Ferdydurke de Witold Gombrowicz

couverture chez folio

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un rendez-vous que maintenant vous connaissez bien !
Witold Gombrowicz (1904-1969) est un écrivain polonais, reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands auteurs du 20è siècle, et dont les oeuvres les plus connues sont, précisément, « Ferdydurke« (1937), « Les Envoûtés » (1939), « Pornographie » (1960) et « Cosmos » (1964).

Vous vous demandez peut-être ce que signifie « Ferdydurke » ? Eh bien, je me le demande aussi ! Car ce mot ne figure à aucun moment dans ce roman, ce n’est pas le nom d’un des personnages ni celui de la ville ou du pays où ils vivent. Mystère ! En tout cas, ce titre nous place d’emblée dans le monde de l’absurdité, du non-sens, de la bizarrerie, et il est donc parfaitement représentatif de ce roman.

De quoi est-il question au début de ce livre ?

Le héros, nommé Jojo Kowalski, est un adulte de trente ans que tout le monde considère comme un adolescent – c’est à dire que, selon Gombrowicz, on le « cucultise » (on l’infantilise) mais il ne se révolte pas beaucoup contre cette « cucultisation ».
Notre héros de trente ans est donc pris en main par le vieil éducateur Pimko, qui le conduit au lycée au milieu de professeurs peu engageants et parmi des camarades de classe turbulents et bagarreurs. Puis il est placé dans la famille Lejeune, qui se pique de modernisme, et dont la fille très séduisante, une moderne lycéenne, a des mollets fascinants qui rendent Jojo Kowalski fou amoureux. De ce fait, il est plus avantageux pour lui d’être considéré comme un adolescent plutôt que comme un trentenaire sérieux, pour se rapprocher de la jeune fille. Mais les Lejeune ne risquent-ils pas bientôt de le prendre en grippe et de lui « faire une gueule », pour reprendre une de ses expressions fétiches ? Car « faire une gueule » signifie pour lui « transformer quelqu’un, le considérer selon une autre forme que la sienne, d’un point de vue psychologique ».

Mon humble avis :

C’est un roman très étonnant, où il ne faut pas chercher le réalisme des faits ou des descriptions, car la place du langage est prépondérante de même que le rôle du jeu entre l’écrivain et son lecteur. On sent que Gombrowicz est très conscient de ses effets sur la psychologie du lecteur : cherchant à le provoquer, à le surprendre sans cesse, à le pousser dans certaines réflexions, à le bousculer par le rire, l’inconvenance ou l’étrangeté.
J’ai lu que Gombrowicz avait eu des influences dadaïstes et effectivement ça se voit, par la critique féroce des arts et de la culture, la causticité et la dérision vis-à-vis des figures d’autorité et de tout ce que l’on tient habituellement pour respectable.
Il s’attaque tout aussi férocement au sentiment amoureux, qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et qu’il voit comme une forme ultime de « cucultisation », d’enfermement, de ridicule.
A certains moments du livre, l’auteur interrompt sa narration pour nous livrer ses réflexions sur ses buts en tant que romancier, ce qu’il cherche à faire avec ce roman, comme s’il arrêtait le jeu pour nous en donner les règles et la signification.
J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est clairement un roman important qui mérite d’être lu, même s’il peut parfois désorienter ! Et puis je suis bon public pour cette forme d’humour très caustique et irrespectueuse.

Un Extrait page 64-65

– Un grand poète ! Rappelez-vous cela, c’est important. Pourquoi l’aimons-nous ? Parce que c’était un grand poète. C’était un poète plein de grandeur ! Ignorants, paresseux, je vous le dis avec patience, enfoncez-vous bien cela dans la tête, je vais vous le répéter encore une fois, Messieurs : un grand poète, Jules Slowacki, grand poète, nous aimons Jules Slowacki et sommes enthousiasmés par sa poésie parce que c’était un grand poète. Veuillez prendre note de ce sujet pour un devoir à faire à la maison : « Pourquoi les poésies de Jules Slowacki, ce grand poète, contiennent-elles une beauté immortelle qui éveille l’enthousiasme ?
A cet endroit du cours, un des élèves se tortilla nerveusement et gémit :
– Mais puisque moi je ne m’enthousiasme pas du tout ! Je ne suis pas du tout enthousiasmé ! Ca ne m’intéresse pas ! Je ne peux pas en lire plus de deux strophes, et même ça, ça ne m’intéresse pas. Mon Dieu, comment est-ce que ça pourrait m’enthousiasmer puisque ça ne m’enthousiasme pas ?
Il se rassit, les yeux exorbités, comme s’il sombrait dans un abîme. Devant sa confession naïve, le maître faillit s’étrangler.
– Pas si fort, par pitié ! siffla-t-il. Galkiewicz, vous serez collé. Vous voulez ma perte ? Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites ?
(…)

Les Enfants verts d’Olga Tokarczuk

J’ai lu ce très court roman (96 pages) pour le Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.
Olga Tokarczuk (née en 1962) est une écrivaine polonaise qui a obtenu en 2018 Le Prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre. Ses romans les plus connus sont Les Pérégrins (2007), Sur les ossements des morts (2009), Les livres de Jakob (2014), etc.
Ne connaissant pas encore l’œuvre d’Olga Tokarczuk, je souhaitais m’en faire une première idée à travers un livre court, en guise d’essai « pour voir ».

Voici la présentation de l’éditeur

Un petit conte philosophique et historique

Au XVIIe siècle, William Davisson, un botaniste écossais, devenu médecin particulier du roi polonais Jean II Casimir, suit le monarque dans un long voyage entre la Lituanie et l’Ukraine. Esprit scientifique et fin observateur, il étudie les rudesses climatiques des confins polonais et les coutumes locales. Un jour, lors d’une halte, les soldats du roi capturent deux enfants. Les deux petits ont un physique inhabituel : outre leur aspect chétif, leur peau et leurs cheveux sont légèrement verts…

Mon humble avis :

C’est un conte agréable à lire, où les notions de centre et de périphérie servent de fil conducteur. Le narrateur, un homme de science à l’esprit rationnel et cultivé, est un européen que l’on pourrait qualifier de cosmopolite : originaire d’Ecosse, il a passé quelques temps à la Cour de France qui était alors considérée comme le Centre du monde civilisé : à partir de ce foyer rayonnaient les idées, les modes, les artistes, les livres les plus appréciés, les hommes les plus estimés. Ce narrateur, William Davisson, se retrouve médecin à la Cour de Pologne, un pays en proie à la guerre, et il juge ces régions avec une certaine sévérité. Il les trouve assez arriérées, sauvages, peu accueillantes, surtout en comparaison de la brillante Cour française.
C’est dans ce contexte qu’il découvre les deux enfants verts, qui sont des sortes d’hybrides entre l’humain et le végétal, d’une étrangeté totale. On peut les voir comme le prototype le plus extrême de l’étranger, à la fois fantasmé et incompréhensible, totalement différent mais semblable sur bien des points, et doté de pouvoirs tantôt merveilleux tantôt effrayants, source de tous les périls.
J’ai bien aimé l’atmosphère que l’autrice fait planer sur ce livre, tout semble verdâtre, humide, spongieux, et en même temps les choses sont imprégnées d’une douceur mystérieuse.
Un conte qui a assurément beaucoup de charme et qui m’a donné envie de lire d’autres livres de cette écrivaine, car celui-ci est un peu trop court pour vraiment s’installer dans son univers.

Un Extrait page 53 :

Avec le temps la fillette m’accorda sa confiance et me laissa, un jour, l’examiner sans opposer la moindre résistance. Nous étions assis au soleil devant l’entrepôt. La nature avait repris vie, l’omniprésente odeur d’humidité avait disparu. Délicatement, je tournai le visage de la fillette vers le soleil et je pris dans mes mains quelques mèches de ses cheveux. Elles semblaient chaudes, laineuses. En les humant, je pus constater qu’elles sentaient la mousse. On aurait dit que sa chevelure était couverte de lichen ; vue de près, sa peau aussi était comme parsemée de petits points vert sombre, que j’avais d’abord pris pour de la crasse. Surpris au plus haut point, Opalinski et moi supposions même que si la petite se dénudait au soleil, c’était parce que, à l’instar des particules végétales dépendant de la lumière du soleil, elle aussi s’alimentait essentiellement par la peau et pouvait donc se contenter de quelques miettes de pain. (…)

Les Enfants Verts étaient parus en 2016 aux éditions de la Contre-allée, dans une traduction française de Margot Carlier.


Deux poèmes de Wislawa Szymborska

De-la-mort-sans-exagerer_szymborskaJ’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil De la mort sans exagérer publié chez Poésie Fayard en 1996, l’année où Wislawa Szymborska a obtenu le prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre poétique. Poète polonaise, Wislawa Szymborska est née en 1923 et est l’auteur de neuf recueils de poèmes, dont « sept qui comptent » selon le préfacier du livre. La traduction des poèmes est de Piotr Kaminski.

***

Remerciements

Je dois beaucoup à ceux
dont je ne suis pas amoureuse.

Le soulagement d’apprendre
que d’autres ils sont plus proches

La joie de ne pas être
le loup de leurs agneaux.

La paix vient avec eux, et la liberté,
choses que l’amour ne saurait donner,
ni prendre au demeurant.

Je ne les attends pas
de la porte à la fenêtre.
Patiente tel un cadran solaire,
prête à comprendre
ce que l’amour ne saurait comprendre,
à pardonner
ce que l’amour ne pardonnerait jamais.

D’une lettre à une rencontre
s’étale non pas l’éternité,
mais quelques jours tout bêtes, ou quelques semaines.

Avec eux les voyages sont réussis,
les concerts bien entendus,
les cathédrales bien visitées,
et les paysages bien distincts,
et lorsque des terres et des océans nous séparent,
il s’agit d’océans et de terres
bien connus de la géographie.

C’est à eux que je dois de vivre
en trois solides dimensions
dans un espace non lyrique, et non rhétorique
doté d’un horizon réel, mobile, comme il se doit.

Ah ils ignorent sans doute
combien ils m’apportent dans leurs mains vides.

« Je ne leur dois rien du tout »
dirait l’amour
à ce sujet ouvert.

***

Oignon

L’oignon c’est pas pareil.
Il n’a pas d’intestins.
L’oignon n’est que lui-même
foncièrement oignonien.
Oignonesque dehors,
oignoniste jusqu’au cœur
il peut se regarder,
notre oignon, sans frayeur.

Nous : étranges et sauvages
à peine de peau couverts,
enfer tout enfermé,
anatomie ardente,
et l’oignon n’est qu’oignon,
sans serpentins viscères.
Nudité multitude,
toute en et caetera.

Entité souveraine
et chef d’œuvre fini.
L’un mène toujours à l’autre
le grand au plus petit,
celui-ci au prochain,
et puis à l’ultérieur.
C’est une fugue concentrique
l’écho plié en chœur.

L’oignon, ça s’applaudit :
le plus beau ventre sur terre
s’enveloppant lui-même
d’auréoles altières.
En nous : nerfs, graisses et veines
mucus et sécrétions.
On nous a refusé
l’abrutie perfection.

***