Deux poèmes de Louise Glück

Ces deux poèmes sont extraits du beau livre Nuit de foi et de vertu, paru en version bilingue chez Gallimard en 2021 dans la collection « Du monde entier » et une traduction de Romain Bénini.

Louise Glück (née en avril 1943) est une poète américaine active à partir de la fin des années 60. Primée à plusieurs reprises, elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2020 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Son recueil Nuit de foi et de vertu est initialement paru en 2014 aux Etats-Unis.
Il est à remarquer que l’œuvre de Louise Glück n’était pas traduite en français ni disponible chez aucun éditeur français jusqu’à l’obtention de son Prix Nobel.

La plupart des textes qui composent ce recueil sont assez longs, courant souvent sur plusieurs pages, ce qui ne facilite pas leur diffusion sur Internet, aussi ai-je choisi les deux premières parties d’un long texte et un autre poème en prose, assez court, parmi ceux que j’ai préférés.

**

Page 21

Une Aventure

I

Il m’apparut une nuit alors que je commençais à m’endormir
que j’en avais fini avec ces aventures amoureuses
dont j’avais longtemps été esclave. Fini, l’amour ?
murmura mon cœur. A cela je répondis que beaucoup de
découvertes importantes
nous attendaient, tout en espérant que l’on ne me demanderait pas
de les nommer. Car je ne pouvais pas les nommer. Mais la
conviction qu’elles existaient –
cela devait certainement compter pour quelque chose ?

2.

La nuit suivante m’apporta la même idée,
cette fois à propos de la poésie, et dans les nuits qui suivirent
plusieurs autres passions et sensations furent, de la même manière,
mises de côté pour toujours, et chaque nuit mon coeur
invoqua son avenir, comme un petit enfant qu’on eût privé de son
jouet préféré.
Mais ces séparations, dis-je, sont dans l’ordre des choses,
Et une fois de plus je convoquai le territoire immense
qui s’ouvre à nous à chaque adieu. Et avec cette affirmation je devins
un chevalier glorieux s’éloignant dans le soleil couchant, et mon
cœur
devint le destrier qui me portait.

**

Page 101

Musique interdite

Après que l’orchestre eut joué pendant un certain temps, et eut passé l’andante, le scherzo, le poco adagio et que le premier flûtiste eut posé sa tête sur le pupitre parce qu’on n’aurait plus besoin de lui avant demain, alors arriva un passage qui était appelé la musique interdite parce qu’il ne pouvait pas, le compositeur l’avait spécifié, être joué. Et pourtant il devait exister et être passé sous silence, intervalle laissé à la discrétion du chef d’orchestre. Mais ce soir, décide le chef d’orchestre, le passage doit être joué – il veut à tout prix se faire un nom. Le flûtiste se réveille en sursaut. Quelque chose lui est arrivé aux oreilles, quelque chose qu’il n’a jamais ressenti auparavant. Il a fini de dormir. Où suis-je maintenant, pense-t-il. Et puis il le répéta, comme un vieil homme étendu sur le sol au lieu d’être dans son lit. Où suis-je maintenant ?

**