Maîtres Anciens de Thomas Bernhard

Couverture chez Folio

Vous aurez remarqué que j’aime bien les romans de Thomas Bernhard, puisque j’ai déjà présenté sur ce blog un certain nombre d’entre eux : Des arbres à abattre, Le Naufragé, Oui, qui sont tous très passionnants.
Dans le cadre de mon Printemps des artistes d’avril 2022, j’ai donc lu Maîtres anciens, qui, comme l’indique son titre, parle, entre autres, de peinture ancienne ; son intrigue se déroule en effet entièrement dans un musée.

Maîtres anciens sous-titré Comédie (titre original : Alte Meister – Komödie) est un roman autrichien de Thomas Bernhard publié le 25 juillet 1985 et paru en français le 22 septembre 1988 aux éditions Gallimard. Ce roman a reçu la même année le prix Médicis étranger. (Note de Wikipédia).

Note sur l’auteur :

Thomas Bernhard (1931-1989) est un écrivain et dramaturge autrichien, né aux Pays-Bas, il passe son enfance à Salzbourg auprès de son grand-père pendant toute la période nazie. Il souffre dès son enfance de la grave maladie pulmonaire qui finira par l’emporter. Il étudie la musique et exerce quelques temps le métier de journaliste. Ses premiers romans remportent un grand succès, de même que son théâtre. Très critique, pour ne pas dire haineux, vis-à-vis de son propre pays et volontiers provocateur, ses œuvres et ses discours ont souvent fait scandale en Autriche. Malgré tout, Thomas Bernhard a continué à y vivre jusqu’à sa mort.


J’ai trouvé un résumé du livre sur Babelio et il m’a paru tout à fait exact et bien fait, donc je me suis permis de le recopier pour vous dans le paragraphe suivant. Je remercie vivement l’autrice de ce résumé, Céline Darner.

Présentation du livre :

Dans le Kunsthistorisches Museum, à Vienne, Atzbacher, le narrateur, a rendez-vous avec Reger, le vieux critique musical. Atzbacher est arrivé une heure à l’avance pour observer Reger, déjà installé dans la salle Bordone, assis sur la banquette qu’il occupe chaque matin depuis dix ans, face à L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Pendant une heure, le narrateur se rappelle les citations de Reger ou des conversations portant sur lui. Dans un deuxième temps, qui commence à l’heure précise du rendez-vous, c’est la parole même de Reger qui résonne dans la salle Bordone, comme sous l’effet d’une nécessité vitale. Sur le mode de la diatribe, variant avec fureur et allégresse se succèdent les thèmes (qui sont des cibles) chers à Bernhard dans cette comédie (le sous-titre de l’œuvre) qui n’est autre que celle de l’art, des artistes, des écrivains, des compositeurs… (…) Céline Darner.

Mon humble Avis :

Quand on connait déjà le style de Thomas Bernhard, on n’est pas trop étonné par sa charge féroce contre la culture, contre les institutions, contre l’Etat autrichien, contre les artistes unanimement et universellement reconnus, contre le marché de l’art, et contre tout ce qu’il peut se mettre sous la dent, dans une sorte de jeu de massacre où il prend plaisir à tout décrire comme ignoble, abject, horrible, avec une surenchère d’exagérations et de répétitions obsessionnelles, comme s’il voulait nous entraîner dans sa fureur destructrice.
On a parfois l’impression que tout est négatif et outrancier dans ce livre, mais en avançant dans la lecture, on s’aperçoit que Thomas Bernhard porte parfois un regard de tendresse sur certains de ses personnages, par exemple sur la défunte femme du critique musical, mais aussi sur le critique musical lui-même. Par ailleurs, la haine qu’il professe contre l’art et les artistes nous parait souvent un peu trop exacerbée pour être réelle. Comment croire qu’un critique musical qui passe plusieurs heures par jour depuis dix ans dans la salle d’un musée d’art ancien, déteste les œuvres qu’il va ainsi observer avec régularité et persévérance ? Ne serait-il pas plutôt subjugué et admiratif devant tous ces chefs d’oeuvre mais incapable de le reconnaître, par orgueil, par réaction d’aigreur ou par un mouvement de défense et d’auto-préservation ?

Un Extrait Page 47 :

Aujourd’hui, les professeurs ne tirent plus les oreilles, pas plus qu’ils ne frappent les doigts avec des baguettes de noisetier, mais leur aberration est restée la même, je ne vois rien d’autre lorsque je vois, ici dans le musée, les professeurs passer avec leurs élèves devant les soi-disant maîtres anciens, ce sont les mêmes, me dis-je, que j’ai eus, les mêmes qui m’ont détruit pour la vie et m’ont anéanti pour la vie. C’est comme ça que cela doit être, c’est comme ça, disent les professeurs, et ils ne tolèrent pas la moindre contradiction, parce que cet Etat catholique ne tolère pas la moindre contradiction, et ils ne laissent rien à leurs élèves, absolument rien en propre. On ne fait que gaver ces élèves des ordures de l’Etat, rien d’autre, tout comme on gave les oies de maïs, et on gave les têtes des ordures de l’Etat jusqu’à ce que ces têtes étouffent.(…)

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Signac, les harmonies colorées

Signac, L’avant du Tub, 1888

Du 19 mai au 26 juillet 2021, s’était tenue à Paris, au Musée Jacquemart-André, une exposition consacrée principalement au peintre Paul Signac mais aussi, de façon plus secondaire, aux autres peintres du mouvement Néo-impressionniste, comme Georges Seurat, Henri-Edmond Cross, Camille Pissarro, Maximilien Luce, Achille Laugé, etc.
J’ai eu la chance de visiter cette très belle et intéressante exposition au début juillet 2021, et j’en ai ramené quelques photos et détails explicatifs, dont je voudrais vous faire profiter, même si l’exposition est terminée depuis près de six mois. Mais, justement, puisqu’elle n’est plus visible, ça m’a paru intéressant d’en parler…

Signac, Les Andelys Soleil Couchant,1886

Paul Signac (1863-1935) est un peintre paysagiste français, proche du mouvement politique libertaire (anarchiste). Il décide de devenir peintre après avoir vu des tableaux impressionnistes de Claude Monet, avec qui il nouera une longue amitié. Sous cette influence initiale, Signac peint d’abord dans le style impressionniste. En 1884, il rencontre le peintre Seurat avec qui il invente le Néo-impressionnisme (aussi appelé « divisionnisme » ou « pointillisme »), qui a une ambition plus scientifique et plus rigoureuse que l’impressionnisme, dans la mesure où ils se réfèrent à des travaux d’optique et de sciences physiques sur la décomposition de la lumière et la complémentarité des couleurs. Malgré cette volonté rigoureuse, parfois un peu rigide, appliquée par les peintres divisionnistes pour réaliser leurs œuvres, Signac restera un peu plus spontané et plus souple dans sa technique que la plupart de ses camarades et continuera à vouloir insuffler de la poésie dans ses peintures et gravures.

Signac, La Fontaine des Lices, 1895

Alors que les peintres impressionnistes étaient de grands adeptes de la peinture en plein air, allant poser leur chevalet durant de longues heures au milieu des paysages qu’ils désiraient peindre, les peintres néo-impressionnistes ne procédaient généralement pas de cette manière. Ils allaient en plein air pour noter quelques éléments de leur futur tableau, mais ils réalisaient leurs œuvres dans leur atelier, après une étude approfondie des couleurs à employer. Dans ce sens, la peinture impressionniste est surtout instinctive et basée sur la sensation immédiate, tandis que les tableaux néo-impressionnistes sont plus longuement réfléchis, prémédités et analysés au préalable.

Paul Signac avait une personnalité très sociable, chaleureuse et énergique, et il a pu rallier au Mouvement néo-impressionniste de nombreux peintres, comme Camille Pissarro, représentant d’une génération plus ancienne (né en 1830), qui était auparavant impressionniste, ou encore Henri-Edmond Cross (1856-1910), Maximilien Luce (1858-1941), Achille Laugé (1861-1944), avec lesquels il partageait souvent des idées politiques libertaires, ce qui se voit parfois dans certains thèmes de leurs tableaux, par exemple L’Aciérie de Maximilien Luce, qui montre des ouvriers à l’usine.

Achille Laugé, L’arbre en fleurs

Georgia O’Keeffe, l’exposition au Centre Pompidou

Fleur Blanche n°1, 1932

« Quand vous prenez une fleur dans votre main et que vous l’observez vraiment, elle devient votre monde pour un instant. Ce monde, je voulais le donner à quelqu’un d’autre. » Georgia O’Keeffe.

Oriental Poppies, 1927
white birch, 1925
Lake George Autumn, 1922
Yellow and Pink



« la peinture réaliste n’est jamais bonne si elle n’est pas réussie d’un point de vue abstrait. » Georgia O’Keeffe.

Nature forms

Tour du Shelton Hotel, 1926

« Je n’avais jamais habité un étage aussi élevé auparavant, et cela m’a tellement enthousiasmée que je me suis mise à parler de peindre New York. Bien sûr, on m’a dit que c’était impossible – même les gars ne s’en étaient pas très bien sortis. Depuis mon adolescence on me disait que j’avais des idées absurdes donc j’étais habituée, et j’ai poursuivi mon idée de peindre New York. » Georgia O’Keeffe

Courte Biographie :

Georgia O’Keeffe, née le 15 novembre 1887 et morte le 6 mars 1986 à Santa Fe, est une des principales peintres américaines du 20ème siècle. Sa vocation pour la peinture se révèle dès son plus jeune âge. Après des études d’art, elle commence à enseigner la peinture et à exposer ses œuvres dès 1916 et a en 1917 sa première exposition personnelle. En 1924 elle épouse le photographe Stieglitz qui possède une galerie et l’aide dans sa carrière. Elle commence à s’intéresser à la culture indienne et à la région du Nouveau Mexique, où elle finira par s’installer et qui sera une source d’inspiration pour ses tableaux. A partir des années 1940, des expositions rétrospectives mettent ses œuvres à l’honneur. Elle meurt presque centenaire.

L’exposition Georgia O’Keeffe se tient actuellement à Paris, au Centre Pompidou, depuis le 8 septembre jusqu’au 6 décembre 2021.

Marcher jusqu’au Soir de Lydie Salvayre

couverture du livre

J’ai lu ce livre dans le cadre de mon défi « le Printemps des Artistes » d’avril et mai 2021. En réalité, j’avais déjà acheté cet ouvrage bien avant l’invention de ce thème, mais il s’est trouvé que les deux pouvaient coïncider.

J’aime beaucoup Lydie Salvayre (née en 1948, Prix Goncourt en 2014 pour son roman Pas Pleurer), ayant lu déjà trois ou quatre de ses livres, et celui-ci, sur le thème de l’art et des artistes, me paraissait très attirant.

De quoi s’agit-il dans cet essai ?

Lydie Salvayre reçoit une curieuse proposition d’une de ses amies (ou relations) : elle pourrait passer une nuit enfermée au Musée Picasso, à Paris, absolument seule avec un lit de camp, un ordinateur et de quoi écrire ses impressions littéraires sur cette expérience artistique insolite. Elle resterait dans ce musée jusqu’au matin, pendant que se déroule l’exposition Picasso-Giacometti qui confronte les sculptures des deux célèbres artistes du 20è siècle. La réaction de Lydie Salvayre vis-à-vis de cette proposition est d’abord très négative mais à force d’avancer des arguments hostiles elle finit par se convaincre elle-même d’accepter cette expérience, avec un esprit d’autocontradiction assez amusant.
Elle passe donc une nuit à errer entre les sculptures et à regarder L’homme qui marche sous toutes ses coutures mais ce sont de longues heures douloureuses, où la peur le dispute à la colère et à des désirs de fuite, de rejet, de souvenirs d’enfance pleins de tristesse ou de révolte.

Mon humble avis :

Ce livre est une rencontre intime entre une écrivaine et les œuvres de Giacometti, particulièrement L’Homme qui marche mais, aussi, accessoirement, avec la sculpture du chien ou les nombreux portraits de Diego, ou certaines autres.
Lydie Salvayre se plaint de ne rien éprouver vis-à-vis de ces œuvres, de ne pas avoir la fibre artistique, alors que visiblement elle est prise dans ce Musée par un véritable tourbillon émotionnel (très négatif) qui la renvoie à des souvenirs d’enfance, à la violence et à la folie de son père, à des frayeurs très anciennes.
Cette expérience nocturne la renvoie aussi à ses origines sociales, à certaines humiliations éprouvées à l’âge adulte, des sensations de honte ou au contraire de révolte.
Elle considère que l’art est une chose bourgeoise, réservée aux riches, un signe de reconnaissance entre eux, une manière d’exclure ceux qui n’en possèdent pas les codes. Et précisément, elle se sent exclue de ce monde.
Je ne sais pas si j’ai été tellement convaincue par tous ces arguments (qu’on retrouve d’ailleurs chez des tas d’autres écrivains, d’Albert Cohen à Annie Ernaux, et bien d’autres). Selon moi, l’art est une des activités caractéristiques de l’être humain et toutes les sociétés, des plus riches aux plus pauvres, l’ont pratiqué… Et puis, beaucoup d’artistes ont été ou sont pauvres. Mais passons.
En tout cas, ce livre est bien écrit et possède une énergie, une fougue qui est agréable à suivre. Par ailleurs, on sent la sincérité de Lydie Salvayre et son emportement m’a revigorée. Et puis, elle écrit de très belles pages sur Giacometti et sa recherche impossible de la perfection, son goût de la pauvreté qui en faisait presque un saint (à sa manière).

logo du défi

Voici un Extrait page 9 (première page du livre)

Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables. Résultat : les oeuvres entassées s’écrasent les unes sur les autres comme les bêtes compressées d’un troupeau et la singularité propre à chacune d’elles se voit aussitôt étouffée. Puis j’ai ajouté, tu vois ce qui est mal foutu dans les musées c’est que leur transition vers le dehors s’opère toujours de façon trop brutale, je veux dire sans la moindre préparation. Il faudrait aménager des passages, quelque chose comme des sas de décompression, des paliers de réadaptation au médiocre, de réaccoutumance progressive à la laideur, de sorte qu’au sortir de cette overdose de sublime à te flanquer la nausée, sitôt le seuil franchi, le retour à la vie quotidienne si imparfaite, si grise, si moche parfois, s’opère plus en douceur, tu comprends ?
(…)

Giacometti : L’homme qui marche