Retour au Pays Bien Aimé, de Karel Schoeman

M’intéressant depuis quelques temps à la littérature sud-africaine – avec par exemple Le Conservateur de Nadine Gordimer que j’avais chroniqué au printemps – je poursuis aujourd’hui cette incursion avec Karel Schoeman (1939-2017) un des principaux écrivains de l’Afrique du Sud du 20è siècle, mais hélas pas très connu en France.
J’ai choisi un peu par hasard : Retour au pays bien aimé, attirée par le titre, qui semblait annoncer une certaine nostalgie et des souvenirs heureux.

Mais venons-en à l’histoire ou du moins, à la situation de départ :

George Nettling est un Suisse d’une trentaine d’années, il travaille dans une maison d’édition et mène une vie tout à fait agréable entre ses amis et relations de la bonne société. Mais il est originaire d’Afrique du Sud, qu’il a dû quitter avec sa famille dès l’âge de cinq ans, son père étant diplomate. Sa mère lui parle souvent avec regret et nostalgie de leur pays d’origine mais il n’en a quasiment aucun souvenir. Un jour, sa mère meurt et il hérite d’une propriété qu’elle possédait là-bas, où il a passé ses cinq premières années, et où ils ne sont jamais retournés. George, intrigué par cette nostalgie maternelle et désireux de revoir le pays de son enfance, décide d’y faire un petit voyage de quelques jours.
C’est justement ce séjour d’une semaine en Afrique du Sud que nous raconte ce livre.
Et George Nettling ne trouvera pas du tout ce qu’il cherchait. Ce que sa mère lui décrivait comme un paradis est une région austère, dangereuse, où les gens sont pleins de méfiance et de rancune envers les étrangers et les exilés qui ont fui le pays.

Mon avis :

Il plane sur ce roman un climat d’anxiété et de danger insidieux qui m’a tout à fait captivée et accrochée à cette histoire. Les dialogues sont très présents tout au long des chapitres et nous permettent de mieux sentir l’attitude méfiante, hostile ou sarcastique des différents personnages, avec leurs réactions directement perceptibles par leurs mots et leurs mimiques. La manière dont George est accueilli dans son ancien pays lui rappelle sans cesse qu’il est un étranger, qu’il n’est pas du même monde que ces fermiers aigris et amers, que sa famille a déserté le pays quand les choses tournaient mal. Un mélange de jalousie, d’indifférence, de rejet et de reproches plus ou moins voilés entoure George.
Il est vrai aussi que l’arrière-plan historique et politique de ce roman, auquel il est sans cesse fait allusion, n’est jamais expliqué clairement, ce qui rend cette lecture un peu énigmatique pour un lecteur européen. En tout cas, pour moi qui ne connais pas grand-chose aux détails de l’Histoire sud-africaine des années 1930, le contexte m’a paru très flou. Je ne sais pas si l’auteur considérait le contexte comme évident et donc inutile à développer, ou si au contraire il avait envie d’entourer son histoire d’un halo de mystère et d’une sorte d’atmosphère intemporelle et universelle, et c’est cette deuxième hypothèse qui me plait le plus.
Il n’est en tout cas jamais question de l’Apartheid et aucun personnage Noir ne figure entre ces pages, mais le terme « nègre » est prononcé deux fois avec violence et mépris et on sent que le désir de rester « entre soi », avec des Blancs qui se cantonnent dans une culture un peu clanique, domine les esprits.
Un roman très fort, assez dérangeant, dans lequel je suis entrée sans peine, et dont le climat me restera longtemps en mémoire.
Un auteur que je relirai assurément !

Un extrait page 72 :

– Que cherches-tu ? demanda-t-elle.
– Je ne sais pas, fit-il en riant, mais il me semble qu’il doit y avoir autre chose. Ce n’est tout de même pas de ça que ma mère a rêvé pendant des mois, des années peut-être, ce n’est pas pour voir ça que je suis venu jusqu’ici…
– Vous alors, avec vos rêves ! répondit-elle d’une voix moqueuse et en riant à son tour.
– C’était la belle vie.
– Tu parles ! Une vie si belle qu’elle n’a pas résisté à la réalité, il a suffi d’un coup de vent pour tout emporter, lança-t-elle avant de repousser du pied les branches des rosiers et de s’éloigner à grands pas.
– Qu’est-ce que tu en sais, toi ? dit-il en la rattrapant. Tu ne l’as jamais connue, cette vie-là.
– Non seulement je ne l’ai jamais connue, mais je ne veux surtout pas savoir comment c’était. J’en ai plus qu’assez de vos rêves et de vos souvenirs.
(…)

Retour au pays bien-aimé est paru chez Phébus, traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein en 2006.
Ce roman est paru pour la première fois en Afrique du Sud en 1972.

Le Conservateur de Nadine Gordimer

Prix Nobel de Littérature en 1991, écrivaine militante engagée contre l’Apartheid et amie de Nelson Mandela, Nadine Gordimer (1923- 2014) est une des grandes figures de la littérature du 20ème siècle et de l’histoire sud-africaine, et j’étais très curieuse de découvrir son oeuvre.
C’est la raison pour laquelle j’ai lu Le Conservateur, publié initialement en 1974, qui est l’un de ses romans les plus connus et l’un de ceux dont l’autrice était la plus satisfaite.

J’ajoute que cette lecture participe au défi de Madame lit pour mars 2020 où il était question de lire un auteur nobelisé.

Disons-le tout de suite : je n’ai pas du tout aimé ce livre, qui a été pour moi une longue corvée, et dont j’étais pressée de voir la fin pour passer à autre chose.
Je me suis terriblement ennuyée, pour diverses raisons que je vais tenter de vous expliquer.

Remarquons déjà qu’il s’agit d’un roman sans intrigue : au tout début de l’histoire nous apprenons qu’un Noir est retrouvé mort dans un champ, sur la propriété de Monsieur Mehring (c’est lui le conservateur, un terme à comprendre dans le sens politique), mais ce crime initial ne donne lieu à aucune enquête, on enterre le cadavre sans cérémonie et on n’en parle quasiment plus durant trois-cents pages. Les autres rares événements qui jalonnent les chapitres, par exemple un incendie, ou encore des inondations, n’ont pas davantage de répercussions sur les uns ou les autres : on leur consacre quelques pages – d’ailleurs très belles, avec des descriptions très fortes – mais on n’en parle plus ensuite.
Je note aussi que les personnages sont un peu fades, peu caractérisés, et que j’ai eu beaucoup de mal à m’intéresser à leur existence. Le seul personnage vraiment omniprésent dans ce roman, c’est le propriétaire Blanc, le fermier qui profite du régime de l’apartheid pour s’enrichir : Mehring. Pour autant, s’il profite du système, il n’est pas présenté comme raciste ou méchant ou stupide. C’est un type banal, plutôt sympathique avec ses employés Noirs, qui n’hésite pas à prendre pour maîtresse une militante anti-apartheid, et qui voit son fils s’éloigner de lui sans que ça semble tellement le bouleverser. Les personnages Noirs ne sont pas très creusés, on ne connaît pas leurs sentiments ou leurs avis à propos de l’apartheid ou de leur vie quotidienne, car ils sont regardés du point de vue des Blancs. On voit juste qu’ils essayent de se débrouiller et de survivre comme ils peuvent, mettant à profit les absences du Propriétaire Blanc pour s’accorder plus de libertés, mais tout de même consciencieux et respectueux vis-à-vis de leur maître.
J’ai tout de même voulu lire ce roman jusqu’au bout car je pensais que les derniers chapitres m’éclaireraient sur la signification profonde de toute cette histoire. Et, effectivement, il se passe beaucoup de choses décisives dans les deux derniers chapitres. Malheureusement, il y a aussi beaucoup de confusion : l’auteur s’amuse à embrouiller les pronoms personnels, de sorte qu’on ne sait plus très bien de qui elle parle. J’ai tout de même compris le message de Nadine Gordimer sur le fait que les Noirs meurent sur la terre de leurs ancêtres, dans une longue appartenance héréditaire, alors que les Blancs enterrés en Afrique du Sud tomberont dans l’oubli, sans les honneurs de leur descendance.

J’aurais en fait souhaité un roman plus axé sur la lutte des Noirs pour leurs droits et, là, j’ai été déçue par la place très restreinte qui leur est accordée, par le regard porté sur eux;

Un livre que je ne conseille pas, malgré une très belle écriture et de magnifiques descriptions, mais le reste ne suit pas.

Voici un extrait page 327 :

La nuit, les cris des grenouilles étaient les ronflements du sommeil hébété de la terre noyée. Les pâturages et les champs étaient des marécages ; sous un chaud soleil, la surface inondée, plus étendue que ne l’avait été la surface incendiée, se réduisait chaque jour, laissant derrière elle une lisière tachée et détrempée. Sur le terrain le plus élevé les sabots du bétail parqué pataugeaient pas à pas, chaque empreinte effaçant ou détruisant les rebords renflés de l’autre, pétrissant un mélange gras de boue noire et de bouse qui exsudait un lait caillé brunâtre. Le tas de cendres qu’avaient édifié des années de feux de camp avait été emporté par l’eau et recouvrait d’une pâte grise toute la superficie de la cour du compound. Les volailles avaient des airs de plumeaux mouillés. La rangée en équerre de cabanes en parpaing se reflétait dans des mares et, lorsqu’on en frappait les murs, remplis d’humidité, ceux-ci ne rendaient aucun son. (…)

Le Conservateur de Nadine Gordimer, est disponible chez Grasset (Les Cahiers rouges) dans une traduction d’Antoinette Roubichou-Stretz et publié en 2009.

Marou, de Bessie Head

J’ai lu ce roman dans le cadre du défi de lecture Autour du monde elles écrivent.
Bessie Head est en effet une figure majeure de la littérature africaine du 20è siècle, métisse d’Afrique du Sud, née en 1937 et morte en 1986, à seulement 48 ans et alors qu’elle commençait à être largement reconnue.

Voici le résumé du début de l’histoire, tel qu’il est inscrit sur le site des éditions Zoé :

Même si elle porte le nom de la femme blanche qui l’a élevée, Margaret Cadmore est une Masarwa. Au Botswana, les membres de cette tribu sont des moins qu’humains. Dans le village où elle entre en poste comme institutrice, Margaret se trouve ainsi en butte aux haines et aux cabales. Mais elle rencontre aussi l’amitié et la protection de Dikeledi, une jeune femme noble ; elle vit pour Moleka un amour muet et elle éveille chez Marou, le futur chef du village, des sentiments tels qu’il fera fi de la tradition et de ses interdits.
Construit autour de quatre personnages, ce roman shakespearien, où les questions de pouvoir et de racisme le disputent aux sentiments amoureux violents, ouvre une porte sur un monde nouveau dans lequel les souffrances de l’exclusion pourraient prendre fin.

Mon avis

Beaucoup de choses sont remarquables dans ce roman, à commencer par son écriture, très pure et poétique, et à ce titre les descriptions de paysages des toutes premières pages sont particulièrement belles et préfigurent la suite.
La manière dont elle explore les caractères des personnages et leurs motivations plus ou moins secrètes est également très belle, et participe de la même complexité sous-jacente.
J’ai trouvé que ce roman instaurait un climat très particulier, peut-être parce que la sorcellerie, les rêves prémonitoires et les malédictions y ont la part belle, mais aussi parce que les non-dits et les pensées profondément enfouies traversent tout le livre.
Alors que le racisme entre tribus est le thème de ce roman, et que Margaret Cadmore transgresse les lois tacites de cette société, il n’y a pourtant pas de violence très nette, bien que certaines scènes fassent sentir la dureté ou l’intransigeance de tel ou tel personnage.
Roman d’amour à la tonalité surprenante, sans aucune effusion ni tendresse, l’amour semble ici le prétexte à calculs et sombres manigances.
La fin est également étonnante, douce-amère, et là encore, non dépourvue de cruauté.

Marou est paru aux éditions Zoé en juin 2016 et est traduit de l’anglais par Christian et Nida Surber.

Extrait page 162

Il aimait ses propres rêves et ses visions. Ils créaient une atmosphère où non seulement lui mais toute l’humanité pouvaient évoluer. Ils s’étendaient par-dessus les barrières et les tabous et embrassaient amoureusement l’impossible. L’esclavage y était inconnu et personne n’y était un objet de pitié. Mais alors même qu’il songeait à ce monde à venir, il n’était pas dupe. Les méchants, les égoïstes, les cruels – ceux-là aussi il les voyait, et leur capacité à provoquer de la douleur. Là où il le pouvait, il les clouait au sol, mais toujours vigilant, sans aucune intention d’en devenir la victime. Et il avait l’intention de suivre son propre cœur sans d’aucune manière devenir la victime de cette société stupide, insensible, cruelle, dans laquelle il avait été mis au monde. De là ses mensonges et ses subterfuges.