des livres parce qu’ils étaient invendus (et donc, souvent, mauvais) alors que le héros de Hrabal détruit des livres qui ont été censurés par le régime politique communiste, et le plus souvent des classiques de la philosophie (et donc, le plus souvent, des chefs d’œuvre ou en tout cas des livres intéressants), ce qui fait bien sûr tout l’intérêt pour Hanta d’essayer de sauver ces livres, et donne de très belles pages sur la puissance et l’universalité de la littérature. Alors que, dans le Liseur du 6h27, on ne voyait pas bien l’intérêt pour le héros de sauver quelques pages de mauvais livres.
Une autre différence entre les deux romans : Hanta cache les livres qu’il sauve au dessus de son lit et, littéralement envahi par eux, craint de se faire écraser par une éventuelle chute de ce lourd butin – ce qui est une assez belle image. Chez Didierlaurent, le héros se contente de lire les pages qu’il sauve de la broyeuse tous les matins dans le RER – sans qu’il y ait vraiment d’impact sur sa propre vie, ou en tout cas ça ne prend pas les proportions d’Une trop bruyante solitude.
La scatologie – très présente dans les deux ouvrages – m’a, je dois le dire, franchement rebutée de la même manière dans les deux cas, même si celle de Didierlaurent est un peu plus édulcorée puisqu’il essaye de la faire passer avec de l’humour, alors que celle de Hrabal est plus sérieuse, plus cruelle, et fait une plus forte et plus durable impression sur le lecteur. Néanmoins, ce n’est vraiment pas quelque chose qui m’a plu.
Différence notable : Le livre de Hrabal ne comporte pas d’histoire d’amour romantique, et il finit très mal. Tandis que, chez Didierlaurent, tout finit bien, par une histoire d’amour un peu cousue de fil blanc, à laquelle on ne croit pas vraiment.

J’ai pris un certain plaisir à lire le livre de Hrabal, que j’ai trouvé bien écrit, doté d’une histoire assez puissante, avec même des côtés oniriques qui emportent le lecteur vers des éléments symboliques intéressants et dérangeants.
Je me serais simplement bien passée des chapitres scatologiques …