Le recueil « Couleurs Femmes »

couleurs-femmes En 2010, le Printemps des Poètes était sur le thème « Couleurs femmes » et cherchait à « redonner simplement une juste place aux femmes dans la création poétique ».

A l’occasion de cet événement, les éditions du Castor Astral et du Nouvel Athanor avaient fait paraître le recueil « Couleurs Femmes » – anthologie de cinquante-sept poètes femmes contemporaines – préfacé par Marie-Claire Bancquart.

Dans ce recueil j’ai choisi six poèmes à vous faire découvrir :

Maram al-Masri

Je voudrais être une femme.
Signe distinctif :
un sourire éternel sur les lèvres,
des baisers
profonds comme le miel.

Je voudrais être une femme
Qu’on ne peut ni additionner
ni soustraire
ni multiplier
ni diviser
ni gommer
ni sommer
ni assommer.

******
Marie-Claire Bancquart

Jetant mes notes et brouillons
je mets du temps à la poubelle.

Évocations en strates :
telle année fut écrit tel livre

Je parlais
en telle ville
à des inconnus, d’un sujet oublié depuis.

Des heures, des jours de moi ont tout à fait perdu leur trace

Je suis habitée
par une route à grande vitesse, à sens unique,
au terminus inconnu mais certain.

Me voici maintenant, vieil animal qui flaire l’horizon
s’interrogeant sur la nécessité de durer encore

Mais toi présent, je n’ai plus débat avec la mémoire
ton corps a la même odeur qu’il y a cinquante ans
ce morceau-là du temps n’est pas jetable.

Ah, que la route aille
en avant encore,

encore un peu
en avant !
******

Marcelle Delpastre

FEMME EN FLEURS

Femme en fleurs comme un grand châtaignier qui répand ses senteurs puissantes
Tu te dresses sur la campagne, tu flambes de bonnes odeurs,
tu prends le soleil et la pluie à tes rameaux chargés de fruits,
Tu es debout sur la colline, le bleu de l’espace et le vent ruissellent sur toi de la bouche aux talons,
les moissons croissent sur tes bras ; la ronde blondeur de tes seins gonfle le temps des récoltes mûres,
et dans ton sein déjà la nuit profonde se fermente ; déjà la grande mer roule sur toi la courbe de ses vagues.
******

ANISE KOLTZ

(…)

Mes souliers
sont troués
Mes béquilles
souillées de boue
Je regarde passer le corbillard
qui emporte
tout ce que je n’ai pas vécu

Je serai seule
à mourir
avec sous le lit
mes souliers déroutés

Je t’aime
parce que ton amour
inventé pour voler
est un faucon
qui s’est posé
sur mon poing

(…)
******

COLETTE NYS-MAZURE

pour qu’un poème respire
il lui faut le silence
silence liminaire
des lentes germinations souterraines
lorsque jaillissent les mots
dans l’éclat des enfantements

silence
quand la voix se repose
et que le texte n’en finit pas de résonner
dans nos solitudes visitées
******

LILIANE WOUTERS

Aimer c’est, à travers le corps,
rencontrer l’âme ; c’est aussi
par les sentiers de l’âme aller
à la découverte du corps.
Aimer, c’est mêler l’âme au corps,
le corps à l’âme, c’est encor
du bout des doigts au fond de l’être,
toucher, sentir et reconnaître
avec la chair, avec l’esprit
sans deviner lequel est pris
et lequel prend, sans pouvoir dire
qui se réveille et qui s’endort
lequel commence, où finit l’autre,
quel est le vif, quel est le mort.

Un beau poème de Gérard Pfister

J’ai eu le plaisir de trouver au dernier Marché de la Poésie cette anthologie du poète Gérard Pfister, publiée aux éditions du Nouvel Athanor dans la collection « Poètes trop effacés ».
Ce livre recèle un grand nombre de beaux poèmes, très purs dans leur écriture et dans leur inspiration, et souvent pleins d’une mystérieuse spiritualité (dont l’objet n’est jamais nommé).
Le poème que j’ai choisi est issu du recueil Faux publié en 1975 par les éditions Arfuyen, et qui est je crois le premier recueil de son auteur.
« Tous nos papiers sont faux » est le premier vers de ce poème : papiers d’identité ou papiers des poètes ? Les deux lectures sont possibles.

Tous nos papiers sont faux

Nous avançons nus
à la grande frontière

sans même un mot
pour nous justifier

rien que notre fatigue
notre tremblement

notre étrangeté
à nous-mêmes suspecte
Nous ne savons plus notre âge
tout s’est passé en chiffres

nous n’avons pas vu le temps
souffler sur notre front

cette face brouillée n’est pas la nôtre
les photos sont toutes manquées

nous n’avons jamais connu
notre vrai visage

nos vrais yeux
l’expression de notre bouche

tout ce que nous savons
est pour notre confusion

La peau blanche comme un linceul
les cicatrices

nous ignorons le secret
de nos blessures

de notre indignité
nous avons survécu

nulle mission
nulle destinée

mais en nous la vague conscience
de trahir, d’avoir trahi

Ce pays n’est pas le nôtre
nous ne reconnaissons rien

ses chemins nous ont égarés
ses villes nous font peur

nous n’habitons pas ces jours de pluie
ces nuits sans sommeil

il n’est ici pour nous
ni demeure ni repos

Les maisons nous enferment
sans nous abriter

nous avons déserté, renoncé
nous nous souvenons

sans nul souvenir.

(…)
Pour terminer je donne deux autres courts poèmes de Gérard Pfister :

Un rien

dont toutes
choses ne seraient
que les miettes

****

au silencieux

chaque mot
dit
le secret