Sodome et Gomorrhe I, de Marcel Proust

J’ai encore un peu avancé dans La Recherche du Temps Perdu avec ce quatrième tome : Sodome et Gomorrhe, qui fait suite au Côté de Guermantes dont j’avais récemment parlé.
Que nous apprend ce quatrième tome ? Nous avions déjà rencontré épisodiquement dans les tomes précédents le Baron de Charlus, dont l’attitude étrange avait de quoi étonner le narrateur et qui pouvait le faire passer pour un peu fou. Mais, dans ce livre-ci, tout semble s’éclaircir car le narrateur découvre que Charlus est homosexuel et qu’il fait de gros efforts en société pour paraître aimer les femmes et se désintéresser des jeunes gens.
Au cours d’une longue scène initiale, le narrateur assiste à une scène de séduction entre Charlus et Jupien, puis il est le témoin auditif de leurs ébats, tout en se perdant en longues considérations sur la reproduction sexuée chez les fleurs par le truchement des bourdons, ce qui donne un effet passablement comique pour le lecteur.
Le narrateur, brutalement dessillé et devenu d’un coup très perspicace sur l’homosexualité, nous fait part de ses réflexions sur la place des homosexuels dans la société, sur leur propension à se cacher et, en même temps, à rechercher leurs semblables, oscillant entre la peur, l’hypocrisie, les coups d’audace.
Nous retournons ensuite à des soirées mondaines chez la Princesse de Guermantes, où le narrateur n’est pas sûr d’être réellement invité, ce qui le plonge dans l’embarras, mais lui permet aussi d’observer les caractères des invités et leur refus poli de lui rendre service en le présentant au maître de maison. On assiste à des tas de conversations diverses et variées.
Puis le narrateur fait un deuxième séjour à Balbec. Le premier séjour avait eu lieu un an plus tôt, en compagnie de sa grand-mère, mais il y est maintenant seul et se souvient avec un immense chagrin de sa présence. Très belles pages sur les fameuses Intermittences du cœur – et réflexions sur le deuil. Pendant son premier séjour à Balbec, le narrateur ne connaissait personne, mais il s’est fait maintenant de nombreuses relations et est invité partout, il reçoit aussi les visites d’Albertine, qui le rendent très heureux, même s’il la soupçonne d’avoir des aventures gomorrhéennes avec diverses jeunes filles mais en particulier avec Andrée, sa plus proche amie.
Longue discussion sur des sujets artistiques avec MMe de Cambremer et sa belle-fille.
Jalousie du narrateur dès qu’Albertine se trouve à proximité d’autres jeunes filles.

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Je publierai des extraits de ce livre dans quelques jours.

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Le côté de Guermantes II de Marcel Proust


Depuis deux ou trois ans, je tente de lire d’une manière très progressive La Recherche du temps Perdu, et j’avais parlé ici des trois premiers tomes, lus avec grand plaisir.

Le Côté de Guermantes I se terminait par une attaque cardiaque de la grand-mère du narrateur dans un jardin public et nous retrouvons, au début du tome suivant, la grand-mère malade, alitée à la suite de cette attaque, tandis que toute sa famille s’active à son chevet pour adoucir ses derniers instants. Peu de temps après la mort de cette grand-mère tant aimée, le narrateur retrouve Albertine et ils échangent un mémorable baiser. Le narrateur entame une vie mondaine dans le salon de la duchesse de Guermantes : il était amoureux d’elle au livre précédent mais il ne l’est plus désormais. Il rencontre plusieurs aristocrates comme le Prince d’Agrigente ou la Princesse de Guermantes lors de cette soirée. Après la soirée, le narrateur se rend chez Monsieur de Charlus chez qui il est attendu, mais le baron se montre extrêmement versatile et capricieux, tantôt insultant, tantôt aimable. A la fin du livre, nous retrouvons le duc et la duchesse de Guermantes : alors qu’ils se rendent à une soirée mondaine, ils reçoivent la visite de Swann qui leur apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable et qu’il est condamné à très court terme.

Ce deuxième tome du Côté de Guermantes m’a semblé, tout comme le premier, axé plus particulièrement sur la vie mondaine du narrateur et sur les diverses conversations qu’il a pu entendre dans ces salons aristocratiques, avec les mots d’esprit plus ou moins méchants de la duchesse de Guermantes, avec les mentalités de cette noblesse raffinée qui affecte de ne pas attacher d’importance aux grands noms et aux particules mais qui, tout de même, ne se marie pas avec n’importe qui, et qui montre dans ses réactions et ses relations une certaine mesquinerie mêlée à de la grandeur d’âme. Les moindres nuances des caractères et des mentalités de tel ou tel personnage ou de telle ou telle famille sont observées et décrites dans les plus infimes détails. Lors de cette soirée, le narrateur a l’occasion de s’apercevoir que le monde des noms et le monde de la réalité sont deux choses bien distinctes et si certains noms l’ont fait rêver (Guermantes, Agrigente), les personnes qui portent ces noms n’ont aucun rapport avec ses rêves.
J’ai aussi bien aimé la soirée surprenante en tête-à-tête avec Monsieur de Charlus, qui s’avère être un personnage à la fois cocasse, excentrique, et un peu inquiétant par ses colères outrancières et son sentiment de supériorité, peut-être « un peu fou » comme le décrit la duchesse de Guermantes. On sent que ce personnage va prendre encore davantage d’ampleur dans le tome suivant : Sodome et Gomorrhe, que je suis curieuse de découvrir dans quelques jours.

Une lecture qui m’a encore une fois beaucoup plu, malgré certaines petites longueurs qui ne m’ont pas trop incommodée.

Deux extraits du Côté de Guermantes, de Proust

photo de couverture

Extrait page 164 :

Je n’arrivais pas tous les soirs au restaurant de Saint-Loup dans les mêmes dispositions. Si un souvenir, un chagrin qu’on a, sont capables de nous laisser, au point que nous ne les apercevions plus, ils reviennent aussi et parfois de longtemps ne nous quittent. Il y avait des soirs où, traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour.
Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps ! (…)

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A propos du téléphone :

Extrait page 184 :

Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger – un bruit abstrait – celui de la distance supprimée – et la voix de l’être cher s’adresse à nous.
C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche – dans la séparation effective ! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle ! (…)

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Le Côté de Guermantes I, de Marcel Proust

photo de couverture


J’ai profité des fêtes de Noël pour continuer mon exploration de La Recherche du Temps Perdu, avec cette fois-ci le troisième volume : « Le côté de Guermantes », dans lequel le narrateur est épris de la duchesse de Guermantes qui se trouve être la tante de son meilleur ami, Saint-Loup. Le narrateur passe la première partie du livre à tenter des approches auprès de cette duchesse : profitant des promenades matinales de celle-ci, il s’arrange pour se trouver chaque jour sur son chemin, afin de la voir et d’obtenir son salut, mais il ne parvient en fin de compte qu’à l’exaspérer. Il va donc trouver son ami Saint-Loup, en garnison dans la ville de Doncières, pour obtenir des entrées auprès de la duchesse, sous le prétexte de voir des tableaux d’Elstir qu’elle possède et qui intéressent le narrateur. A cette occasion, Saint-Loup lui présente enfin sa maîtresse, dont il lui a déjà maintes fois parlé, mais le narrateur a la surprise de découvrir que cette femme n’est autre que « Rachel quand du Seigneur », une petite prostituée qu’il fréquentait dans sa jeunesse et dont il ne faisait pas beaucoup de cas. Mais Saint-Loup adore cette jeune femme, dépense des millions pour elle, et se montre fort jaloux avec les hommes qu’elle côtoie. (…)

Mon avis :
Il serait difficile de ne pas être, une nouvelle fois, ébloui par le style de Proust et par son génie psychologique : il restitue dans les moindres détails les motivations de ses personnages ou les contradictions de leurs caractères. Une grande partie du roman est consacrée au Salon de Mme de Villeparisis et, en particulier, aux conversations des gens du monde à propos de l’affaire Dreyfus, qui battait alors son plein et déchaînait les passions. Ces dialogues nous plongent véritablement dans les mentalités de l’époque, nous sommes immergés dans ce moment historique comme si nous faisions un voyage dans le temps.
Certains thèmes, que l’on trouvait déjà dans les deux premiers volumes, sont ici repris et amplifiés, certains détails étant davantage développés.
J’ai trouvé tout à fait extraordinaires les longues pages que Proust consacre à une toute récente invention : le téléphone, qui nous semble aujourd’hui si banale et qui lui évoque des analyses merveilleuses.
Il m’a semblé que l’amour occupait une place moins importante dans ce « Côté de Guermantes » que dans les deux premiers volumes, il y a en tout cas moins d’introspections amoureuses et peut-être moins de tourments sentimentaux, mais malgré cela, l’intérêt du livre ne se relâche pas, les relations humaines et sociales sont toujours aussi finement menées.

Voilà donc une lecture qui met en appétit pour découvrir le tome 4, à savoir « Le côté de Guermantes II » – que j’attaquerai sans doute l’été prochain.

Dans un prochain article, je vais publier quelques extraits du « Côté de Guermantes I ».
Donc, histoire à suivre !

Deux extraits de Nom de pays : le Pays, de Proust

Nom de pays : le pays est donc la deuxième partie du tome 2 de La Recherche du Temps Perdu, intitulé A l’ombre des Jeunes filles en Fleurs.
C’est dans ce roman, qui se situe à Balbec, une station balnéaire de la côte normande, que le narrateur fait la connaissance d’un groupe de jeunes filles, parmi lesquelles Albertine Simonet finit par prendre une place privilégiée. Au moment où il les croise pour la première fois, se promenant en bord de mer, il ignore qui elles sont et s’il aura un jour l’occasion de les revoir.

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Extrait page 360

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur.

Extrait page 432

Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j’eus réussi à ce qu’Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le charme et l’élégance, tout momentanés, qu’on me trouva au moment où je sortais du Grand-Hôtel (et qui étaient dus à un repos prolongé, à des frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les réserver (et aussi le crédit d’Elstir) pour la conquête de quelque autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d’Albertine. Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi, la volonté ne partagea pas un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur persévérant et immuable de nos personnalités successives ; cachée dans l’ombre, dédaignée, inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des variations de notre moi, à ce qu’il ne manque jamais du nécessaire. Pendant qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce voyage si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ; mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l’heure du départ.

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Bilan de mes lectures d’août


Mes lectures du mois d’août ont été dans la continuité du mois précédent, mais plus variées dans leurs genres puisqu’il y a eu des romans, un essai, du théâtre, de la poésie, et des proses inclassables.
Voici donc un résumé de ces lectures :

Proust, de Samuel Beckett. Un essai, sorte d’analyse philosophique de la Recherche du Temps perdu. Comme il y a de nombreuses références à des passages de l’oeuvre proustienne que je n’ai pas encore lus (donc postérieurs au tome 2) j’ai parfois été un peu déroutée, surprise, et je me suis dit que je relirais cette brillante étude quand j’aurai terminé Proust (dans un certain nombre d’années).

Nom de Pays : le pays. Deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Eh oui, encore Proust. Je me suis délectée de ce roman, où l’analyse de la rencontre amoureuse atteint des sommets d’intelligence et de raffinement. Nous faisons la connaissance de plusieurs personnages importants et captivants : Monsieur de Saint-Loup, un beau jeune homme dont l’appartenance à l’aristocratie ne l’empêche pas de prôner des idées égalitaires et socialistes, Monsieur de Charlus, qui apparaît d’abord comme un excentrique, et qui se comporte de manière étrange, Albertine, une jeune fille de la bonne bourgeoisie dont le narrateur tombera amoureux, Le peintre Elstir, qui donne au narrateur l’occasion de réfléchir à la beauté et au génie.

Le Chaudron, du Kiyoko Murata. Un bref roman japonais, écrit dans les années 80, qui s’articule autour de secrets de famille dans un cadre de vacances estivales au milieu de la nature. Je reparlerai de ce livre d’ici une huitaine de jours puisque je vais lui consacrer un billet.

Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès. Une pièce de théâtre qui m’a ennuyée. J’avais déjà publié la chronique en août, que vous pouvez lire ici


Nocturnal de René Pons, un recueil de proses inclassables, l’occasion de découvrir ce très bon écrivain. Là encore, vous pouvez lire la chronique que je lui avais consacrée en août ici

Et, côté poésie : Vénus Khoury-Ghata, Etienne Faure, Lydia Padellec, dont j’avais déjà parlé ou dont je reparlerai.

Deux extraits d’Autour de Mme Swann, de Proust

Extrait page 53 :

Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour moi à la « carrière ». Je crois que soucieuse avant tout qu’une règle d’existence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce qu’elle regrettait, c’était moins de me voir renoncer à la diplomatie que de m’adonner à la littérature. « Mais laisse donc, s’écria mon père, il faut avant tout prendre du plaisir à ce qu’on fait. Or, il n’est plus un enfant. Il sait bien maintenant ce qu’il aime, il est peu probable qu’il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le rendra heureux dans l’existence. »
En attendant que grâce à la liberté qu’elles m’octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l’existence, les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout temps ses gentillesses imprévues m’avaient quand elles se produisaient donné une telle envie d’embrasser au-dessus de sa barbe ses joues colorées que si je n’y cédais pas, c’était seulement par peur de lui déplaire. Aujourd’hui, comme un auteur s’effraye de voir ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu’il ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier, à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me demandais si mon désir d’écrire était quelque chose d’assez important pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout, en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux terribles soupçons. Le premier c’était que (alors que chaque jour je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée, bien plus, que ce qui en allait suivre ne serait pas très différent de ce qui avait précédé. Le second soupçon, qui n’était à vrai dire qu’une autre forme du premier, c’est que je n’étais pas situé en dehors du Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de roman qui à cause de cela me jetaient dans une telle tristesse quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite d’osier.
(…)

Extrait page 156

Je venais d’écrire à Gilberte une lettre où je laissais tonner ma fureur, non sans pourtant jeter la bouée de quelques mots placés comme au hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation ; un instant après, le vent ayant tourné, c’était des phrases tendres que je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de tels « jamais plus » si attendrissants pour ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les lira, soit qu’elle les croie mensongers et traduise « jamais plus » par « ce soir-même, si vous voulez bien de moi » ou qu’elle les croie vrais et lui annonçant alors une de ces séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la vie quand il s’agit d’êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d’agir en dignes prédécesseurs de l’être prochain que nous serons et qui n’aimera plus, comment pourrions-nous tout à fait imaginer l’état d’esprit d’une femme à qui même si nous savions que nous lui sommes indifférents, nous avons fait perpétuellement tenir dans nos rêveries, pour nous bercer d’un beau songe ou nous consoler d’un gros chagrin, les mêmes propos que si elle nous aimait ? Devant les pensées, les actions d’une femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens (avant que la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans l’inconnu).
(…)

Bilan de mes lectures de Juillet


Me voilà donc de retour après des vacances reposantes et agréables.
Je m’étais fixé de lire des classiques, des livres que j’avais envie de lire depuis longtemps et dont j’attendais beaucoup.
J’ai lu quatre romans en juillet :

Voyage au bout de la nuit de Céline :

Après avoir lu Rigodon il y a quelques mois, j’entamai cette lecture avec quelque appréhension, mais je fus vite rassurée et captivée par les aventures de Bardamu. Le style, beaucoup moins heurté et chaotique que dans Rigodon, m’a paru très expressif et agréable à lire, avec des traits d’humour vif et acéré. Céline se pose comme un misanthrope invétéré, et son regard sur le monde est presque constamment caustique et négatif, mais quelques personnes trouvent grâce à ses yeux, comme Molly, et il leur consacre des pages pleines d’émotions et de sensibilité. J’ai, d’une manière générale, préféré la première partie du roman, avant que Bardamu devienne médecin en banlieue parisienne : le début pendant la guerre de 14, le voyage en Afrique, puis le séjour aux Etats-Unis m’ont paru tout à fait succulents et formidables. J’ai été beaucoup plus réservée vis-à-vis des longues péripéties avec les Henrouille et Robinson, avec des histoires de meurtres que je n’ai pas trouvé convaincantes, puis j’ai de nouveau aimé les passages concernant l’asile psychiatrique, où l’acuité et l’humour de l’auteur font de nouveau merveille.
Bref, une lecture que j’ai globalement aimée, et que j’ai rapidement terminée malgré l’épaisseur de son volume car l’énergie du style et la vivacité du récit portent le lecteur vers l’avant !

Autour de Madame Swann de Marcel Proust :

J’avais lu avec un énorme plaisir le premier tome de La recherche du temps perdu il y a deux ans et je me faisais une joie de poursuivre avec le deuxième tome (A l’ombre des jeunes filles en fleurs). Je ne dirais pas que je suis déçue, car c’est toujours un grand plaisir de s’imprégner de l’atmosphère proustienne, mais j’avoue que j’ai parfois du mal à suivre les longues analyses psychologiques ou réflexions sur tel ou tel sentiment amoureux. Autant le premier tome m’avait semblé parfaitement rythmé, alternant dans un savant dosage les parties de récit, celles des descriptions, et celles de l’analyse, sans longueur et sans temps mort, autant « Autour de Madame Swann » (1ère partie du 2è tome) m’a paru lent, long, et excessivement raffiné à mon goût. Mais c’est peut-être moi qui n’étais pas dans le bon état de réceptivité, ou la canicule qui m’avait trop ramolli les neurones …
Une lecture, en tout cas, qui est loin de m’avoir déplu, mais qui aurait pu m’enthousiasmer davantage.

La Métamorphose de Franz Kafka :

J’avais découvert cette géniale nouvelle de Kafka en classe d’allemand au Lycée mais, partagée entre la fascination et le dégoût, je n’avais pas su déterminer si j’aimais ou non ce livre. Relue vers l’âge de 25 ans, mais cette fois en français, cette nouvelle m’avait encore plus impressionnée qu’à la première lecture et je m’étais terriblement identifiée à Gregor Samsa – mais je n’étais toujours pas persuadée d’aimer ce livre qui avait un impact si fort sur moi. J’étais donc très tentée de relire cette nouvelle pour voir ce que j’en penserais vingt ans après. Eh bien, elle m’a beaucoup touchée, émue, et de nombreux passages, que je n’avais pas remarqués étant jeune, m’ont paru cette fois lourds de sens et méritant d’être médités, comme la pomme pourrie envoyée par le père dans le dos de Gregor, ou l’épisode de la jeune sœur jouant du violon pour les locataires de l’appartement.
Un chef d’oeuvre à lire et relire !

Molloy de Samuel Beckett :

Ce roman est une lecture commune avec Goran du blog des Livres et des Films.
On connaît Samuel Beckett comme dramaturge, voire comme poète, mais son oeuvre romanesque mérite aussi qu’on s’y attarde.
Molloy (1951) est le premier volet d’une trilogie qui se poursuit par Malone meurt (1951) et par l’Innommable (1953).
Vous pourrez lire mon article complet sur ce livre, ainsi que celui de Goran, le 12 septembre, donc je n’en dis pas plus pour le moment !

Nom de pays : le nom, de Marcel Proust

proust-du-cote-de-chez-swannNom de pays : le nom est la troisième partie du tome 1 (Du côté de chez Swann), juste après Un amour de Swann.
Dans ce roman, plus court que les deux précédents, le narrateur est encore enfant. Alors qu’il se prépare à aller à Venise et à Florence, deux noms qui le font rêver, le médecin de famille défend absolument qu’il s’y rende à cause de sa santé trop fragile. Il occupera donc ses journées en allant jouer sur les Champs Elysées, un jardin où il retrouve Gilberte Swann, pour laquelle il éprouve un amour très fort. Au cours de leurs jeux, ils semblent se rapprocher davantage l’un de l’autre. Mais, bientôt, Gilberte apprend au narrateur qu’elle ne viendra plus jouer aux Champs Elysées et il est affreusement déçu et malheureux. (…)

Dans ce roman, Proust approfondit l’étude du sentiment amoureux, mais transposé dans le monde de l’enfance, où il prend des dimensions merveilleuses et pures. Ainsi, le narrateur attribue à tout l’entourage de Gilberte des charmes et des propriétés extraordinaires, il ne se lasse pas de prononcer le nom de la rue où elle habite, il se sent ému à l’idée qu’il pourrait croiser le père de Gilberte dans la rue.
Les premières pages du roman sont une sorte de rêverie autour de certains noms de villes – spécialement italiennes – le nom de Parme étant par exemple une fantaisie autour de la couleur mauve et de la Chartreuse de Stendhal.
Une chose intéressante dans ce livre est de nous montrer certains lieux parisiens – je pense ici au Bois de Boulogne – tels qu’ils étaient au début du 20ème siècle, c’est-à-dire des lieux de promenades où les élégantes faisaient défiler devant leurs admirateurs leurs attelages et leurs atours, et où leurs amis et connaissances pouvaient venir bavarder avec elles en toute discrétion.
J’ai trouvé que « Nom de pays : le nom » était une sorte de voyage dans le passé, à la fois dans le Paris de l’époque de Proust, et à la fois dans le temps des amours d’enfance, et donc un roman plein de charme. Par ailleurs, l’écriture est toujours aussi magique que dans les deux livres précédents.

Un amour de Swann, de Proust

L’histoire :

Qui est Swann ? Charles Swann est un homme d’âge mûr, issu d’une famille juive de la moyenne bourgeoisie (agents de change), très esthète et cultivé, et qui fréquente les salons les plus huppés de la noblesse française. Bien que la plupart de ses relations le situent dans le grand monde, ses goûts sensuels le portent plutôt vers les femmes du peuple, ouvrières ou domestiques.
Un jour, Swann rencontre Odette de Crécy, une courtisane plus très jeune, et qu’il ne trouve pas très jolie, mais elle se montre charmante avec lui, et même un peu entreprenante, et elle finit par s’immiscer dans ses pensées. Pour être le plus souvent possible avec elle, il se fait inviter tous les soirs dans un salon parisien de la moyenne bourgeoisie, celui tenu par Monsieur et Madame Verdurin, dont il devient un habitué durant de nombreux mois et auquel il finit par prendre plaisir en dépit de tous les ridicules qu’il trouve à ce salon. Il faut dire que Madame Verdurin se pique de goûts artistiques raffinés et qu’elle a chaque soir, parmi ses « fidèles », un peintre et un pianiste. Grâce au pianiste, Swann et Odette découvrent la sonate du compositeur Vinteuil, une musique qui les enthousiasme tous les deux et qui devient bientôt un emblème de leur amour. (…)

Mon avis :
La manière dont naît et se développe le sentiment amoureux chez Swann est admirablement bien analysé et décrit : son amour passe en effet en l’espace de quelques années de la sécurité et du confort d’un amour réciproque aux affres et aux alertes d’un amour qui n’est plus partagé. De superbes pages sur la jalousie de Swann nous montrent un homme rongé par le soupçon et dont l’imagination cruelle lui présente des scènes tantôt effrayantes tantôt rassurantes, sur lesquelles il manque totalement de recul et d’esprit critique. Sa mémoire lui présente une Odette tantôt fourbe et égoïste, qui suscite sa colère et sa révolte, et tantôt charmante et pleine de bonté, qui lui donne envie de lui faire plaisir. Proust compare la jalousie et l’amour de Swann à une « maladie qui n’est plus opérable », tellement elle a pris d’ampleur.
Le Salon des Verdurin donne l’occasion d’une superbe galerie de portraits – tous très réussis et pleins d’humour – qui permet de se rendre compte à quel point Swann est décalé par rapport à ce monde petit bourgeois, et bien que lui-même ne s’en aperçoive pas car il est trop enthousiasmé et enivré par son amour pour Odette.
Odette, de son côté, se révèle être une femme sans beaucoup de scrupules, et sans beaucoup d’intelligence non plus ; elle profite du fait que Swann l’aime aveuglement pour vivre à sa guise sans trop se préoccuper de lui, et lui accorde au fur et à mesure des années de moins en moins d’importance et de moins en moins de rendez-vous.
J’ai beaucoup aimé ce roman, qui analyse les profondeurs du cœur avec une grande justesse, et qui m’a donné envie de lire la suite du tome 1.