Des poèmes d’Octavio Paz

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Le feu de chaque jour paru chez Poésie/Gallimard.
Octavio Paz est un poète mexicain (1914-1998) qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1990.

octavio_paz_le_feu

Réveil en plein air

Les lèvres et les mains du vent
le cœur de l’eau
un eucalyptus
les nuages qui bivouaquent
la vie qui naît chaque jour
la mort qui naît chaque vie

Je frotte mes paupières :
le ciel marche sur la terre

***

Toucher

Mes mains
ouvrent le rideau de ton être
t’habillent d’une autre nudité
découvrent les corps de ton corps
Mes mains
inventent dans ton corps un autre corps.

***

Intérieur

Pensées en guerre
veulent briser mon front

Par des chemins d’oiseaux
avance l’écriture

La main pense à voix haute
le mot en convie un autre

Sur la feuille où j’écris
vont et viennent les êtres que je vois

Le livre et le cahier
replient les ailes et reposent

On a déjà allumé les lampes
comme un lit l’heure s’ouvre et se ferme

Les bas rouges et le visage clair
vous entrez toi et la nuit

***

Octavio PAZ

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Un poème de Luis Benitez

J’ai trouvé ce poème de Luis Benitez dans le dernier numéro de la revue A l’index de novembre 2014 (il vient à peine d’arriver dans ma boîte aux lettres). La traduction est de Françoise Laly.

Ce matin j’ai écrit deux poèmes

Ce matin j’ai écrit deux poèmes.
Je ne me demande pas pour l’instant quel sens
possède ou non ce travail obscur.
Simplement c’est une autre façon, possible, d’être vivant.
Je m’interroge sur l’origine
de ces deux choses posées à présent sur la table,
pas exactement faites de papier et de pigments.
Sur les hommes qui l’ont dit mieux que moi
et aujourd’hui sont morts.
Sur les siècles de guerres et de paix
qui se sont écoulés entre les mots.
Je m’interroge sur le nom et le visage
de celui qui, de l’autre côté du globe, a laissé
sur sa table deux autres choses égales
et qui doute aussi de mon existence.
Je m’interroge sur les milliers de jours et de nuits
qui ont dû passer pour que nous fassions cela.
Sur les centaines de personnes
qui ont fait don de leurs vers.
Je me demande pourquoi, depuis un moment,
ce monde s’est modifié deux fois.

***

Sonnet 47 de Pablo Neruda

pablo_nerudaVoici le sonnet 47 de La Centaine d’amour de Pablo Neruda.

 

Sonnet 47

 

Je me retourne et veux te voir, dans la ramée.
Voici que peu à peu tu es devenue fruit.
Il ne t’a rien coûté de surgir des racines
tu n’as eu qu’à chanter tes syllabes de sève.

Te voici tout d’abord une fleur odorante
qu’un seul baiser suffit à changer en statue,
jusqu’à ce que soleil et terre, sang et ciel
te reconnaissent le délice et la douceur.

Sur la branche je pourrai voir ta chevelure,
dans le feuillage c’est ton signe qui mûrit,
ce sont ses feuilles qui s’approchent de ma soif ;

et ta substance alors viendra remplir ma bouche,
ce sera le baiser qui montait de la terre
apporté par ton sang de fruit gonflé d’amour.

 

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Sonnet 25 de Pablo Neruda

pablo_neruda

 ** Sonnet 25 **

 

Mon amour, avant de t’aimer je n’avais rien :
j’hésitai à travers les choses et les rues :
rien ne parlait pour moi et rien n’avait de nom :
le monde appartenait à l’attente de l’air.

Je connus alors les salons couleur de cendre,
je connus des tunnels habités par la lune,
et les hangars cruels où l’on prenait congé,
et sur le sable l’insistance des questions.

Tout n’était plus que vide, et que mort et silence,
chute dans l’abandon et tout était déchu,
inaliénablement tout était aliéné,

tout appartenait aux autres et à personne,
jusqu’à ce que ta beauté et ta pauvreté
ne donnent cet automne empli de leurs cadeaux.

 

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Ce sonnet fait partie, une fois de plus, de La Centaine d’amour, publié par Poésie/Gallimard dans une version bilingue (traduction de Jean Marcenac et André Bonhomme).

Sonnet 21 – Un poème d’amour de Pablo Neruda

pablo_nerudaCe sonnet fait partie de La Centaine d’amour, le célèbre recueil de Pablo Neruda, que l’on trouvera dans la collection Poésie/Gallimard.

 

Sonnet 21

Que tout, que tout l’amour propage en moi sa bouche,
que je ne souffre plus un moment sans printemps,
à la douleur je n’ai vendu que mes mains seules,
maintenant, bien aimée, que tes baisers me restent.

Couvre de ton parfum l’éclat du mois ouvert,
les portes, ferme-les avec ta chevelure,
quant à moi, n’oublie pas : si je m’éveille et pleure,
c’est qu’en dormant je ne suis qu’un enfant perdu

qui cherche tes mains dans les feuilles de la nuit,
et le contact du blé que tu me communiques,
étincelante extase et d’ombre et d’énergie.

Oh ma bien aimée, rien d’autre que de l’ombre,
de l’ombre où tu m’accompagnerais dans tes songes
et là tu me dirais l’heure de la lumière.

Un poème d’amour de Pablo Neruda

pablo_neruda J’ai trouvé ce poème dans le livre La Centaine d’amour (1960), publié chez Poésie/Gallimard. Ce poème fait, plus exactement, partie du recueil Midi.

33

Maintenant, mon Amour, nous retournons chez nous
là où le liseron grimpe par les échelles :
en ta chambre déjà, bien avant ta venue,
est venu l’été nu aux pieds de chèvrefeuille.

Nos baisers voyageurs ont parcouru le monde :
Arménie, goutte épaisse et miel déterré,
Ceylan, verte colombe et Yang-Tsé séparant
les jours d’avec les nuits de sa vieille patience.

Maintenant, bien-aimée, par la mer crépitante
comme deux oiseaux aveugles nous revenons
vers notre mur, notre nid du lointain printemps,

puisque l’amour ne peut voler sans s’arrêter :
notre vie va au mur, aux pierres de la mer,
les baisers sont rentrés à notre territoire.