Quelques poèmes extraits de l’Anthologie Emile Blémont 2018

Cette Anthologie de la poésie française 100 ans après Apollinaire a été publiée au début décembre 2018 par La Maison de Poésie- Fondation Emile Blémont, dirigée par le poète Sylvestre Clancier.
Ce recueil réunit 50 poètes aux styles variés, chacun étant représenté par trois poèmes, ce qui offre un panorama représentatif de la poésie actuelle.
Je précise que j’ai eu le privilège de voir trois de mes poèmes figurer dans cette anthologie, ce dont je me réjouis beaucoup.

J’ai sélectionné quelques poèmes à partager ici :

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Je suis au-delà
de toute contingence
appliquée à vivre
sur la pointe des pieds
sans faire de bruit
j’étais dans un lieu
suspendu dans le temps
j’ai marché sur une vipère
dans l’herbe jaunie
elle s’est enfuie en zigzagant
le long des remparts
la vue surplombait
le bleu roi du fleuve

Valérie Canat de Chizy

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Verlainien Vers les miens

Le soleil est un revenant
Car il n’était jamais parti
Dans la rue maintenant j’entends
Des cris de collégiens sortis

Or, tout à l’heure j’écoutais
Le vent les bougeait pour de bon
Des feuilles le son discret
L’aria d’un opéra profond

Dont les camions et les voitures
Et les grilles d’emploi du temps
N’avaient dissipé la voix pure
Ne pourraient ternir le brillant

Elles ne parlent pas pour nous
Et n’iront non plus disparaître
Mais je me disais malgré tout
Ces feuilles nous enjoignent d’être

Jean-Luc Despax

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Fantaisie du dimanche

la rage rougeoyante des peuples se retire
soleil ouvert comme un fruit mûr
dont le sang se mélange à la mer

les rivières entremêlées remontent vers la source
c’est l’endroit qui les a vues naître
par-delà les carapaces de tortues

quatre fillettes dansent au clair de lune
parmi l’horreur des charniers
leurs cheveux se perdent dans les étoiles

alors que les chiens s’entre-égorgent
murmures indéchiffrables tombent
dans la terre comme une semence

Denis Hamel

***

Le Saut

Rien qu’un saut
Et l’on tombe
Du berceau
Dans la tombe,

Mais ce saut,
Fais en sorte
Qu’au plus haut
Il te porte.

Saut de loup ?
Saut de l’ange ?
Vol d’aigle ou
De mésange ?

Ton départ
Peut-il n’être
Qu’un saut par
La fenêtre ?

Jean-Luc Moreau

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Ombres légères de Jacques Charpentreau

Couverture du recueil

Jacques Charpentreau est le principal représentant, dans la poésie contemporaine, de la fidélité au classicisme : il défend une poésie rimée, musicale, dans laquelle la métrique est scrupuleusement respectée.

Dans sa poésie, les références à la nature sont nombreuses et servent de motifs à d’élégantes images et métaphores.
Son recueil de poèmes, Ombres légères, est un recueil d’élégies comme il est précisé dans le sous-titre, c’est à dire de « poèmes lyriques exprimant la tristesse » selon la définition du dictionnaire.

Ce livre est celui d’un poète qui, arrivé au soir de sa vie, s’interroge sur le temps passé et à venir, médite sur l’approche de la mort, et repense à l’enfant qu’il a été et qu’il est toujours au fond de lui-même. Il repense également aux êtres chers qu’il a perdus.

J’ai trouvé ce recueil d’une grande sensibilité et j’ai admiré la virtuosité de Jacques Charpentreau dans le maniement des formes classiques, et la limpidité de son style.

Furtif passage d’un oiseau
Vers quelles terres étrangères,
Ciels changeants au miroir de eaux
Dentelle rousse des fougères.

Le soir tisse son fin réseau
Autour des heures passagères,
Avant la Parque aux noirs ciseaux
Envolez-vous ombres légères.

Est-ce moi qui vous rêve
– Ou m’avez-vous rêvé ?

*****

Le soir

Ni chien ni loup le crépuscule
Estompe le dernier décor
C’est l’heure des jeteurs de sorts
Et lentement le temps bascule.

Étoile d’or ou renoncule
Chien ou loup qu’importe qui mord
Le jour la nuit la vie la mort
Un même souffle encor circule.

Tremblantes chimères du soir
Près de moi venez vous asseoir
Mes familières étrangères.

Je ne peux plus vous discerner
Je sens que vous m’avez cerné
Je vais vous suivre, ombres légères.

*****

Goutte à goutte

Si loin si profond dans la terre
L’eau primitive solitaire
Dans le noir éternel attend
La goutte suintant de la roche
Où la stalactite s’accroche
Enfermant un infime instant
Du temps.

Au plus profond de l’âme obscure
Sur la secrète meurtrissure
Qui lente se creuse et s’étend
Dans le silence en moi j’écoute
Jour à jour s’égrener les gouttes
De l’eau de ma vie où j’entends
Le temps.

*****

Gens perdus

J’ai connu gens de toutes sortes
Comme disait Maître François
Froc de bure et robe de soie
Vieux messieurs et dames accortes.

Il n’est rien que le temps n’emporte
De ce qu’on donne ou qu’on reçoit
Amis disparus où qu’ils soient
Bouquets fanés ou feuilles mortes.

Leur souvenir pourtant m’escorte
Et chacun je m’en aperçois
M’a fait cadeau d’un peu de soi
Leur amitié me réconforte.

J’aime cette étrange cohorte
Dont personne ne me déçoit.
Au milieu de vous je m’assois
Amis perdus de toutes sortes.

*****

Le temps

Le temps de l’attente est trop long
Au cœur d’amour l’heure est trop lente
Elle rampe quand nous volons
Il est long le temps de l’attente.

Le temps de l’attente est trop court
Il passe en étoile filante
Dans l’ombre des derniers beaux jours
Il est court le temps de l’attente.

Temps de printemps et temps d’hiver
L’un l’autre passés tout autant
J’ai connu bien des temps divers
Où je vais il n’est plus de temps.

Ombres légères avait paru en 2009 aux éditions de la Maison de poésie.