La Source vive, d’Ayn Rand

J’ai lu ce roman il y a déjà plusieurs semaines mais il m’a tellement déplu que je m’en souviens encore assez bien. Tout au moins, je me souviens des deux parties que j’ai lues car j’ai abandonné ce volumineux roman à la moitié.
Je ne vais pas m’étendre excessivement sur l’histoire de ce roman, qui n’est qu’un prétexte pour développer longuement des arguments en faveur des thèses philosophiques ultra-libérales défendues par Ayn Rand dans les années 1930 aux Etats-Unis.
En gros, dans ce roman, vous avez l’opposition caricaturale entre un arriviste sans talent, prêt à tuer tout le monde pour assouvir son ambition, plein de compromission et d’hypocrisie, et de l’autre côté le génie sûr de sa force et de sa supériorité, qui ne se laisse ébranler par aucune adversité, refuse le moindre compromis, n’essaye pas de se conformer aux désirs des autres pour leur plaire car il sait que son génie écrasant finira par l’emporter de toutes les manières.
Si vous rajoutez à cela une histoire de rivalité amoureuse plus ou moins sado-maso où la belle femme aime se faire violer et cracher son venin journalistique sur son violeur pour lui faire plaisir, vous verrez à peu près de quoi il retourne.
Dans ce livre, les personnages forment tous une belle brochette de requins qui ne pensent qu’à s’entre-démolir. Même l’amour est une prise de pouvoir, une lutte et une domination de l’un sur l’autre.
Si le personnage du génie incorruptible (dont chaque lecteur a compris dès le début qu’il triompherait glorieusement à la fin) est celui qu’Ayn Rand propose à notre admiration, elle ne nous le décrit pas pour autant comme un homme bon, bien au contraire ! C’est un requin encore plus féroce que tous les autres requins qui lui veulent du mal.
C’est lourd, démonstratif, stéréotypé, …
Une lecture peu ragoûtante, que je déconseille vivement !

Tous les noms, de José Saramago

J’ai acheté ce roman de José Saramago car j’en avais vu une bonne critique sur un blog et que j’avais déjà lu avec grand plaisir L’Aveuglement du même auteur.
José Saramago (1922-2010) est un des principaux écrivains portugais du 20è siècle, Prix Nobel de Littérature en 1998. Son roman le plus célèbre est L’Aveuglement.

L’histoire :

Nous ne savons pas très bien, en lisant Tous les noms, si nous nous situons dans un univers fantastique ou familier et si cette société est totalitaire ou proche de la nôtre. Par certains éléments, nous penchons tantôt d’un côté tantôt de l’autre.
Le héros de cette histoire s’appelle Monsieur José (On notera la similitude avec l’écrivain lui-même), un célibataire d’une cinquantaine d’années. Il est employé aux écritures dans les gigantesques archives de l’Etat Civil, où on répertorie les fiches des vivants et des morts, et où l’on inscrit les renseignements essentiels d’une vie : naissance, mariage, divorce, cause du décès. L’appartement de Monsieur José est séparé de son lieu de travail par une simple porte, dont il n’a encore jamais utilisé la clé. Pour tromper la solitude et l’ennui de ses jours de congé, il collectionne des renseignements et des coupures de presse à propos des cent personnalités les plus célèbres du pays. Mais, un beau jour, il tombe par hasard sur la fiche d’Etat Civil d’une femme inconnue et décide de s’intéresser à elle. Il commence à mener une petite enquête sur la vie de cette femme, qui habite la même ville que lui. (…)

Mon avis :

Il y a une grande similitude avec l’univers de Kafka mais on sent ici davantage d’optimisme et d’espérance. L’univers bureaucratique est certes écrasant et absurde mais on peut parfois l’amadouer et lui faire entendre raison. Le personnage de Monsieur José est intéressant par son rapport avec la solitude : d’un côté il s’intéresse à des tas d’hommes et de femmes, réels et vérifiables, et cette quête constitue le sens de sa vie, mais d’un autre côté il reste presque toujours retranché dans son isolement. Il n’arrive à rencontrer les gens que sous la forme de papiers, de photos, de documents divers. Quant aux entrevues qu’il a de visu avec l’entourage de la femme inconnue, elles sont toujours entourées de mensonges, de prétextes et de faux-semblants, comme si la rencontre avec l’autre ne pouvait jamais avoir lieu sincèrement. Un moment particulièrement révélateur est la grande discussion que Monsieur José décide d’avoir avec son plafond, passage très poétique que j’ai apprécié, mais assez désespéré.
Nous nous acheminons pourtant, au fur et à mesure de la lecture, vers une ouverture de Monsieur José, qui parvient à briser sa coquille et à révéler aux autres sa vérité.
Ce roman m’a absolument conquise, par son atmosphère, son humour décalé, son écriture complexe, aux longues phrases labyrinthiques, ses réflexions philosophiques sur la vie, la mort, la société.

Extrait page 154

Le plafond donna à Monsieur José l’idée d’interrompre ses vacances et de reprendre le travail. Tu dis à ton chef que tu es suffisamment rétabli et tu lui demandes de te réserver le reste des jours pour une autre occasion, cela, si tu trouves le moyen de sortir de l’impasse où tu t’es fourré, toutes les portes sont fermées et tu n’as pas une seule piste pour te guider, Le chef trouvera bizarre qu’un fonctionnaire reprenne le travail sans y être obligé et sans y avoir été invité, Ces derniers temps tu as fait des choses bien plus bizarres, Je vivais tranquillement avant cette obsession absurde, avant de chercher une femme qui ne sait même pas que j’existe, Mais toi tu sais qu’elle existe et c’est bien là le problème (…)

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Qui a tué mon père, d’Edouard Louis

J’ai lu ce livre car il m’a été prêté par une amie qui lit volontiers de la littérature engagée et qui connait assez bien mes goûts pour me conseiller judicieusement.
J’avais entendu parler d’Edouard Louis, surtout au moment de la parution d’Eddy Bellegueule, mais je n’avais encore jamais rien lu de lui.
Ce livre autobiographique est un portrait d’homme, le père d’Edouard Louis, qui a aujourd’hui une cinquantaine d’années et ne peut plus travailler après plusieurs décennies passées à l’usine en tant qu’ouvrier.
Edouard Louis présente son père comme un homme violent, dur, injuste, qui l’a souvent maltraité mais il montre aussi ses bons côtés, les bons moments qu’ils ont parfois passés ensemble. Il évoque les sentiments ambivalents qu’il lui porte : il a longtemps fait croire à son entourage qu’il détestait son père alors qu’en réalité il l’aimait et il se demande pourquoi nous avons souvent honte d’aimer nos parents.
A la fin du livre, il accuse les différents gouvernements, de gauche et de droite, qui se sont succédés depuis vingt ans et qui n’ont eu de cesse de faire reculer les acquis sociaux et de détériorer les conditions de vie des ouvriers et des pauvres, ce qui a littéralement démoli son père physiquement, au point qu’il risque de mourir à tout instant d’un arrêt cardiaque ou respiratoire.

Mon avis : C’est un livre assez fort, qui ne recule pas devant certains clichés (une certaine vision de la classe ouvrière, brutale, grossière, homophobe et partisane de l’extrême-droite) mais qui a l’avantage de s’exprimer avec une franche indignation et un souci de réalisme indéniable. On retrouve les préoccupations sociologiques et politiques qui caractérisent certaines autofictions en vogue ces derniers temps dans la littérature. J’ai trouvé par exemple une certaine parenté avec La Place d’Annie Ernaux, qui parlait aussi de son père ouvrier.
La volonté de dénoncer les hommes politiques, nommément cités, dans un ouvrage littéraire, est originale et participe toujours du même souci d’ancrer cet homme dans un contexte historique bien précis et de nous le montrer non seulement comme un père violent et abusif, mais surtout comme une victime que la société à broyée.

Un livre qui se lit rapidement, sans déplaisir, et qui fait oeuvre utile en abordant des sujets d’actualité. Mais un livre pas du tout poétique !

Une histoire d’amour et de ténèbres d’Amos Oz

J’ai lu ce livre sur les conseils de Strum, blogueur expert en cinéma, dont je vous invite à découvrir les excellentes chroniques ici.

Ce livre autobiographique d’Amos Oz (1939-2018), écrit au début des années 2000, retrace non seulement la jeunesse de l’auteur et son histoire familiale oscillant entre tragique et comique, mais aussi tout un pan de l’histoire du peuple juif au 20ème siècle, avec notamment la difficile création de l’Etat d’Israël, le conflit avec les Palestiniens et les autres pays arabes, etc.
Ainsi, la grande Histoire se mêle sans cesse à la vie du jeune Amos et marque profondément son éducation.
Ses parents, originaires d’Europe de l’Est et qui vivaient à Vilna dans les années 30, ont fui les persécutions et les rafles juste à temps et ont pu sauver leur vie, mais d’autres, oncles, neveux, ou amis, ont été tués, imprimant dans cette famille le traumatisme et le deuil.
Pour décrire cette famille, je dirais qu’elle est essentiellement composée d’érudits, d’universitaires spécialistes de littérature européenne, philologues, maîtrisant des dizaines de langues, et ne vivant que pour et par les livres. Tous ou presque, fréquentent des écrivains célèbres, poètes, et même un prix Nobel de Littérature (Agnon), des penseurs, et toutes sortes d’intellectuels.
Mais le jeune Amos tournera le dos à cet héritage très littéraire en allant travailler comme agriculteur dans un kibboutz, avant de finalement renouer avec la culture de son enfance et se vouer à l’écriture.
Surtout, ce livre retrace le destin de ses parents, et s’interroge sur les raisons du suicide de sa mère, alors qu’il avait douze ans, un suicide précédé par une longue et mystérieuse maladie que nul remède ne pouvait guérir.
Ce suicide plane sur l’ensemble de cette histoire, comme une hantise irrémédiable, et, sans chercher explicitement des causes, l’auteur laisse transparaître une vie et une âme blessée.
Malgré ces aspects sombres et dramatiques, ce livre ne se départit jamais d’un humour et d’une sensibilité tout à fait merveilleux.

Un chef d’oeuvre, que je recommande !

Extrait page 324

(…) Nous craignions de produire sur les goys une mauvaise impression, le ciel nous en préserve, et qu’alors ils se fâchent et nous fassent des choses terribles auxquelles mieux valait ne pas penser.
Mille fois, on enfonçait dans la tête des enfants juifs qu’ils devaient bien se conduire avec eux, même s’ils étaient grossiers ou ivres, qu’en aucun cas il ne fallait les mécontenter, qu’il ne fallait pas discuter avec un goy ni trop marchander avec lui, qu’il ne fallait pas l’énerver ni relever la tête, et toujours toujours leur sourire et leur parler posément, pour qu’ils ne disent pas que nous faisons du bruit, et toujours leur parler dans un polonais le plus pur et correct possible, pour qu’ils ne puissent pas dire que nous leur polluons leur langue, mais pas trop châtié non plus, pour qu’ils ne disent pas que nous avons le toupet de viser trop haut, que nous sommes âpres au gain, et qu’ils ne disent pas non plus que notre jupe est tachée, à Dieu ne plaise ! (…)

Rimbaud le fils, de Pierre Michon


J’ai attendu plus d’une quinzaine de jours avant d’écrire une note sur ce livre, tout simplement parce que je ne savais pas quoi en penser : si je reste admirative de l’écriture de Pierre Michon – savante, sophistiquée, précieuse – et qu’il m’est toujours aussi agréable de plonger dans son style, je suis sortie malgré tout de cette lecture dubitative, pas convaincue, et avec le sentiment qu’il me manquait quelque chose.
Ce livre se situe au croisement de plusieurs genres – biographie, essai, roman – et parle essentiellement de poésie, toutes choses qui me plaisent extrêmement et qui me tiennent toujours en haleine.
Par ailleurs, il se concentre sur les années d’enfance et d’adolescence de Rimbaud, c’est-à-dire ses années créatives, et il laisse tomber la période africaine – une excellente idée pour quiconque aime la poésie de Rimbaud et s’interroge sur elle.
Autre avantage par rapport aux biographies rimbaldiennes : il apporte un regard d’écrivain, un regard de connivence et de compréhension, qui nous éclaire sur le sens profond de la quête poétique – là où les biographes en restent à des embrouillaminis de petits faits superficiels.
Par contre, sur de nombreux points, j’ai trouvé les interprétations de Michon très subjectives, lorsqu’il dit que la mère de Rimbaud était une femme mauvaise (Rimbaud la voyait ainsi, mais est-ce vrai ?), que Rimbaud cherchait un père dans les hommes qu’il rencontrait (psychanalyse douteuse), ou que La Saison en Enfer est le cinquième Evangile.
Bien sûr, l’auteur a droit à sa subjectivité, à ses rêveries ou à ses fantasmes, et il peut toujours broder des motifs à partir du réel, mais ça n’empêche pas que le lecteur n’adhère pas toujours à ces visions, pour peu qu’il ait lui-même sa petite idée personnelle.
Rimbaud le fils m’a cependant intéressée et je conseille ce livre aux amateurs de poésie et aux amoureux de beaux styles.

Extrait page 78 :

(…) De cela je suis sûr : Rimbaud refusait et exécrait tout maître, et non pas tant parce que lui-même voulait ou croyait l’être, mais parce que son maître à lui, c’est-à-dire celui de la Carabosse, le Capitaine, lointain comme le tsar et peu concevable comme Dieu, comme eux plus souverain d’être bouclé derrière des kremlins, derrière des nuages, son maître depuis toujours était une figure fantôme ineffablement exhalée dans les clairons fantômes de garnisons lointaines, une figure parfaite, hors d’atteinte, infaillible et muette, postulée, dont le Royaume n’était pas de ce monde ; et, en voir, en ce monde l’apparition, même pas l’apparition mais le soupçon, l’apparence, l’ombre portée, le lieutenant, l’incarnation déchue qui vidait des stouts dans sa barbe et écrivait de beaux vers, cela jetait Rimbaud hors de lui, le dépossédait, et sans doute il enrageait, au comble de l’indignation et ne sachant pourquoi, comme un pharisien à qui le Dieu opaque des Tables closes fait l’injure d’apparaître clairement dans le pouilleux de Nazareth. (…)

Le libraire de Gérard Bessette

J’ai lu ce roman, un classique de 1960, par curiosité pour la littérature québécoise que je connais très peu.
Cette lecture participe au défi de Madame Lit de décembre 2019, où il fallait lire un livre découvert sur un blogue littéraire. C’est en effet le blogue de Goran, « Des livres et des films » qui m’a donné envie de lire Le Libraire.
Gérard Bessette (1920-2005) est un écrivain, poète et critique littéraire québécois. Il obtient le Prix du grand jury des lettres en 1961 pour Le Libraire, son roman le plus connu.

Le début de l’histoire :

Monsieur Jodoin, un homme bourru, misanthrope et paresseux, célibataire endurci, déjà grisonnant et peu soigné, va s’installer dans la ville de Saint-Joachim où il vient de trouver un emploi de libraire. Il espère avoir là-bas le moins de travail possible et surtout nouer le moins de contacts humains possibles car les gens l’ennuient. Il prend un plaisir particulier à décourager tous les clients qui lui demandent conseil pour l’achat d’un livre, les aiguillant vers des ouvrages ennuyeux ou argotiques, pour qu’on le laisse tranquille. Mais un jour, son patron, Monsieur Chicoine, lui révèle un secret tout à fait crucial : l’existence d’un cagibi, attenant à la librairie, qu’il appelle « le Capharnaüm » et qui recèle des livres interdits par la Censure, réprouvés par l’Eglise, par exemple Zola, Voltaire, Renan, et plusieurs autres classiques du même style. Monsieur Jodoin aura pour mission de vendre ces livres à des « clients sérieux » et dans la plus grande discrétion. L’existence du Capharnaüm doit absolument rester secrète. (…)

Mon Avis :

C’est un roman court, de moins de 150 pages, qui se lit d’autant plus facilement que les rebondissements sont nombreux et que l’humour est présent à chaque page. Cet humour est surtout dû au personnage principal, Monsieur Jodoin, dont le mauvais esprit et le laisser-aller paraissent très décalés en comparaison avec son entourage. Alors que la petite ville est soucieuse des convenances, du qu’en dira-t-on, des dogmes religieux, Monsieur Jodoin met systématiquement les pieds dans le plat, avec roublardise et indépendance d’esprit, mais aussi beaucoup d’indifférence à l’opinion des autres.
J’étais étonnée de savoir que les classiques francophones étaient censurés au Québec dans les années 1960, je ne vois pas trop ce qu’il y a de si choquant chez Zola ou Maeterlinck et ça donne une vision de l’Eglise pas très propice à la culture et, pour tout dire, obscurantiste. Cette idée est présente en filigrane tout au long du roman, sans jamais attaquer les curés de front, mais par l’humour beaucoup de choses sont exprimées, avec finesse et élégance.
Un livre que j’ai lu avec énormément de plaisir et dont le héros restera gravé dans ma mémoire car il représente un type de caractère haut en couleur et particulièrement réjouissant.

Extrait page 29 :

(…) Même quand des bouquineurs traînassent le long des rayons, ouvrent et ferment tranquillement des livres – pourvu qu’ils restent silencieux, je ne m’y oppose pas non plus. Je me contente de ne pas les regarder – ce qui est facile grâce à une grande visière opaque que je me rabats sur le nez. Je me dis qu’ils finiront bien par fixer leur choix ou ficheront le camp sans m’adresser la parole.
Mais ceux que je peux difficilement supporter, ce sont les crampons qui s’imaginent que je suis là pour leur donner des renseignements, des consultations littéraires. Seule la pensée que je serai obligé de déménager si je les rudoie trop m’empêche de les foutre à la porte. « Que pensez-vous de tel auteur ? Avez-vous lu tel livre ? Ce roman contient-il assez d’amour ? Croyez-vous que celui-ci soit plus intéressant que celui-là ?  » A ces dégoûtants questionneurs, malgré l’effort plutôt vigoureux que l’opération exige, je serais tenté de mettre mon pied au cul. (…)

Le Naufragé de Thomas Bernhard

J’avais lu il y a quelques années un autre roman de Thomas Bernhard (1931-1989), intitulé Oui, et j’avais envie de me replonger dans son univers – malgré sa noirceur et sa négativité quelque peu systématique.

Le naufragé était paru pour la première fois en 1983, et je l’ai lu en folio, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss.

Cette lecture prend place dans le défi d’Eva des Feuilles Allemandes de novembre 2019.

Dans ce roman, le narrateur évoque les destins parallèles de trois pianistes virtuoses qui ont été amenés à se côtoyer depuis une série de leçons avec Horowitz, à la fin de leurs études dans les plus prestigieuses écoles de musique : Glenn Gould, Wertheimer et lui-même. Wertheimer et le narrateur ont l’occasion durant ces cours d’entendre Glenn Gould jouer Les Variations Goldberg et reconnaissent immédiatement son génie en même temps qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne pourront jamais rivaliser avec lui. Dès lors, Wertheimer abandonne le piano et se lance dans l’étude des sciences humaines, tout en se conduisant comme un tyran avec sa sœur qui vit avec lui, la privant de tout plaisir et l’asservissant complètement. Quant au narrateur, cette rencontre avec le génie de Glenn Gould ne lui porte pas bonheur non plus : lui aussi abandonne le piano et consacre son existence à l’écriture d’un essai sur Glenn Gould dont il n’est jamais satisfait et qu’il ne cesse de détruire et de réécrire.

Mon avis : On peut ressentir une certaine exaspération devant une vision si négative de la vie mais, en même temps, on est emporté par l’énergie d’une écriture tourbillonnante, obsessionnelle, au rythme endiablé, et cette langue se révèle bien vite captivante. Par ailleurs, il s’instaure une sorte de crescendo dramatique, qui nous emmène vers toujours plus d’amertume et de désespoir grinçant, et on perçoit presque les accords stridents des pianos désaccordés qui nous accompagnent vers la fin du livre. Le mélange, au cœur de l’intrigue, de musiciens réels et de personnages fictifs donne un sentiment de grande véracité, d’autant que Glenn Gould est décrit avec beaucoup de détails véridiques ou, du moins, crédibles et probables, qu’il s’agisse de son caractère, de ses paroles ou de ses choix artistiques au cours de sa vie.
Un livre à éviter en période de déprime mais qui nous éclaire sur les aspects destructeurs de l’âme humaine et du génie artistique en particulier.

Extrait page 80 :

(…) Pour le dire clairement, tout n’est que malentendu dès notre naissance et, aussi longtemps que nous existons, nous n’arrivons pas à nous dépêtrer de ces malentendus, nous avons beau nous démener, ça ne sert à rien. Mais cette constatation, chacun la fait, dit-il, pensai-je, car chacun dit constamment quelque chose et est mal entendu, et c’est d’ailleurs, au bout du compte, le seul point sur lequel tout le monde s’entend, dit-il, pensai-je. Un malentendu nous projette dans le monde des malentendus, il nous faut subir ce monde uniquement fait de malentendus et le quitter du fait d’un unique grand malentendu, car la mort est le plus grand malentendu qui soit, c’est lui qui parle, pensai-je. (…)

L’événement, d’Annie Ernaux


Je continue ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, une oeuvre autobiographique sur fond de sociologie et d’histoire, que je trouve passionnante.
L’événement retrace le parcours extrêmement pénible et dangereux que l’auteure a dû suivre en 1963 pour se faire avorter – alors que l’avortement était interdit et puni de lourdes peines de prison, aussi bien pour la « faiseuse d’anges » que pour la femme concernée, et pour toute personne qui l’aurait aidée.
Lorsqu’elle découvre sa grossesse, c’est une impression d’horreur et d’impuissance qui l’envahit : elle est une jeune étudiante, pas très riche, et ne connaît personne.
Elle demande de l’aide autour d’elle, à des médecins, au père de l’enfant (son petit ami), à des amies, à des étudiants dans son entourage, mais les réactions sont pour la plupart le rejet, le refus de s’en mêler, on lui fait la morale.
C’est, en même temps, toute une époque qui est ressuscitée avec des chansons (Sœur Sourire, à laquelle l’auteure consacre de jolies pages et rend hommage).
Par une amie d’amis, l’auteure réussit après bien des efforts à obtenir une adresse à Paris pour se faire avorter, mais elle remet son sort entre les mains d’une vieille femme qu’elle ne connaît pas et qui n’est pas médecin, au risque de sa vie.

C’est un livre extrêmement fort, et dur, qui nous fait prendre conscience de la condition féminine (comme on disait alors) dans les années soixante, le manque de libertés et de respect pour les femmes.
C’est aussi une réflexion sur l’écriture : rendre compte de la réalité au plus près des événements est le devoir de l’écrivain, et Annie Ernaux se sert de sa propre vie comme matériau à disséquer et analyser.
Une belle écriture, précise, lucide, complète les qualités nombreuses de ce livre.
J’ai vraiment été bouleversée par ce livre et je le conseille vivement, surtout aux jeunes.

Le Passage, de Jean Reverzy


J’ai lu ce roman sur les conseils de Goran, du blog des Livres et des Films, que je remercie de m’avoir orientée vers cette intéressante lecture.
Le passage est le premier roman de Jean Reverzy (1914-1959) qui l’a écrit à l’âge de quarante ans et a obtenu grâce à lui un grand succès et le Prix Renaudot en 1954.
Ce roman a une forte composante autobiographique : il y est beaucoup question de médecine – Reverzy était médecin – mais aussi de la Polynésie – Reverzy avait voyagé en Océanie. Aussi et surtout, le héros du Passage est un homme malade, qui se sait condamné à brève échéance, ce qui était aussi le cas de Reverzy qui n’a survécu que cinq ans à ce livre.

Je recopie ici la Quatrième de Couverture :

Gravement malade, Palabaud décide de quitter Tahiti pour revenir vers Lyon, sa ville natale, où son ami d’enfance est médecin. Accompagné de Vaïté, Polynésienne dont la beauté se fane quelque peu, il erre dans la ville, consulte, retrouve des bribes de son passé. Mais l’hiver arrive, les lagons sont loin et la mer absente. Sans révolte ni amertume, Palabaud envisage « le passage ».
A quarante ans, pressentant sa fin prochaine, Jean Reverzy, « médecin des pauvres », écrit – au retour d’un voyage en Océanie – son premier roman, Le Passage, qui lui vaut un succès immédiat. Il mènera de pair sa double carrière, jusqu’à sa mort en 1959.

Mon avis :

Dans ce roman, le héros, Palabaud, se sait condamné et accepte son sort avec résignation. Il ne souffre ni physiquement ni moralement, c’est tout juste si son corps lui rappelle sa maladie par un amaigrissement toujours croissant et des nausées matinales. Il ne cesse de consulter des médecins et de changer de traitements mais il ne croit pas une seule seconde que ça puisse le sauver. On pourrait penser que l’approche de la mort rende notre héros plus philosophe ou plus sensible à la religion mais, jusqu’au bout, ces questions le laissent parfaitement froid et il envisage avec une totale tranquillité de se fondre dans le néant. Ce héros, Palabaud, est un homme qui ne croit pas à grand-chose, sauf peut-être en la mer dont le souvenir apaise ses derniers moments. On nous dit aussi qu’il croit dans les hommes mais tout au long de ces pages on sent surtout sa solitude et son détachement. Le style de l’écrivain m’a beaucoup plu, il décrit souvent les paysages avec leurs odeurs, leurs couleurs, la consistance flasque ou flétrie des choses qui entourent les personnages. J’ai aussi apprécié les descriptions du monde médical, de ses procédés, de ses modes de communication, de sa manière de considérer la mort et d' »aider à mourir » c’est-à-dire adoucir les derniers jours des malades.
Un livre très sombre, qui nous propose une vision du monde assez désespérée, mais remarquablement bien écrit, et que j’ai dévoré en deux jours car il est très rythmé et prenant !

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J’ai lu Le Passage dans la collection Points de Flammarion (1977) où il fait 284 pages.

Un extrait page 50 :

On peut croire que c’est charmant de mourir en Océanie. Sous les Tropiques, tout devient confus. La lumière du jour trop intense déforme l’aspect des hommes et des destins. La nuit, de profonds parfums végétaux, filtrés sur des verdures sans nom, rabattus vers la côte par le vent de terre coulant des montagnes, enivrent et endorment l’inquiétude. Mais cet envoûtement qui défigurait le visage de la destinée, soudainement s’était disloqué, et Palabaud, étonné mais lucide, le flanc traversé d’une douleur, regardait tous les morts du passé et après les ombres de son enfance d’autres ombres, moins lointaines, des ombres océaniennes toutes proches, plus riches de signification funèbre.(…)

Sodome et Gomorrhe I, de Marcel Proust

J’ai encore un peu avancé dans La Recherche du Temps Perdu avec ce quatrième tome : Sodome et Gomorrhe, qui fait suite au Côté de Guermantes dont j’avais récemment parlé.
Que nous apprend ce quatrième tome ? Nous avions déjà rencontré épisodiquement dans les tomes précédents le Baron de Charlus, dont l’attitude étrange avait de quoi étonner le narrateur et qui pouvait le faire passer pour un peu fou. Mais, dans ce livre-ci, tout semble s’éclaircir car le narrateur découvre que Charlus est homosexuel et qu’il fait de gros efforts en société pour paraître aimer les femmes et se désintéresser des jeunes gens.
Au cours d’une longue scène initiale, le narrateur assiste à une scène de séduction entre Charlus et Jupien, puis il est le témoin auditif de leurs ébats, tout en se perdant en longues considérations sur la reproduction sexuée chez les fleurs par le truchement des bourdons, ce qui donne un effet passablement comique pour le lecteur.
Le narrateur, brutalement dessillé et devenu d’un coup très perspicace sur l’homosexualité, nous fait part de ses réflexions sur la place des homosexuels dans la société, sur leur propension à se cacher et, en même temps, à rechercher leurs semblables, oscillant entre la peur, l’hypocrisie, les coups d’audace.
Nous retournons ensuite à des soirées mondaines chez la Princesse de Guermantes, où le narrateur n’est pas sûr d’être réellement invité, ce qui le plonge dans l’embarras, mais lui permet aussi d’observer les caractères des invités et leur refus poli de lui rendre service en le présentant au maître de maison. On assiste à des tas de conversations diverses et variées.
Puis le narrateur fait un deuxième séjour à Balbec. Le premier séjour avait eu lieu un an plus tôt, en compagnie de sa grand-mère, mais il y est maintenant seul et se souvient avec un immense chagrin de sa présence. Très belles pages sur les fameuses Intermittences du cœur – et réflexions sur le deuil. Pendant son premier séjour à Balbec, le narrateur ne connaissait personne, mais il s’est fait maintenant de nombreuses relations et est invité partout, il reçoit aussi les visites d’Albertine, qui le rendent très heureux, même s’il la soupçonne d’avoir des aventures gomorrhéennes avec diverses jeunes filles mais en particulier avec Andrée, sa plus proche amie.
Longue discussion sur des sujets artistiques avec MMe de Cambremer et sa belle-fille.
Jalousie du narrateur dès qu’Albertine se trouve à proximité d’autres jeunes filles.

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Je publierai des extraits de ce livre dans quelques jours.