Deux poèmes de Richard Rognet sur le deuil


Bien que je vous aie déjà parlé de ce recueil il y a trois ou quatre mois, je souhaitais lui consacrer un deuxième article. Effectivement, ce livre Dans les méandres des saisons est suivi d’un second recueil intitulé Elle était là quand on rentrait, et qui évoque la mort de sa mère, ses sentiments à ce moment particulièrement douloureux.

Voici donc deux poèmes extraits de cette seconde partie.

Ce n’est pas au moment où elle tomba sur toi,
ta mort, qu’elle fut la mort, ni lorsqu’on
t’emporta, comme un paquet, hors de chez nous,
dans une housse grise dont le gris de la nuit,

lui-même fut troublé, non, ce n’est pas à ce
moment-là qu’elle fut la mort, mais bien après
ton départ, lorsqu’elle explosa dans la vie,
vivante dans la cuisine, en chaque ustensile

sorti d’un placard, sur la nappe débarrassée
de ses miettes, après les repas, vivante dans
le jour accroché aux rideaux, dans le jeu des

mésanges que rassemble le pin, vivante dans
le jardin où les rhododendrons se souviennent
des regards attendris que tu portais sur eux.

***

C’est en moi que tu es enterrée, non dans
ce froid caveau devant lequel je passe comme
une ombre que je ne connais pas. En moi,
tu es vivante, même ta mort est vivante,

les merles me le disent, les mésanges aussi,
et les premières pousses des cœurs de
Marie qui prendront le relai des crocus,
des anémones, des primevères. J’ai donné tes

habits, même les plus récents, quelques-uns
sont restés, dont je n’ai pu me séparer, j’ai
donné tes habits comme on offre des fleurs,

mais ils laissent dans ton armoire une place
infinie, parfois si douloureuse qu’il me
semble mourir encore plus loin que toi.

***

RICHARD ROGNET

Une femme, d’Annie Ernaux


Après La Honte et Ce qu’ils disent ou rien, j’ai donc poursuivi ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec Une femme, un livre consacré à sa mère.
Elle commence l’écriture de ce livre à la mort de sa mère, et met dix mois à l’écrire, mais pour autant ce livre ne retrace pas les étapes du travail de deuil, et on a l’impression que l’auteure est toujours aussi affectée et triste dans les dernières pages que dans les premières.
Ce livre est une biographie de la mère d’Annie Ernaux, qui fut une jeune ouvrière puis une commerçante ambitieuse, et qui aimait la religion, les livres, et rêvait que sa fille s’élève dans l’échelle sociale grâce aux études.
Annie Ernaux nous confie que son but, à travers ce livre, est à la fois sociologique et historique, ce qui est également vrai pour ses autres livres. Mais, dans celui-ci, la charge émotionnelle est extrêmement forte et on sent tellement l’amour de l’auteure pour son sujet, que l’objectivité froide et analytique, caractéristique de son style habituel, n’apparaît plus beaucoup ici.
Ce livre s’intitule « Une femme », comme pour mettre à distance le rôle de mère, ou pour généraliser à toutes les femmes de son époque et de sa classe sociale la personnalité de cette mère, maîtresse-femme de fort tempérament, mais ce n’est pas à un prototype que nous avons affaire dans ce livre : c’est à un être individuel, de chair et de sang, avec ses réactions et ses paroles.
J’avais lu il y a quelques années La Place, le livre qu’Annie Ernaux a consacré à son père, et j’ai largement préféré Une femme, beaucoup plus émouvant, et même poignant dans la dernière partie avec la démence qui a frappé sa mère dans sa vieillesse.
Annie Ernaux nous confie dans Une femme qu’il lui est arrivé de détester cette mère et, en part égale, de l’adorer, elle ne nous cache pas leurs disputes, leurs incompréhensions mutuelles, leurs exaspérations l’une envers l’autre, mais malgré tout on sent cet attachement charnel, viscéral, et cela nous touche profondément.
Un livre qui renvoie chacun à sa propre histoire et à ses sentiments.

Extrait page 22

Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. Peut-être ferais-je mieux d’attendre que sa maladie et sa mort soient fondues dans le cours passé de ma vie, comme le sont d’autres événements, la mort de mon père et la séparation d’avec mon mari, afin d’avoir la distance qui facilite l’analyse des souvenirs. Mais je ne suis pas capable en ce moment de faire autre chose.

Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

rien-ne-s-oppose-a-la-nuit-couvertureC’est peu de temps après le suicide de sa mère que Delphine de Vigan décide de mener une enquête approfondie sur la vie de celle-ci, de son enfance dans les années 50 jusqu’à ses dernières heures le 25 janvier 2008, à l’âge de soixante-et-un ans, et alors qu’elle est atteinte d’un cancer et qu’elle vient de subir une chimiothérapie qui a donné de bons résultats selon les médecins. Pour mener son enquête, l’auteure a la chance de disposer de très nombreux documents : lettres bien sûr, mais aussi films familiaux retranscrits sur DVD, et même des émissions de télévision consacrées à la famille de sa mère quand cette dernière était adolescente, ou encore des enregistrements sonores de son grand père. Le matériel est donc riche et, effectivement, Delphine de Vigan réussit à exploiter tous ces documents en leur donnant une unité et une vie étonnante.
C’est d’abord l’enfance de sa mère qu’elle nous raconte avec beaucoup d’anecdotes amusantes ou graves, dans une famille nombreuse qui a tendance à faire les quatre-cents coups, entre une mère très joyeuse et un père énergique mais au caractère trouble et peut-être un peu manipulateur, comme on le découvre au fil des pages. C’est aussi une enfance marquée par le drame, avec un petit frère mort accidentellement en tombant dans un puits, et qui sera remplacé peu de temps après par un frère nouveau venu, Jean-Marc, ex-enfant martyre, adopté par ses parents, et qui lui aussi connaîtra un destin tragique.
C’est un sort néfaste qui semble peser sur cette famille et Delphine de Vigan évoque une sorte de pacte du suicide qui existerait dans la fratrie de sa mère, pacte dont elle n’a pas la preuve de l’existence mais qu’elle évoque comme une possibilité.
Lucile – la mère de l’auteure – quitte sa famille et se marie assez jeune, elle a rapidement ses deux filles, puis divorce, mais, à l’âge de trente-trois ans elle est frappée brutalement par un délire spectaculaire et se découvre bipolaire. La garde de ses filles lui est enlevée, elle séjourne en psychiatrie plusieurs fois, mais se battra toujours contre la fatalité de la maladie avec un courage qui force l’admiration de ses filles.
Ce livre m’a semblé être un très bel hommage à cette mère disparue, qui avait en elle tant de souffrances et, en même temps, une grande capacité de résister aux épreuves.
J’ai trouvé que Delphine de Vigan réussissait à garder la distance nécessaire pour écrire sur sa mère – par exemple elle ne détaille pas sa vie amoureuse, ne parle pas des difficultés de son mariage – elle ne cherche pas non plus à régler ses comptes avec elle, et n’essaye pas non plus de l’idéaliser.
Un livre d’une grande sincérité et qui sonne vrai.
Un magnifique portrait de femme !

Lambeaux de Charles Juliet

lambeaux-julietCharles Juliet rend hommage à ses deux mères : à sa mère biologique d’abord, qu’il n’a connue que le premier mois après sa naissance et dont il a appris bien des années plus tard l’existence et le destin dramatique, et sa mère adoptive ensuite, celle qui l’a élevé et qui lui a donné tout l’amour qu’une mère peut donner.
La première partie de ce récit retrace donc la vie de cette jeune paysanne à laquelle on refuse la possibilité de poursuivre sa scolarité alors qu’elle est extrêmement douée, qui doit dissimuler son intelligence et sa sensibilité pour s’assimiler aux autres paysans qu’elle côtoie et à la vie qu’elle mène, qui connaît un amour malheureux puis qui fait un mariage décevant. Ces pages dressent un portrait de femme bouleversant, dans lequel chaque lecteur, je pense, reconnaîtra un peu de lui-même, dans la mesure où nous avons tous le sentiment d’être « passé à côté » de nos vies, ou d’avoir désiré des choses impossibles …
J’ai surtout été stupéfaite que l’auteur sache retranscrire aussi bien les pensées de cette mère qu’il n’a quasiment pas connue : on a l’impression qu’il est parvenu à pénétrer son âme et ses sentiments, comme s’il s’était entièrement identifié à cette mère.
J’ai trouvé cette première partie du livre tellement belle que j’ai craint, en la terminant, que la deuxième partie ne puisse pas se maintenir à un tel niveau. Et puis, si, jusqu’à la dernière page on est emporté par la beauté et les accents de vérité qui émanent de ce récit.
Certes, c’est une histoire très sombre où les êtres connaissent souvent le désespoir et se confrontent autant à la dureté du monde qu’à leurs propres limites, mais les dernières pages du livre ouvrent tout de même sur la lumière et sur l’espoir, et célèbrent le beauté de la vie.
J’ai beaucoup aimé le style de Charles Juliet, qui est dépourvu de préciosité et de fioritures inutiles : chaque mot frappe juste et renvoie le lecteur à sa propre vérité.
Je crois que c’est pour lire d’aussi beaux romans que je m’intéresse à la littérature, et je ne peux qu’en conseiller très vivement la lecture !