Le dernier loup de Laszlo Krasznahorkai

Vous n’ignorez pas qu’en ce mois de mars, la littérature d’Europe de l’Est est à l’honneur, avec le défi de Patrice, Eva et Goran.
Je vous présente donc aujourd’hui un livre de l’écrivain hongrois Laszlo Krasznahorkai, dont j’avais déjà parlé il y a quelques années dans une chronique sur son fameux roman Guerre et Guerre, qui m’avait beaucoup plu.

Le dernier loup est une novella de 70 pages environ qui ne se compose que d’une unique phrase. Dialogues, descriptions, et réflexions s’enchaînent donc dans un même flot ininterrompu qui nous emporte d’une manière un peu chaotique et décousue mais surtout très dynamique, et ne nous laisse pas le temps de souffler.
Je dirais donc pour décrire ce livre qu’il s’agit d’abord d’un rythme haletant, d’une course vers l’avant, où on se sent conduit du coq à l’âne et de l’âne vers le dernier loup qui, d’ailleurs, n’est peut-être pas vraiment le dernier.
Dans ce livre, le héros est un ancien professeur de philosophie qui est un peu revenu de tout et se contente de trainer sa vie de bars en bars et qui raconte à un barman berlinois le voyage surprenant qu’il a été amené à faire dans une région reculée d’Espagne, l’Estrémadure, où il a été invité par une mystérieuse fondation pour des raisons qui lui échappent complètement.
Arrivé en Estrémadure, on met à sa disposition une interprète, un chauffeur, une voiture, et tous les avantages dont on croit devoir le gratifier en tant que célèbre et grand philosophe, ce qui ne laisse pas de l’inquiéter et de le tracasser.
Dans l’incertitude de ce qu’on attend de lui et de ses capacités à y répondre, il s’intéresse bientôt au dernier loup de cette région, tué plusieurs années plus tôt, et dont la disparition semble fort mystérieuse.

Mon avis :

Laszlo Krasznahorkai réussit à happer son lecteur en le menant de surprises en surprises et d’interrogations en fausses pistes. On croit parfois comprendre un symbole, une signification philosophique ou métaphysique, mais l’auteur prend plaisir à nous égarer et à nous balloter sans fin, comme pour mieux nous étourdir. Y a-t-il un sens profond à cette lecture ou tout cela n’est-il qu’un jeu verbal un peu gratuit, teinté d’écologie et de défense animale ? Je ne sais pas mais en tout cas on ressent beaucoup de plaisir et de curiosité tout au long de ces pages.
Le tour de force stylistique qui consiste à faire tenir tout un roman et de multiples scènes simultanées dans une seule phrase est aussi très impressionnant, très artistement réalisé, mais, là encore, je me suis demandé si ce n’était pas un peu gratuitement spectaculaire …
Il m’a semblé que Guerre et Guerre du même auteur était tout de même supérieur à celui-ci.
Malgré tout, ce livre se lit agréablement, suscitant de nombreuses questions sans réponses, ce qui laissera certains lecteurs perplexes, et plaira aux autres.

Extrait page 36

(…) voyez-vous, tout cela, cette Estrémadure se trouve en dehors du monde, Estrémadure se dit en espagnol Extramadura, et Extra signifie à l’extérieur, en dehors, vous comprenez ? et c’est pourquoi tout y est si merveilleux, aussi bien la nature que les gens, mais personne n’a conscience du danger que représente la proximité du monde, ils vivent sous la menace d’un terrible danger en Estrémadure, vous savez, ils n’ont pas la moindre idée de ce qui les guette s’ils laissent faire les choses, de ce à quoi ils s’exposent s’ils laissent les autoroutes et les magasins envahir leurs terres(…)

Le dernier loup, publié en 2009 en Hongrie, est paru chez Cambourakis en 2019, dans une traduction française de Joëlle Dufeuilly.