Note de lecture sur le recueil Saturne de Denis Hamel

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Notes sur Saturne de Denis Hamel

Saturne de Denis Hamel ressemble beaucoup à un collage, comme si un ensemble de divers poèmes avait été découpé et rabouté dans le désordre, ou plus exactement dans un ordre d’apparente incohérence.
Au sein d’une même strophe, on peut en effet trouver une formule toute faite telle qu’elle apparaîtrait dans un article de journal ou un ouvrage de philosophie, une description d’un lieu réel ou rêvé qui nous permet de visualiser l’environnement du poète, un constat sur son état psychologique, une notation sur ses lectures (« ma tête est dans le monde », et quelques vers plus loin, « mais le monde est dans ma tête »), une sensation musicale ou visuelle, ou encore une réflexion sur la société ou sur le sens de l’existence.
Cet effet de collage donne le sentiment d’avoir une connaissance totale du monde du poète au moment où il écrit : on a une vision à la fois de ses pensées, de ses sensations, de l’endroit où il écrit, de ce qu’il a sous les yeux, des souvenirs qui l’assaillent, etc. mais de manière éclatée et fragmentaire.
Cet effet de collage renforce aussi l’impression d’échos et de correspondances que les vers entretiennent les uns avec les autres, mais également les grincements et les dissonances, et on ne sera pas étonné d’apprendre que Denis Hamel a étudié la musique et qu’il a envisagé la création de Saturne comme une composition musicale.
Un autre effet de cette impression que nous avons affaire à un collage, c’est que Saturne semble pouvoir être lu dans n’importe quel sens – et pas forcément linéaire – dans la mesure où nous retrouvons les mêmes thèmes obsédants d’un bout à l’autre du recueil, revenant de manière cyclique avec des variations et des déclinaisons plus ou moins enrichies. Ainsi, « les mêmes saisons qui se redéploient sans cesse » (p.18) et « la torsion des jours tous identiques comme un chiffon gris celui qu’on jette » se retrouve pratiquement à l’identique page 44 : « peindre le gris sur le gris » et « aux détours mille fois suivis/ la répétition des jours ». De même, la « question de système nerveux central » de la page 29 semble se retrouver sans grand changement dans « cette déclivité nerveuse » de la page 49.
Ces thèmes obsédants, qui nous accompagnent de loin en loin tout au long de ce recueil, et forment comme un arrière-plan de questionnements, ce sont : la répétition monotone des jours, l’opposition et en même temps la ressemblance entre le corps et la machine, la métamorphose et la mutilation, l’opposition et l’interpénétration entre la cité et la nature, l’impression que tout est cyclique et peut-être sans issue, l’appel impuissant d’une spiritualité, le souvenir pas toujours agréable de l’enfance, le besoin de fuir une société oppressante par le vin et la drogue, la solitude, la promenade ou l’errance près d’une voie ferrée, et bien d’autres encore.

De temps en temps, au cours du recueil, le poète éprouve le besoin de se regarder écrivant, comme pour prendre du recul par rapport à l’acte d’écrire, ou bien pour rappeler au lecteur qu’il se trouve bien dans un poème et pas en dehors :
Ainsi page 24 :
« Il est tard maintenant pour la main qui écrit » (noter l’alexandrin au passage).
ou page 39
« les derniers mots raturés à la table/
seul avec les cris d’oiseaux mêlés /
au crissement de la plume »

Au fil de la lecture, certains vers s’imposent plus fortement, un peu comme des formules-chocs ou des slogans (un exemple parmi beaucoup d’autres : « la douleur voluptueuse le plaisir aigre » page 31) , et où le poète semble en même temps vouloir nous renseigner sur ses buts d’écriture, ainsi :
plus rien ne fera sens
la réalité crue ma seule religion ( page 19)
Où l’on peut d’ailleurs s’interroger sur une certaine ironie de l’auteur.

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Cette note de lecture fait suite à l’article que j’avais consacré à ce recueil au moment de sa parution : il était grand temps que j’en donne un commentaire !

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Deux poèmes parus dans Les cahiers du sens de 2016

cahiers-du-sens-n25J’ai eu l’honneur, en cette année 2016, de voir deux de mes poèmes sélectionnés pour la belle revue Les cahiers du sens n°26 de 2016, une revue publiée par Jean-Luc Maxence et Danny Marc du Nouvel Athanor.
En cette année 2016, Le thème principal des Cahiers du sens était Le souffle, mais les poèmes pouvaient concerner n’importe quel sujet …
Je précise que mon illustration montre la couverture du numéro 25 de 2015, donc le numéro de l’année dernière.

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Routines

La lune
– sa matière grasse fondue
sur les croissants ordinaires.

l’azur pur et dur
tranche
sur la fatigue

Les passants
marchent à la vitesse
d’un Giacometti

Nous vendons nos vies
par petits bouts
à des pingres pinailleurs

Nous trouvons refuge
sur des voies de garage

Engorgements
d’impatiences lymphatiques
à la station debout

Les jeunes filles à la Balthus
finissent par se caser
avec des hommes à la Bacon.

Marie-Anne Bruch
auteure de Triptyque
Cinq Sens Editions, 2016

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Transes

Quand tes cils battent des ailes, je quitte un peu la terre
Entre tes bras, je trouve la forêt nocturne où méditent les orpailleurs.
Tes mains viennent du monde des félins timides et des carrières lunaires.
Abolissant l’hiver, ton regard est la noisette que je croque sur le rivage.
Et nous voguons sur la nuit démontée, comme vers une île ultime.
Et nous marchons dans le silence, comme sur un nuage métaphysique.

Marie-Anne Bruch

Parution de Triptyque chez 5 Sens Editions

Triptyque_Bruch_Hamel J’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon recueil de poèmes, Triptyque, suivi de Voix Croisées – coécrit avec Denis Hamel.
C’est l’aboutissement de plusieurs années de travail, et donc une grande satisfaction !

Voici le texte de la quatrième de couverture :

Tu rêves de retrousser les jupons en dentelle de la mer

Quand ce monde ne tient que sur des faux-semblants
Pouvons-nous y risquer une parole vraie ?

Ma date de naissance est à moitié morte

Tels sont quelques-uns des vers de Triptyque, livre anthologique réunissant trois recueils écrits entre 2000 et 2015.

Parce que nos émotions sont multiples, bigarrées ou encore en demi-teintes, Marie-Anne Bruch a choisi de les explorer par le biais de diverses formes poétiques (sonnets, vers libres, poèmes en prose) qui se complètent sans se heurter.

Ecrire des sonnets au 21ème siècle, ce n’est pas un anachronisme, encore moins l’effet d’une douteuse nostalgie, mais c’est une manière originale de revivifier notre modernité. De ce recueil de sonnets – intitulé Feue l’étincelle – Bertrand Degott a écrit que “leur désinvolture un peu mélancolique et désabusée fai(sai)t penser à Laforgue.”

Plumes dans le Vide, par l’emploi du vers libre, répond à un désir de concision et de clarté, et explore le thème complexe et souvent déroutant de l’identité. Les Frontières Intérieures tentent de sonder les profondeurs de l’âme, dans une prose pleine de visions et de résonances.

Triptyque est suivi de Voix Croisées, où les voix de Denis Hamel et de Marie-Anne Bruch alternent, dans un subtil jeu d’ombres et de lumières.

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Voici le lien vers le site de l’éditeur :
http://www.5senseditions.ch/catalogue.html#!/Triptyque/p/57271078/category=12720219

Deux poèmes parus dans la revue Traction-Brabant n°64

Le dernier numéro de la revue Traction-Brabant (n°64) est arrivé dans ma boîte aux lettres cette semaine et je vous invite à découvrir cette revue dont j’aurai l’occasion de reparler dans de futurs articles.
J’ai le plaisir de figurer au sommaire de ce numéro 64, aussi j’ai choisi de vous donner à lire deux de ces poèmes.
Ce sont des poèmes en prose, écrits entre la fin 2014 et le début 2015.

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Poème confortable

Le bonheur n’avait rien à nous dire mais il restait assis près de nous et nous trouvait étranges. Nous le dévisagions d’abord avec surprise puis, rassurés de le voir si sage, nous le laissions vaquer à sa routine et fumer son tabac blond. Mais un jour où, désormais habitués à lui, nous lui chantions notre éternelle berceuse en caressant sa nuque fragile, il nous fixa droit dans les yeux, nous dévoilant ses prunelles fauves, et se jeta sur nous.

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Derrière les persiennes

L’intérieur de ta bouche est frais comme un litchi, et ta peau est lisse comme l’eau qui dort.
L’amour garde ses couleurs printanières jusqu’aux encens de décembre, et au-delà.
L’or de Noël tombera en poussière noire sur les neiges de janvier.
Je porte le monde dans ma langue mais mon amour pour toi est déchargé de tout fardeau.
Sous ses dehors renfermés, la nuit musarde entre nos caresses.

Pour vous faire patienter

Cette première quinzaine d’août, j’ai un peu délaissé ce blog. Ce n’était pas tout à fait volontaire, et chaque jour je me disais « Aujourd’hui je vais écrire un article ! » et puis, le soir arrivait et je n’en avais pas écrit …
Bref, j’espère, chers lecteurs et followers, que vous ne m’en voudrez pas de cette paresse estivale qui, après tout, est assez banale !
Ce blog reprendra à un rythme plus soutenu vers le 20 ou 25 août.

Je vous laisse sur un sonnet écrit il y a un ou deux mois et qui, j’espère, vous fera patienter !

Ségur, 2001

J’habitais en ce temps un quartier morne et chic,
Mélange de bars lounge et d’échoppes désertes,
Des arbres projetaient leurs longues ombres vertes
Le long du boulevard à l’incessant trafic.

J’étais en couple alors et je coulais à pic,
Puisqu’aimer c’est souvent souffrir en pure perte,
Le chagrin m’épuisait et me rendait inerte,
Puis souffrir devenait une sorte de tic :

Nous passions chaque soir en querelles absconses,
Les mêmes arguments et les mêmes réponses
N’aboutissaient jamais qu’au même noir sommeil.

Tout le reste du jour, j’errais comme un fantôme
En mal d’amitié vraie, indifférente au dôme
des Invalides, dont l’or brillait au soleil.

***

Trois sonnets sur Paris

paris-tour-eiffel

Depuis l’année dernière, j’ai écrit trois sonnets sur Paris, aussi est-il temps pour moi de vous les donner à lire !
Le premier a été publié dans la revue Le Coin de Table en janvier 2015, et les deux autres seront publiés prochainement.
N’hésitez pas à me laisser vos commentaires, ne serait-ce que pour dire lequel des trois vous préférez !

Paris I

Le touriste est heureux, oui, mais le parisien
Sous des dehors nerveux est toujours d’humeur lasse,
Trouve aisément le mot qui fait rire ou qui glace,
Et se plaint à l’envi du poids du quotidien.

Ville qui promet tout … Et dont je n’obtiens rien !
Il semble kafkaïen de m’y faire une place,
Mais j’aime l’air désuet des fontaines Wallace
Et l’immense ciel, vu du métro aérien.

Piège pour l’employé perdu dans sa grisaille,
Piège pour le chômeur que son loyer tenaille :
Tous troqueraient Paris contre un bout de jardin.

Mais j’aime ce matin, dans mon train de banlieue,
Entre deux murs tagués apercevoir soudain
D’un morceau d’horizon la courte ligne bleue.

***

Paris II

Cette vieille cité qui se voudrait moderne
Se pique d’abriter les plus brillants esprits :
Des mandarins grincheux aimant qu’on leur décerne
Le titre raffiné de génie incompris.

On vient de loin pour voir une Tour Eiffel terne
Se détacher à peine au milieu du ciel gris ;
Le parisien s’en moque et tout ce qu’il discerne
Ce sont les jours fériés et les hausses de prix.

L’habitat est petit, les loyers sont énormes,
Se ruiner pour mal vivre est devenu la norme,
Il faut s’en contenter puisqu’on n’a pas le choix.

Sur les bords de Seine où la misère s’abrite
Flânent allégrement les sinistres bourgeois
Qui croient que dans la vie on a ce qu’on mérite.

***

Paris III

Il faudrait se hisser au niveau de l’élite
Pour ne plus se laisser écraser par le sort,
Pour nous autres, sans grade, aucun notable effort
N’empêche que la juste ambition se délite.

Loin de Barbès et de sa foule hétéroclite,
Plus un quartier est riche et plus il semble mort,
Et d’Auteuil à Passy fuit, sans personne à bord,
Le métro aérien comme un aérolithe.

Vieux cliché vaniteux ou fantasme éhonté :
La « ville romantique » est en réalité
Celle du célibat et de la solitude.

On se doit, à Paris, d’avoir l’air occupé,
Même quand, comme moi, on a pour habitude
D’étaler sa paresse au fond d’un canapé.

***

auteur : Marie-Anne BRUCH – Merci de ne pas reproduire ces poèmes sans mon accord !

***

Regard sur le métro aérien et la station Sèvres Lecourbe

Regard sur le métro aérien et la station Sèvres Lecourbe

Un pantoum sur la timidité

Toujours en vacances, je me suis prêtée au petit jeu du pantoum pendant les quatre dernières nuits.
Naturellement, il ne s’agit pas de rivaliser avec les illustres poètes dont je parlais hier, mais juste de s’amuser et d’essayer de faire quelque chose qui se tient.
Etant une grande timide, cela m’a semblé être un bon thème pour cet exercice.
Voici donc mon poème, en neuf strophes sur deux rimes.

***
La Timide
– Pantoum –

Léger handicap, bénigne névrose
J’ai au fond du cœur ce petit muret
Qu’il faut enjamber – du moins il faudrait
Demain j’essaierai, maintenant je n’ose.

J’ai au fond du cœur ce petit muret
S’il faut m’exprimer je me décompose
Demain j’essaierai, maintenant je n’ose
Ah, vivre autrement, sans frein, sans apprêt !

S’il faut m’exprimer je me décompose
Comme si la vie était à l’arrêt
Ah, vivre autrement, sans frein, sans apprêt !
J’attends pour bientôt ma métamorphose

Comme si la vie était à l’arrêt
Ne valant pas mieux que ne vaut ma prose
J’attends pour bientôt ma métamorphose
Moi qui ne suis pas telle qu’il parait

Ne valant pas mieux que ne vaut ma prose
J’ai toujours cet air modeste et discret
Moi qui ne suis pas telle qu’il parait
Ah mais nul ne peut voir sous mon front rose !

J’ai toujours cet air modeste et discret
Pour peu qu’un désir sur mon cœur se pose
Ah mais nul ne peut voir sous mon front rose
Et l’on me prend pour quelqu’un de distrait

Pour peu qu’un désir sur mon cœur se pose
Mon corps effrayé se met en retrait
Et l’on me prend pour quelqu’un de distrait
J’implose, plutôt que je ne m’impose

Mon corps effrayé se met en retrait
Comme un végétal – muguet, laurier-rose
J’implose, plutôt que je ne m’impose
Et mon esprit tourne en rond sans arrêt

Comme un végétal – muguet, laurier-rose
J’ai du moins vécu ma vie en secret
Et mon esprit tourne en rond sans arrêt,
Léger handicap, bénigne névrose.

Trois poèmes parus dans la revue Les Citadelles (2015)

J’avais envoyé un recueil de sonnets classiques à Philippe Démeron, directeur de la revue poétique Les Citadelles, qui fête en 2015 ses vingt ans.
J’ai eu la chance de voir sept de ces poèmes retenus pour le nouveau numéro de cette belle revue qui se veut éclectique dans ses choix et ouverte aux poètes étrangers.
Voici trois d’entre eux :

Le magasin de couleurs

Le petit magasin de bois clair et d’acier,
Quadrillé d’arcs-en-ciel, m’enchante : j’y butine
L’aquarelle en bonbons citron ou clémentine,
Je suis comme un enfant gourmand chez le glacier.

Du Rouge anglais jaillit un roman policier,
Et le temple d’Angkor, des pots d’encre de Chine,
Au nom Vert de Vessie, incongru, j’imagine
L’alambic vénéneux et fumant d’un sorcier.

Face au format raisin, mes yeux laissent éclore
Les ceps éblouissants d’une vigne incolore,
Un sud ensoleillé de rayons infinis.

Les martres des pinceaux m’évoquent une étrange
Chasse à courre, et je pars au temps de Michel-Ange
Devant les forts parfums des colles et vernis.

**

Fond de tendresse

Encore un jour paisible à regarder la pluie
Marteler les carreaux de ses longs doigts nerveux
Jusqu’au soir qui viendra sans marbrures ni feux,
Dans un lent crépuscule, épais comme la suie.

Sans bouger mon épaule où ta tête s’appuie
Et sur laquelle dort l’algue de tes cheveux,
Je subis la paresse aimante que tu veux
Et me retiens de dire à quel point je m’ennuie.

Et tout en caressant les mèches sur ton front,
Je me demande quand nos gestes glisseront
De tendresse un peu triste à vague somnolence.

Et je songe, en couvrant ta tempe de ma main,
Qu’entre la solitude et toi mon cœur balance
Et que ce choix sera moins coupable demain.

**

Tant pis

Je ne veux pas tenir de rôle
Sur cette terre aux longs hivers,
Je veux juste écrire des vers,
Tant pis si je ne suis pas drôle.

Souvent la froidure me frôle,
Je ne me suis pas découvert
de semblables dans l’univers,
J’ai rarement trouvé d’épaule.

Mais pas question de déposer
Sur ta peau tiède un seul baiser
Même si ton regard m’enjôle.

Je garderai mon cœur à blanc
Car dans ta vie pleine d’allant
Je ne veux pas tenir de rôle.

**

Auteur de ces trois poèmes : Marie-Anne Bruch, extraits du recueil Feue l’étincelle, 2009-2014

Trois poèmes écrits en février 2015

J’ai beaucoup écrit de poèmes le mois dernier, et je vous en propose trois parmi ceux que je préfère.

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Révoltes du vent

Le vent semble venir des profondeurs de la terre et la nuit s’ébranle comme un long train vétuste.
Les arbres sont sans doute à bout de nerfs derrière les volets exténués et je pense au préau de l’enfance où stagnaient les jours de pluie et les automnes passifs.
Le vent est un fantôme de cheval insurgé, qui se rue contre l’espace et se cabre devant le temps.
Le silence pose à nouveau sa patte puissante sur la maison et l’avenir semble vouloir me chasser hors de moi-même.

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Nord Magnétique

Le silence est un azur sonore où s’effiloche la brume et je songe à cette fatalité de devoir se subir soi-même.
Tu as longtemps vu l’amour comme un bras de fer avec la destinée et tu restais des heures sur le même banc public en attendant de devenir plus jeune.
Les années passées ont aplani les montagnes d’illusions qui se dressaient devant toi et maintenant tu peux voir qu’il n’y a pas grand-chose de pittoresque à l’horizon.
A cette heure de grand silence, les poussées du vent se font plus violentes et te désorientent ; seules tes solitudes immobiles semblent toujours indiquer le nord.

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Souvenirs d’Espagne

Les rémouleurs viennent du pays des guitares sauvages et des orgues de barbarie pour aiguiser les cris des matrones aux mains pleines de lames et les yeux des enfants qui ont bu trop de soleil.
Dans la cage d’escalier se cognent toutes les langues, comme des cailloux au fond de la fontaine des souvenirs d’enfance.
La mer est plus mousseuse qu’un champagne, plus salée que la sueur au-dessus de ma lèvre, et plus amère que l’acrimonie d’une vieille coquette.
Le bleu des immeubles rivalise avec l’intérieur des piscines et semble monter jusqu’au ciel.
Le long de la voie ferrée voltige mon ennui couleur de sable, et grillent des noisetiers dont les fruits ne mûrissent jamais.
La vie est lancinante comme une rage de dents, sur laquelle on appuie avec un coin de la langue.
Le Christ en croix dans son cadre en bois souffre autant que moi de mes coups de soleil.
Au-delà des collines, on est parfois saisi par le rayon vert.

Deux poèmes écrits en janvier 2015

J’ai écrit ces poèmes entre la fin décembre 2014 et le début janvier 2015. Ils sont encore inédits mais ont été publiés sur certains forums de poésie.

Tableau
(27 décembre 2014)

Le bruit de la pluie est plein de frétillements et de répercussions, on devine les fractures du ciel et les nuages bourgeonnants.
Le bruit de la pluie ondoie comme un pressentiment et je reste hermétique aux réminiscences d’amours passées.
La cigarette a un goût de réglisse usagée, d’insouciance périmée, et la fumée prend la teinte des albums de famille au fond des tiroirs tristes.
Cette nuit, mes rêveries ne me mèneront pas plus loin que la lisière de l’enfance et je reste insensible au vent froid qui se lève à l’orée du trépas.
La chaleur de ton sommeil me ramène aux moissons d’autrefois sur les enluminures.
La tiédeur de ton souffle ranime l’or et la myrrhe sur les toiles flamandes.
Le bruit de la pluie s’effondre sur mes frissons.

Marie-Anne Bruch
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Revue de détail (10/01/2015)
en l’honneur de Charlie Hebdo

L’écho des guerres lointaines se dilue peu à peu dans le ciel impassible et la ville s’enivre du récit de ses fautes supposées.
Nous irons faire du tourisme dans les décombres des citadelles vaincues, nous achèterons des soldats de plomb aux épiciers goguenards.
La paix est une grenade qu’on n’ose pas dégoupiller et qu’on laisse moisir dans un champ en friches.
Les dieux, avec leurs yeux d’acier trempé, ne pleurent pas sur nous et attendent patiemment notre déconfiture.
Notre liberté consiste à nous détailler sans fin dans les miroirs, notre liberté consiste à ressembler éternellement à nous-mêmes.

Marie-Anne Bruch
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