« J’adore » de Mieko Kawakami (roman)

Couverture chez Actes Sud

J’avais découvert cette écrivaine japonaise, Mieko Kawakami, avec son premier roman, Seins et œufs, que j’avais beaucoup aimé en 2014, puis j’avais apprécié, quelques mois plus tard, son roman suivant De toutes les nuits, les amants.
Vous pouvez d’ailleurs retrouver les chroniques que j’avais consacrées à ces deux livres en cliquant ici :
Chronique de Seins et œufs
Chronique de Toutes les nuits les amants
Je me réjouissais donc à l’idée de découvrir celui-ci, même si le titre et la couverture ne m’attiraient pas particulièrement.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Actes Sud
Année de publication au Japon : 2015
Année de publication en France : 2020
Traducteur : Patrick Honnoré
Nombre de pages : 223

Note de l’éditeur sur l’autrice :

Mieko Kawakami (née en 1976) est diplômée de philosophie. Musicienne, poète et romancière, elle occupe une place de choix sur la scène artistique et intellectuelle japonaise.
Elle a reçu le prestigieux Prix Akutagawa en 2007 pour son premier roman, « Seins et œufs« .

Quatrième de Couverture :

Deux enfants d’une douzaine d’années deviennent amis, non sans pudeur et timidités gardées.
Solitaires l’un et l’autre, ils ont pour point commun d’avoir perdu l’un de leurs parents. Mais ils n’en parlent pas. Pourtant, au tournant de l’enfance, Hegatea et Mugi ressentent le besoin de nommer leurs émotions, de se lancer dans la transparence du langage pour circonscrire les vertiges de l’imaginaire. Car jusqu’alors, Mugi dessinait les événements de sa vie, tentait d’atteindre par la couleur et ses nuances les revers du vocabulaire ; et son amie Hegatea, passionnée de cinéma, rejouait devant lui avec une perfection glaçante certaines scènes dans lesquelles elle trouvait peut-être l’exact reflet de ses joies et de ses peines. Ainsi, de jour en jour, tous deux commencent à placer des mots sur les graves non-dits et les mensonges ordinaires des adultes.
Dans ce quatrième livre traduit en français, Mieko Kawakami déploie encore davantage son propos sur le langage. Telle une passerelle vertigineuse entre le monde adulte et celui des adolescents, tel un voyage philosophique dans la forêt des mots, l’histoire de cette amitié est un bonheur de sensations qui soudain s’éclairent comme s’ouvre une porte sur la lumière.

Mon humble avis :

A la lecture de la quatrième de couverture j’ai été un peu ébahie car je n’ai absolument pas remarqué dans ce roman de « passerelle vertigineuse » ou de « voyage philosophique » et encore moins de « transparence de langage pour circonscrire les vertiges de l’imaginaire » – et je reconnais que l’éditeur a vraiment un style très lyrique et très éloquent pour essayer de mettre en valeur et de vendre ce roman – qui ne mérite pas tant de compliments et de fioritures langagières, malheureusement !
D’une part, le style employé dans ce livre est très pauvre. L’écrivaine nous inflige de longs dialogues entre adolescents de douze ans, avec leur vocabulaire familier, leur syntaxe approximative et leurs préoccupations enfantines. D’autre part, la construction du roman m’a semblé problématique, avec des péripéties ou des morceaux d’intrigues qui sont seulement esquissés ou amorcés et qui ne trouvent pas leur résolution par la suite, comme si l’autrice les avait oubliés en cours de route ou qu’elle ne parvenait pas à relier tous les personnages et tous les événements les uns aux autres, dans un ensemble cohérent, ce qui est pourtant la base du travail d’un romancier, normalement – si je ne me trompe ?
J’ai conscience, ceci dit, de ne pas être forcément le public visé par ce livre : il me semble en effet que des ados ou des jeunes adultes pas trop exigeants pourraient éventuellement l’apprécier.
Bref, cette lecture a été pour moi sans grand intérêt et j’ai failli l’abandonner en cours de route (mais j’ai tenu jusqu’au bout car je suis une blogueuse consciencieuse).
Disons que Mieko Kawami m’avait habituée à beaucoup mieux et que je suis déçue.

Un Extrait page 114

De là où je suis quand je suis couchée, je vois un sapin.
Un faux sapin de Noël, évidemment. Il y a longtemps, je pensais qu’il était vachement grand, mais récemment, je le trouve de plus en plus petit. C’est parce que moi je deviens plus grande.
Depuis quand j’étends mon futon devant le sapin de Noël pour dormir ? Je ne m’en souviens pas. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dormi ici, alors peut-être bien que ça fait depuis que je suis née. Dans ma chambre à l’étage, celle où se trouve mon bureau, je fais mes devoirs, je me change et c’est tout. Mais c’est ici que je dors. Quand j’étais petite, papa aussi étendait son futon ici et on dormait tous les deux côte à côte. Puis, quand j’étais en deuxième année d’école primaire, papa est allé dormir dans sa chambre à l’étage, et depuis je dors toute seule.
Une seule fois, j’ai parlé du sapin de Noël avec papa.
Maman est morte l’hiver avant que j’aie quatre ans, juste après Noël, il paraît.
J’avais dit que je voulais un grand sapin de Noël plein de lumières qui brillent, alors ils m’avaient emmenée au magasin. Et on avait choisi ce sapin tous les trois, on l’avait décoré tous les trois et on était si heureux, il m’a raconté. (…)

De toutes les nuits, les amants, de Mieko Kawakami

de-toutes-les-nuits-les-amantsJ’avais déjà chroniqué ici cette année le premier roman de Mieko Kawakami, intitulé Seins et Œufs, et comme je l’avais apprécié j’avais eu très envie de lire son deuxième livre, De toutes les nuits, les amants.

Quatrième de Couverture : Fuyuko a trente-quatre ans, correctrice elle travaille en free-lance pour l’édition, vit seule et ne s’imagine aucune relation affective. Elle ne se nourrit pas de ses lectures : elle décortique les mots, cherche la faute cachée, l’erreur embusquée. Elle n’écrit pas, ne connaît pas la musique, s’habille sans la moindre recherche.
Mais Fuyuko aime la lumière. Elle ne sort la nuit qu’au soir de ses anniversaires en hiver, seule, pour voir et pour compter les lumières dans ce froid qu’on peut presque entendre si l’on tend l’oreille, dans cet air sec et aride mais quelque part fertile.
Timide, introvertie, Fuyuko va néanmoins laisser entrer deux personnes aux abords de sa vie : Hijiri, son interlocutrice professionnelle, et M. Mitsutsuka, un professeur de physique qui lui offre un accès d’une autre dimension vers la lumière : le bleu a une longueur d’onde très courte, elle se diffuse facilement, c’est pourquoi le ciel apparaît si vaste. (…)

Mon avis : J’ai été extrêmement touchée par l’héroïne, Fuyuko, un être inhibé qui parvient à peine à exister et à articuler trois mots de suite pour exprimer ses pensées, mais je pense que, pour un autre lecteur, ce personnage pourrait paraître un peu énervant, trop dénué (apparemment) de personnalité. Cependant, on apprend assez vite que Fuyuko a subi un traumatisme dans son adolescence, un viol dont elle n’a jamais parlé, et qui, sans doute, l’a poussée à se replier tout à fait sur elle-même et à refuser toute communication intime avec les autres. Fuyuko est au comble du mal-être, ne vit que pour son travail, et se met à boire, probablement pour imiter son amie Hijiri qui est une figure forte de femme moderne et émancipée – le contraire de Fuyuko – mais qui, elle, tient bien l’alcool. La rencontre de Fuyuko avec M. Mitsutsuka pourrait être une issue à la vie sans espoir de la jeune femme mais, là encore, elle ne sait pas s’exprimer ou, en tout cas, s’exprime mal. L’amour n’apportera pas de solution au mal-être de Fuyuko, au contraire il sera un motif d’angoisse supplémentaire, mais il offrira aussi à la jeune femme une occasion de sortir d’elle-même et de prendre conscience de ses émotions et de son identité.
Les réflexions sur la condition féminine sont, elles aussi, teintées d’un fort pessimisme. L’amie d’enfance de Fuyuko, mariée et mère de famille, est une femme amère et désabusée qui ne s’imagine aucun avenir. Hijiri, qui mène une vie amoureuse libre et aventureuse, n’est pas non plus satisfaite et ne sort pas, finalement, de sa solitude.
Un roman sombre où le thème de la lumière est omniprésent et où la poésie et le lyrisme finissent par l’emporter …

J’ai trouvé ce roman beaucoup plus sentimental que Seins et Œufs, jouant davantage sur les émotions et moins sur les idées. Mais j’avais trouvé Seins et Œufs plus original, plus audacieux. En tout cas, ces deux romans sont tout à fait différents l’un de l’autre, et j’ai beaucoup apprécié les deux.

Seins et oeufs, un roman de Mieko Kawakami

seins_et_oeufs L’Histoire selon la quatrième de Couverture est assez bien résumée : A quarante ans, Makiko est envahie par l’obsession de se faire refaire les seins, une lubie que sa fille de douze ans ne supporte absolument pas. Conflits mère-fille, vertiges de la puberté, les choses prennent un tour très compliqué quand l’adolescente se mure dans le silence.
Toujours plus déterminée dans ses choix, Makiko décide de rejoindre sa sœur à Tokyo ; De dix ans sa cadette, Natsu est célibataire, et c’est dans son minuscule appartement que mère et fille vont lui imposer leurs problèmes.
Alternant le récit de Natsu et le journal intime de l’adolescente, ce livre percutant, provoquant et drôle explore le regard de trois générations de femmes japonaises liées par une tendresse muette face à leur propre représentation de la féminité. Au cœur de la mégapole et le temps de quelques jours, les cartes de chacune sont redistribuées et le jeu de rôle est ouvert.

 

Mon avis : Le thème principal de ce roman est la féminité dans ce qu’elle a de plus trivial, de plus corporel : le sang des règles, la chair des seins, et de nombreux et longs paragraphes leur sont consacrés, qui ne cherchent absolument pas à rendre la féminité attrayante ou séduisante, bien au contraire. Midoriko, l’adolescente de douze ans, qui s’attend à avoir ses premières règles prochainement, est d’ailleurs écœurée et effrayée par tout ce qui va se passer dans son corps, par toute cette vie organique qui suit son cours et qui échappe à sa volonté. Makiko, qui exerce la profession d’hôtesse de bar et qui a été quittée par son mari plusieurs années auparavant, mène une vie plutôt marquée par l’échec et fait une fixation sur le fait que, depuis la naissance de sa fille, ses seins sont devenus plats et laids, et, lorsqu’elle va aux bains publics, elle ne peut s’empêcher de décortiquer les anatomies des autres femmes pour se comparer à elles, en se demandant si la sienne est ou non « normale », et en faisant des complexes. Natsu, la narratrice, a une vision de la féminité plus apaisée et semble penser qu’il y a des choses plus importantes dans la vie. Curieusement, dans ce livre consacré à la féminité, les hommes sont tout à fait absents, à peine est-il question du père de Midoriko, et même l’adolescente ne se pose aucune question sur la séduction ou sur les garçons, toutes ses interrogations sont uniquement concentrées sur son corps à elle.
J’ai lu sur d’autres blogs que ce livre était très représentatif de la vision de la femme dans la société japonaise (puisque les japonaises auraient souvent le désir de se faire opérer les seins pour ressembler aux occidentales), mais il m’a plutôt semblé que cette vision de la femme était assez universelle, ou en tout cas représentative des pays développés, et qu’elle était même assez fidèle à l’idée que l’on pourrait se faire de « l’éternel féminin ».
Le livre se termine par une scène assez étonnante où Midoriko et Makiko se parlent en se cassant des œufs sur la tête, ce qui est sans doute d’un symbolisme un peu lourd mais la manière dont la scène est évoquée a quelque chose de captivant, qui m’a finalement beaucoup plu.

Un livre vraiment original et intéressant.

Seins et œufs était paru chez Actes Sud en 2008.