L’exposition Fernand Khnopff au Petit Palais


Je tenais à vous signaler cette superbe exposition puisque nous arrivons aux derniers jours (elle se termine le 17 mars 2019).
Elle se tient au Musée du Petit Palais à Paris.
Fernand Khnopff (1858-1921), peintre, dessinateur, graveur, sculpteur belge, est le principal représentant du mouvement Symboliste et on peut effectivement retrouver dans ses oeuvres des ressemblances plus ou moins lointaines avec d’autres symbolistes européens : Gustave Moreau, Odilon Redon, Edward Burne-Jones, Franz Von Stuck ou encore Klimt, mais aussi avec les peintres préraphaélites. Cette ressemblance est visible dans le choix des sujets représentés (femmes fatales, inspirations mythologiques, vues de villes fantomatiques, onirisme) mais aussi dans la manière de peindre (choix des couleurs, immobilité des figures, impression de tristesse ou de gravité des personnages représentés).
Le sous-titre de l’exposition est « Fernand Khnopff : le maître de l’énigme » et effectivement cet artiste semble avoir développé des thèmes et des mythes très personnels, mystérieux, qui ont pu lui être inspirés par des écrivains symbolistes comme Mallarmé, Rodenbach, Verhaeren, mais aussi par les idées du Sâr Joséphin Péladan (un mage, occultiste, fondateur du Cercle des Rose-Croix) mais également, tout simplement, par ses propres souvenirs, son imaginaire, et des objets qu’il possédait comme des masques, des sculptures, et une effigie d’Hypnos qui revient souvent dans son oeuvre.
J’ai trouvé les paysages particulièrement beaux, notamment les vues de Bruges de la dernière salle ; Les portraits ont également une grande présence.

Je conseille tout à fait cette exposition !

Légende :
Tableau à droite : « Méduse endormie »
Tableau du bas : « En écoutant Schumann »

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Les identités oniriques de Patrick Modiano

rue_des_boutiquesJe savais que Rue des boutiques obscures de Modiano avait reçu le prix Goncourt en 1978 et j’avais très envie de découvrir ce livre.

Un homme, qui se fait appeler Guy Rolland, décide de partir sur les traces de son passé : il a en effet été frappé dix ans plus tôt par une grave amnésie et ne se souvient d’absolument rien, même pas de son identité. Depuis son amnésie, il est l’unique employé d’une agence de détectives dirigée par un certain Constantin von Hutte qui, justement, va prendre sa retraite à Nice et laisse l’agence aux bons soins de Guy Rolland. On ne sait ce qui pousse ce dernier à partir sur les traces de son passé au bout de dix ans mais peut-être est-ce, précisément, parce qu’il se retrouve soudain seul. La première étape de son enquête le mène auprès d’un certain Paul Sonachitzé qui travaillait autrefois dans des bars et des hôtels où il lui semble avoir vu Guy Rolland accompagner un certain Stioppa de Djagoriew, qui se trouvera, d’après le journal, le lendemain à un enterrement dans une église russe. Guy Rolland décide de retrouver ce Stioppa et de l’interroger. D’indices en indices et de témoins en témoins, l’enquête prend forme. (…)

Ce roman, dont la situation de départ est assez convenue, ou en tout cas classique, réussit au fil des chapitres à enfoncer le lecteur dans un intense sentiment de mystère et d’étrangeté, au point qu’à certains moments on se demande si on n’a pas lâché le fil de l’histoire et s’il ne faudrait pas reprendre la lecture quelques pages en arrière (ce que j’ai fait à deux reprises). Ce personnage, Guy Rolland, on finit par ne plus très bien savoir s’il recherche vraiment son passé ou s’il cherche à s’inscrire dans une histoire qui n’est pas la sienne. Quand, vers la fin du roman, des « souvenirs » commencent à lui revenir, on ne sait pas très bien si ce sont des rêves éveillés ou de véritables souvenirs. Au début, tout se base pour lui sur une photo dans laquelle il croit se reconnaître mais, lorsqu’il montre cette photo aux différentes personnes qu’il croise par la suite, personne ne le reconnaît. Les témoins de son passé ne lui apprennent généralement pas grand chose, des détails insignifiants, ou des éléments qui leur semblent importants, à eux, mais qui semblent insignifiants à Guy Rolland. Celui-ci se perd dans des recherches d’adresses, de dates, de notices de bottins mondains, mais, le plus souvent, ce qui existait dix ou vingt ans plus tôt a totalement disparu : les gens sont morts, ou ont déménagé pour des pays lointains, ou on a perdu leur trace …

J’ai assez aimé Rue des boutiques obscures même si, parfois, j’ai trouvé que l’auteur se complaisait un peu trop dans le nébuleux et la complexité. J’ajoute que j’ai trouvé ce livre très cinématographique car, pendant ma lecture, j’imaginais très clairement les personnages et les décors qui sont remarquablement bien évoqués.

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

Dans ce beau roman, comme souvent chez Modiano, il s’agit de reconstituer un passé vécu (et, à la fois, rêvé) à partir de détails aussi précis que, finalement, insignifiants.
Ce livre est donc une sorte d’enquête incertaine sur un personnage féminin, Jacqueline Delanque dite Louki, une habituée du café Le Condé dans le VIè arrondissement à Paris.
L’époque n’est jamais précisée mais on peut supposer que l’histoire se déroule au début des années 60.
Quatre narrateurs se succèdent, dont Louki elle-même, mais chaque fois l’incertitude s’étend davantage, et nos interrogations ne vont qu’en s’approfondissant.
Pourquoi vivons-nous, quel est le sens de nos actes, qu’est-ce que la vraie vie, que pouvons-nous saisir de la réalité, des autres, de notre passé ? semblent être les questions sous-jacentes du livre.

J’ai noté de nombreux extraits tout au long de ma lecture, qui selon moi sont très représentatifs du ton et de la poésie de ce roman :

« L’un des membres du groupe, Bowing, celui que nous appelions « le Capitaine » s’était lancé dans une entreprise que les autres avaient approuvée. Il notait depuis bientôt trois ans les noms des clients du Condé, au fur et à mesure de leur arrivée, avec, chaque fois, la date et l’heure exacte. (…) Au fond Bowing cherchait à sauver de l’oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d’une lampe. »

« Dans cette vie qui vous apparait quelquefois comme un grand terrain vague, sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n’avoir plus l’impression de naviguer au hasard. »

« La mère et la fille avaient habité au cinquième étage. Mais en refermant le carnet je savais que tous ces détails ne me serviraient à rien. »

« De quel droit entrons-nous par effraction dans la vie des gens et quelle outrecuidance de sonder leurs reins et leurs cœurs – et de leur demander des comptes … A quel titre ? »

« Il m’écoutait et prenait quelquefois des notes. Et moi, j’éprouvais une sensation nouvelle : à mesure que je lui donnais tous ces pauvres détails j’étais débarrassée d’un poids. Cela ne me concernait plus, je parlais de quelqu’un d’autre et j’étais soulagée de voir qu’il prenait des notes. Si tout était écrit noir sur blanc, cela voulait dire que c’était fini, comme sur les tombes où sont gravés des noms et des dates. »

« Plus tard, j’ai ressenti la même ivresse chaque fois que je coupais les ponts avec quelqu’un. Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue. »

« Je me suis souvenu du texte que j’essayais d’écrire quand j’avais connu Louki. Je l’avais intitulé les zones neutres. Il existait à Paris des zones intermédiaires, des no man’s land où l’on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens. »

« Parfois nous nous rappelons certains épisodes de notre vie et nous avons besoin de preuves pour être bien sûr que nous n’avons pas rêvé. »

« Il était ému. Lui qui parlait toujours sans hésiter et de façon si claire il cherchait ses mots. « C’est idiot ce que je vous dis … il n’y a rien à comprendre … Quand on aime vraiment quelqu’un, il faut accepter sa part de mystère … »