La Prisonnière de Marcel Proust

Si vous suivez ce blog, vous savez sans doute que j’essaye de lire intégralement La Recherche du Temps Perdu, depuis déjà quelques années (que je n’ai pas comptées).
Je viens de finir – hier soir – le cinquième tome La Prisonnière de cette oeuvre monumentale, et je profite que cette lecture soit encore toute fraîche dans ma tête pour en parler.

De quoi est-il question dans ce tome ?
Le narrateur s’identifie de plus en plus à l’auteur qui semble réellement se dévoiler, alors que dans les tomes précédents celui-ci restait en retrait. Et on peut supposer en effet que cette part de l’histoire le touche et le remet en cause plus profondément.
L’auteur-narrateur, dévoré de jalousie, soupçonne Albertine de lui mentir et de lui cacher ses relations « gomorrhéennes » qu’il imagine innombrables et pouvant surgir de toutes parts.
Comme Albertine s’est maintenant installée chez lui, au grand dam de Françoise qui ne l’aime pas et lui reproche sa cupidité, le narrateur a toutes les possibilités de la surveiller et de la maintenir sous sa coupe. Lorsqu’elle sort, il s’arrange pour qu’elle soit chaperonnée par son amie Andrée, ou par son chauffeur, en qui il a toute confiance. Il soumet aussi Albertine à de discrets interrogatoires dont les réponses ne le satisfont jamais et où il décèle tant d’incohérences que ça redoublerait plutôt ses inquiétudes. Il en arrive à empêcher toutes les sorties d’Albertine à laquelle, en compensation, il offre des tas de cadeaux somptueux, en espérant ainsi qu’elle ne ressente pas trop durement sa captivité.
Vers le milieu du livre, ce huis clos amoureux est interrompu par une soirée mondaine chez les Verdurin, que le baron de Charlus a lui-même organisée et où il a convié tout ce qu’il y a de plus noble et de plus huppé parmi ses connaissances, et où Morel le fameux violoniste donne un concert du compositeur Vinteuil. Le baron de Charlus souhaite en effet faire connaître son jeune protégé et se rendre indispensable à sa carrière, mais les choses vont mal tourner pour le pauvre Baron qui n’a pas pensé à ménager l’orgueil de Madame Verdurin. (…)

Mon avis :

Le narrateur se montre dans ce tome sous un jour assez particulier : manipulateur, avec tout ce que cela suppose de mensonge et de comédie, maladivement possessif, et désirant contrôler tout ce qui l’entoure. On pourrait croire que ses manigances pour garder le contrôle d’Albertine sont les symptômes d’un amour passionné, démesuré. Mais en fait pas du tout : le narrateur dit lui-même qu’il s’ennuie avec Albertine quand il est sûr de son attachement et de sa fidélité et il ne rêve à ce moment-là que de rompre avec elle et de séduire une autre femme. Son amour consiste surtout à se torturer l’esprit pour écarter toute rivale potentielle qui pourrait lui chiper les faveurs d’Albertine et il invente des scenarios improbables de luxures dans des lieux publics, avec des femmes qu’Albertine ne connaît pas, dans une obsession des amours saphiques très curieuse.
Ce tome, consacré en grande partie à leurs relations de couple et à leurs conversations, ne nous apprend en réalité quasiment rien sur Albertine : on ne sait pas ce qu’elle aime, ce qu’elle pense, qui elle est – et le narrateur ne semble pas y attacher la moindre importance. Tout ce qui lui importe c’est de débusquer des contradictions dans les allégations de la jeune fille, de façon à se prouver qu’elle ment, donc qu’elle le trompe, et il ne sort pas de cela.
Bien que cette attitude puisse paraître plutôt antipathique, on a malgré tout pitié de sa souffrance et des situations invraisemblables par lesquelles il passe et où on sent bien qu’il se fait berner malgré tous ses calculs et ses précautions.
Il en va de même, dans ce tome, pour le baron de Charlus, qui montre plusieurs facettes de son caractère et, après m’avoir semblé exaspérant de prétention et d’orgueil, s’avère tout à fait attendrissant et même pitoyable.
Dans La Prisonnière, il est aussi beaucoup question de sujets esthétiques et artistiques, avec des réflexions sur le génie et l’oeuvre d’art. Proust considère que l’oeuvre d’un artiste génial nous propose toujours les divers aspects d’un même univers et il insiste donc sur l’unité de cette vision créatrice.
Un tome que j’ai trouvé plus facile à lire que Sodome et Gomorrhe II (où j’avais senti des longueurs), et qui réussit bien à capter l’attention du lecteur de bout en bout.
Je serai donc très curieuse de découvrir Albertine Disparue prochainement.

Un extrait page 334 :

Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas du reste beaucoup plus faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures : je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui j’en connais clairement la vérité objective.(…)

Le jour d’avant de Sorj Chalandon

J’ai lu ce livre parce qu’une amie me l’a prêté, en me prévenant de sa grande qualité et, comme cette amie a des goûts littéraires proches des miens, je me suis précipitée en toute confiance, ravie à l’idée de le découvrir.
Malheureusement, je n’ai pas accroché, et de moins en moins au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture. Je vais essayer d’expliquer pourquoi.
En premier lieu : le style m’a paru difficile à supporter. Plein de pathos, grandiloquent, cherchant constamment à produire sur le lecteur le maximum d’effet tout en exigeant de lui le minimum d’effort. C’est boursoufflé à souhait mais ça reste dans le cadre du style efficace qui vous assomme et, en même temps, vous réveille bien : phrases courtes, elliptiques, percutantes.
L’histoire, en revanche, est au début très intéressante et m’a beaucoup plu : nous transportant dans le Nord de la France, pendant les années 1970, face au dur travail des mineurs et nous rappelant, plus précisément, la catastrophe de Liévin en décembre 1974, où un coup de grisou avait fauché 42 mineurs et où les manquements de la direction et des petits chefs, notamment sur les questions de sécurité, avaient été en cause. Tout cet aspect documentaire, au plus près de la vérité historique et sociale, est tout à fait captivant et mérite d’être relevé.
Malheureusement, par la suite, la fiction l’emporte de beaucoup sur le documentaire et je n’ai pas réussi à adhérer aux réactions étranges du héros dont les idées et les mobiles d’action sont pour le moins embrouillées et qu’on n’a pas forcément envie d’élucider.
Un héros qui a sans doute des circonstances atténuantes mais dont l’aveuglement et le déni durent tout de même un peu trop longtemps selon moi.
Je me trompe peut-être mais il ne m’a pas semblé vraisemblable, je n’y ai pas cru.
Le personnage de l’avocate ne m’a pas paru beaucoup plus crédible, et sa plaidoirie m’a laissée plus que perplexe.
Je sais que ce roman a reçu partout des critiques dithyrambiques, et je suis sans doute la seule à ne pas avoir accroché, alors je vous laisse vous forger votre propre opinion si ça vous tente !

La Musique d’Une Vie, d’Andreï Makine

J’ai voulu lire ce roman d’Andreï Makine pour le défi de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et puis je me suis rendu compte que cet auteur est français depuis bien longtemps (1996), lui qui a reçu le Prix Goncourt en 1995 et qui a été élu à l’Académie Française en 2016.
D’un autre côté, cette histoire a pour cadre l’Union Soviétique de Staline et porte sur l’histoire et le peuple russes un regard très familier et solidaire, fraternel.
Je laisse donc à Eva, Patrice et Goran le soin de décider si La Musique d’une Vie peut participer au défi …

Voici la Quatrième de couverture :

Au cœur de la tempête, dans l’immensité blanche de l’Oural, des voyageurs transis attendent un train qui ne vient pas. Alors que s’étire cette nuit sans fin, un vieux pianiste remonte le fil de son histoire, des prémisses d’une grande carrière au traumatisme de la guerre.
Guidés par une musique intérieure, les souvenirs d’Alexeï nous révèlent la force indomptable de l’esprit russe.

Le début de l’Histoire :

Dans une gare, la nuit, le narrateur rencontre un homme déjà assez âgé, un pianiste, qui lui raconte son histoire. Dans sa jeunesse, pendant les années 30, il était promis à un brillant avenir de concertiste mais la répression stalinienne a fait dévier son destin d’une manière bien différente. Il a dû se cacher pour échapper à une arrestation. Puis, au moment de la guerre, il a usurpé l’identité d’un soldat mort et a endossé ce destin militaire avec courage. Il était contraint d’oublier son passé, la musique, sa famille – autant d’éléments qui auraient pu trahir sa vraie identité et l’envoyer pour longtemps au goulag. Il s’est habitué aux horreurs de la guerre, a appris à ne pas trop s’attacher aux êtres et aux choses. (…)

Mon Avis :

C’est un livre très dur, réaliste, mais que l’écriture ciselée et poétique rend malgré tout très agréable. Dans ce roman, les paysages sont hostiles, le pouvoir politique est implacable, et les êtres humains sont marqués par l’égoïsme et la froideur. Le personnage principal du vieux pianiste a renoncé à être lui-même pour survivre, s’est renié lui-même en tournant le dos à son talent, et on ne peut s’empêcher de penser que sa vie est absurde, en tout point opposée à celle qu’il devrait mener normalement. C’est bien sûr le Cours de l’Histoire – la terreur stalinienne, puis la deuxième guerre mondiale – qui a broyé cet homme, sa carrière et sa vie affective. Mais cette histoire tragique nous est contée sans aucun pathos, et même avec une douceur d’autant plus poignante.
Un beau et grand roman, que je conseille chaudement !

***

Extrait page 48 :

Alexeï quittait l’allée principale pour prendre un raccourci quand soudain se détacha d’une rangée d’arbres une silhouette qu’il reconnut tout de suite : leur voisin, un retraité qu’on voyait souvent assis dans la cour, penché sur un échiquier. A présent, il avançait d’un pas pressé et bizarrement mécanique, venait droit à sa rencontre et, pourtant, semblait ne pas le remarquer. Alexeï s’apprêtait déjà à le saluer, à lui serrer la main, mais l’homme sans le regarder, passa outre. C’est au tout dernier instant de cette rencontre manquée que les lèvres du vieillard bougèrent légèrement. Tout bas, mais très distinctement, il souffla : « Ne rentrez pas chez vous. » Et il marcha plus vite, tourna dans une étroite allée transversale. (…)

Qui a tué mon père, d’Edouard Louis

J’ai lu ce livre car il m’a été prêté par une amie qui lit volontiers de la littérature engagée et qui connait assez bien mes goûts pour me conseiller judicieusement.
J’avais entendu parler d’Edouard Louis, surtout au moment de la parution d’Eddy Bellegueule, mais je n’avais encore jamais rien lu de lui.
Ce livre autobiographique est un portrait d’homme, le père d’Edouard Louis, qui a aujourd’hui une cinquantaine d’années et ne peut plus travailler après plusieurs décennies passées à l’usine en tant qu’ouvrier.
Edouard Louis présente son père comme un homme violent, dur, injuste, qui l’a souvent maltraité mais il montre aussi ses bons côtés, les bons moments qu’ils ont parfois passés ensemble. Il évoque les sentiments ambivalents qu’il lui porte : il a longtemps fait croire à son entourage qu’il détestait son père alors qu’en réalité il l’aimait et il se demande pourquoi nous avons souvent honte d’aimer nos parents.
A la fin du livre, il accuse les différents gouvernements, de gauche et de droite, qui se sont succédés depuis vingt ans et qui n’ont eu de cesse de faire reculer les acquis sociaux et de détériorer les conditions de vie des ouvriers et des pauvres, ce qui a littéralement démoli son père physiquement, au point qu’il risque de mourir à tout instant d’un arrêt cardiaque ou respiratoire.

Mon avis : C’est un livre assez fort, qui ne recule pas devant certains clichés (une certaine vision de la classe ouvrière, brutale, grossière, homophobe et partisane de l’extrême-droite) mais qui a l’avantage de s’exprimer avec une franche indignation et un souci de réalisme indéniable. On retrouve les préoccupations sociologiques et politiques qui caractérisent certaines autofictions en vogue ces derniers temps dans la littérature. J’ai trouvé par exemple une certaine parenté avec La Place d’Annie Ernaux, qui parlait aussi de son père ouvrier.
La volonté de dénoncer les hommes politiques, nommément cités, dans un ouvrage littéraire, est originale et participe toujours du même souci d’ancrer cet homme dans un contexte historique bien précis et de nous le montrer non seulement comme un père violent et abusif, mais surtout comme une victime que la société à broyée.

Un livre qui se lit rapidement, sans déplaisir, et qui fait oeuvre utile en abordant des sujets d’actualité. Mais un livre pas du tout poétique !

Rimbaud le fils, de Pierre Michon


J’ai attendu plus d’une quinzaine de jours avant d’écrire une note sur ce livre, tout simplement parce que je ne savais pas quoi en penser : si je reste admirative de l’écriture de Pierre Michon – savante, sophistiquée, précieuse – et qu’il m’est toujours aussi agréable de plonger dans son style, je suis sortie malgré tout de cette lecture dubitative, pas convaincue, et avec le sentiment qu’il me manquait quelque chose.
Ce livre se situe au croisement de plusieurs genres – biographie, essai, roman – et parle essentiellement de poésie, toutes choses qui me plaisent extrêmement et qui me tiennent toujours en haleine.
Par ailleurs, il se concentre sur les années d’enfance et d’adolescence de Rimbaud, c’est-à-dire ses années créatives, et il laisse tomber la période africaine – une excellente idée pour quiconque aime la poésie de Rimbaud et s’interroge sur elle.
Autre avantage par rapport aux biographies rimbaldiennes : il apporte un regard d’écrivain, un regard de connivence et de compréhension, qui nous éclaire sur le sens profond de la quête poétique – là où les biographes en restent à des embrouillaminis de petits faits superficiels.
Par contre, sur de nombreux points, j’ai trouvé les interprétations de Michon très subjectives, lorsqu’il dit que la mère de Rimbaud était une femme mauvaise (Rimbaud la voyait ainsi, mais est-ce vrai ?), que Rimbaud cherchait un père dans les hommes qu’il rencontrait (psychanalyse douteuse), ou que La Saison en Enfer est le cinquième Evangile.
Bien sûr, l’auteur a droit à sa subjectivité, à ses rêveries ou à ses fantasmes, et il peut toujours broder des motifs à partir du réel, mais ça n’empêche pas que le lecteur n’adhère pas toujours à ces visions, pour peu qu’il ait lui-même sa petite idée personnelle.
Rimbaud le fils m’a cependant intéressée et je conseille ce livre aux amateurs de poésie et aux amoureux de beaux styles.

Extrait page 78 :

(…) De cela je suis sûr : Rimbaud refusait et exécrait tout maître, et non pas tant parce que lui-même voulait ou croyait l’être, mais parce que son maître à lui, c’est-à-dire celui de la Carabosse, le Capitaine, lointain comme le tsar et peu concevable comme Dieu, comme eux plus souverain d’être bouclé derrière des kremlins, derrière des nuages, son maître depuis toujours était une figure fantôme ineffablement exhalée dans les clairons fantômes de garnisons lointaines, une figure parfaite, hors d’atteinte, infaillible et muette, postulée, dont le Royaume n’était pas de ce monde ; et, en voir, en ce monde l’apparition, même pas l’apparition mais le soupçon, l’apparence, l’ombre portée, le lieutenant, l’incarnation déchue qui vidait des stouts dans sa barbe et écrivait de beaux vers, cela jetait Rimbaud hors de lui, le dépossédait, et sans doute il enrageait, au comble de l’indignation et ne sachant pourquoi, comme un pharisien à qui le Dieu opaque des Tables closes fait l’injure d’apparaître clairement dans le pouilleux de Nazareth. (…)

L’événement, d’Annie Ernaux


Je continue ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, une oeuvre autobiographique sur fond de sociologie et d’histoire, que je trouve passionnante.
L’événement retrace le parcours extrêmement pénible et dangereux que l’auteure a dû suivre en 1963 pour se faire avorter – alors que l’avortement était interdit et puni de lourdes peines de prison, aussi bien pour la « faiseuse d’anges » que pour la femme concernée, et pour toute personne qui l’aurait aidée.
Lorsqu’elle découvre sa grossesse, c’est une impression d’horreur et d’impuissance qui l’envahit : elle est une jeune étudiante, pas très riche, et ne connaît personne.
Elle demande de l’aide autour d’elle, à des médecins, au père de l’enfant (son petit ami), à des amies, à des étudiants dans son entourage, mais les réactions sont pour la plupart le rejet, le refus de s’en mêler, on lui fait la morale.
C’est, en même temps, toute une époque qui est ressuscitée avec des chansons (Sœur Sourire, à laquelle l’auteure consacre de jolies pages et rend hommage).
Par une amie d’amis, l’auteure réussit après bien des efforts à obtenir une adresse à Paris pour se faire avorter, mais elle remet son sort entre les mains d’une vieille femme qu’elle ne connaît pas et qui n’est pas médecin, au risque de sa vie.

C’est un livre extrêmement fort, et dur, qui nous fait prendre conscience de la condition féminine (comme on disait alors) dans les années soixante, le manque de libertés et de respect pour les femmes.
C’est aussi une réflexion sur l’écriture : rendre compte de la réalité au plus près des événements est le devoir de l’écrivain, et Annie Ernaux se sert de sa propre vie comme matériau à disséquer et analyser.
Une belle écriture, précise, lucide, complète les qualités nombreuses de ce livre.
J’ai vraiment été bouleversée par ce livre et je le conseille vivement, surtout aux jeunes.

Le Passage, de Jean Reverzy


J’ai lu ce roman sur les conseils de Goran, du blog des Livres et des Films, que je remercie de m’avoir orientée vers cette intéressante lecture.
Le passage est le premier roman de Jean Reverzy (1914-1959) qui l’a écrit à l’âge de quarante ans et a obtenu grâce à lui un grand succès et le Prix Renaudot en 1954.
Ce roman a une forte composante autobiographique : il y est beaucoup question de médecine – Reverzy était médecin – mais aussi de la Polynésie – Reverzy avait voyagé en Océanie. Aussi et surtout, le héros du Passage est un homme malade, qui se sait condamné à brève échéance, ce qui était aussi le cas de Reverzy qui n’a survécu que cinq ans à ce livre.

Je recopie ici la Quatrième de Couverture :

Gravement malade, Palabaud décide de quitter Tahiti pour revenir vers Lyon, sa ville natale, où son ami d’enfance est médecin. Accompagné de Vaïté, Polynésienne dont la beauté se fane quelque peu, il erre dans la ville, consulte, retrouve des bribes de son passé. Mais l’hiver arrive, les lagons sont loin et la mer absente. Sans révolte ni amertume, Palabaud envisage « le passage ».
A quarante ans, pressentant sa fin prochaine, Jean Reverzy, « médecin des pauvres », écrit – au retour d’un voyage en Océanie – son premier roman, Le Passage, qui lui vaut un succès immédiat. Il mènera de pair sa double carrière, jusqu’à sa mort en 1959.

Mon avis :

Dans ce roman, le héros, Palabaud, se sait condamné et accepte son sort avec résignation. Il ne souffre ni physiquement ni moralement, c’est tout juste si son corps lui rappelle sa maladie par un amaigrissement toujours croissant et des nausées matinales. Il ne cesse de consulter des médecins et de changer de traitements mais il ne croit pas une seule seconde que ça puisse le sauver. On pourrait penser que l’approche de la mort rende notre héros plus philosophe ou plus sensible à la religion mais, jusqu’au bout, ces questions le laissent parfaitement froid et il envisage avec une totale tranquillité de se fondre dans le néant. Ce héros, Palabaud, est un homme qui ne croit pas à grand-chose, sauf peut-être en la mer dont le souvenir apaise ses derniers moments. On nous dit aussi qu’il croit dans les hommes mais tout au long de ces pages on sent surtout sa solitude et son détachement. Le style de l’écrivain m’a beaucoup plu, il décrit souvent les paysages avec leurs odeurs, leurs couleurs, la consistance flasque ou flétrie des choses qui entourent les personnages. J’ai aussi apprécié les descriptions du monde médical, de ses procédés, de ses modes de communication, de sa manière de considérer la mort et d' »aider à mourir » c’est-à-dire adoucir les derniers jours des malades.
Un livre très sombre, qui nous propose une vision du monde assez désespérée, mais remarquablement bien écrit, et que j’ai dévoré en deux jours car il est très rythmé et prenant !

**

J’ai lu Le Passage dans la collection Points de Flammarion (1977) où il fait 284 pages.

Un extrait page 50 :

On peut croire que c’est charmant de mourir en Océanie. Sous les Tropiques, tout devient confus. La lumière du jour trop intense déforme l’aspect des hommes et des destins. La nuit, de profonds parfums végétaux, filtrés sur des verdures sans nom, rabattus vers la côte par le vent de terre coulant des montagnes, enivrent et endorment l’inquiétude. Mais cet envoûtement qui défigurait le visage de la destinée, soudainement s’était disloqué, et Palabaud, étonné mais lucide, le flanc traversé d’une douleur, regardait tous les morts du passé et après les ombres de son enfance d’autres ombres, moins lointaines, des ombres océaniennes toutes proches, plus riches de signification funèbre.(…)

Sodome et Gomorrhe I, de Marcel Proust

J’ai encore un peu avancé dans La Recherche du Temps Perdu avec ce quatrième tome : Sodome et Gomorrhe, qui fait suite au Côté de Guermantes dont j’avais récemment parlé.
Que nous apprend ce quatrième tome ? Nous avions déjà rencontré épisodiquement dans les tomes précédents le Baron de Charlus, dont l’attitude étrange avait de quoi étonner le narrateur et qui pouvait le faire passer pour un peu fou. Mais, dans ce livre-ci, tout semble s’éclaircir car le narrateur découvre que Charlus est homosexuel et qu’il fait de gros efforts en société pour paraître aimer les femmes et se désintéresser des jeunes gens.
Au cours d’une longue scène initiale, le narrateur assiste à une scène de séduction entre Charlus et Jupien, puis il est le témoin auditif de leurs ébats, tout en se perdant en longues considérations sur la reproduction sexuée chez les fleurs par le truchement des bourdons, ce qui donne un effet passablement comique pour le lecteur.
Le narrateur, brutalement dessillé et devenu d’un coup très perspicace sur l’homosexualité, nous fait part de ses réflexions sur la place des homosexuels dans la société, sur leur propension à se cacher et, en même temps, à rechercher leurs semblables, oscillant entre la peur, l’hypocrisie, les coups d’audace.
Nous retournons ensuite à des soirées mondaines chez la Princesse de Guermantes, où le narrateur n’est pas sûr d’être réellement invité, ce qui le plonge dans l’embarras, mais lui permet aussi d’observer les caractères des invités et leur refus poli de lui rendre service en le présentant au maître de maison. On assiste à des tas de conversations diverses et variées.
Puis le narrateur fait un deuxième séjour à Balbec. Le premier séjour avait eu lieu un an plus tôt, en compagnie de sa grand-mère, mais il y est maintenant seul et se souvient avec un immense chagrin de sa présence. Très belles pages sur les fameuses Intermittences du cœur – et réflexions sur le deuil. Pendant son premier séjour à Balbec, le narrateur ne connaissait personne, mais il s’est fait maintenant de nombreuses relations et est invité partout, il reçoit aussi les visites d’Albertine, qui le rendent très heureux, même s’il la soupçonne d’avoir des aventures gomorrhéennes avec diverses jeunes filles mais en particulier avec Andrée, sa plus proche amie.
Longue discussion sur des sujets artistiques avec MMe de Cambremer et sa belle-fille.
Jalousie du narrateur dès qu’Albertine se trouve à proximité d’autres jeunes filles.

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Je publierai des extraits de ce livre dans quelques jours.

Pour une nuit d’amour, d’Emile Zola

J’ai entendu parler de ce livre grâce au blog Une vie des livres, que je vous invite à découvrir ici.

Pour une nuit d’amour est une longue nouvelle. Bien que son titre nous évoque une romance sentimentale, il s’agit plutôt d’une histoire dramatique, d’une sombre affaire de duperie.
Le héros est un jeune homme robuste et timide, épris de sa routine, travailleur, rêveur, dont le seul loisir est de jouer de la flûte le soir à sa fenêtre. Mais ce loisir bien innocent va le mettre en contact avec sa voisine d’en-face, la jeune Thérèse de Marsanne, dont le teint pâle, la bouche rouge et le front hautain vont éveiller ses sentiments. Mais elle est si belle, si noble, qu’elle lui paraît inaccessible. Pendant de nombreux mois, elle feint de l’ignorer et de mépriser sa musique. Pourtant, contre tout attente, un beau jour, elle lui fait signe, à lui qui est laid et insignifiant. Quelle est la cause de ce soudain revirement ? Il va découvrir une raison effrayante.

Dans cette nouvelle, le personnage féminin de Thérèse de Marsanne est particulièrement maléfique et froidement calculateur, et elle m’a rappelé certains personnages féminins des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly, et il y a d’autres détails qui semblent directement inspirés de ces fameuses nouvelles, comme l’idée de jeter un cadavre embarrassant par la fenêtre.
Mais il s’ajoute dans la nouvelle de Zola une dimension sociale intéressante : la jeune fille porte un grand nom, elle est riche, et le jeune homme est un employé de bureau de condition très modeste. Si elle trouve normal de se servir de lui et de lui donner des ordres, c’est assurément à cause de son caractère dominateur mais aussi à cause de leur différence sociale. Et s’il se laisse mener par le bout du nez c’est également pour cette raison, et pas seulement par amour.

Une nouvelle qui réserve beaucoup de surprises jusqu’à la fin, et dont le style est tout à fait magnifique !

La Presqu’île de Julien Gracq

J’ai lu ce recueil de nouvelles parce que je suis très admirative du style de Julien Gracq, dont j’ai apprécié Les Carnets du Grand Chemin, par exemple, ou encore Un beau ténébreux.
Si j’ai retrouvé avec un plaisir toujours intact la superbe écriture de Gracq – poétique, sensuelle, riche d’évocations multiples – j’ai cependant eu beaucoup de mal à avancer dans la longue nouvelle centrale qui donne son titre au recueil entier : une nouvelle qui se résume à une interminable errance en voiture à travers la presqu’île de Guérande, et qui est le prétexte à enchaîner des descriptions de paysages pendant des centaines de pages, sans autre but que de nous dépeindre le champ visuel de l’unique personnage central, dont le sort nous devient très vite indifférent car nous comprenons qu’il ne se passera rien, que le paysage qui défile ne nous mènera nulle part.
J’ai par contre beaucoup mieux aimé les deux nouvelles qui encadrent La Presqu’île : La Route et Le roi Cophetua. Ces deux nouvelles, également riches en descriptions, et dans lesquelles il ne se passe pas grand-chose non plus, réussissent cependant à créer un climat d’étrangeté, une tension mystérieuse, grâce à des présences féminines qui soulèvent de multiples questions et Gracq sait admirablement instiller l’incertitude dans l’esprit du lecteur, sans qu’on puisse pour autant parler de suspense car le sentiment éprouvé est plus subtil.
Il m’a semblé qu’à travers ces trois nouvelles, Gracq cherchait à rompre avec toute péripétie ou anecdote : il crée des atmosphères, des tableaux qui se succèdent, avec une grande attention portée aux décors et aux lieux, et une place extrêmement réduite accordée aux personnages ou à leur psychologie.
On ne peut pas nier que Gracq soit un virtuose de la description : capable de peindre la moindre nuance de couleur, les odeurs, les textures, les phénomènes climatiques … mais il me manque, en lisant La Presqu’île, une histoire, des personnages auxquels m’intéresser.

Un livre à réserver aux esthètes !

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Extrait page 104 (dans la 2è nouvelle, La Presqu’île)

(…) La route longea un instant la coulée d’une prairie spongieuse d’où pointaient quatre ou cinq peupliers, grelottant de toutes leurs feuilles, époumonés dans l’haleine du large : il reconnut à la moue qui se forma sur ses lèvres le petit mouvement de dépit que lui donnaient toujours ces trembles dépaysés, cette enclave molle des prairies de la Loire transplantée au pays des pins ; ici, dans son royaume au bord de la mer, on touchait à une autre terre ; tout aurait dû être différent. Ces approches de la plage masquées jusqu’au dernier moment lui faisaient battre le cœur plus vite : plus vivantes, plus éveillées presque que la mer – comme un théâtre où on entrerait que par les coulisses. (…)

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Extrait page 220 (dans la troisième nouvelle, Le roi Cophetua)

Je dînai très silencieusement. Dès que j’étais seul, je n’entendais plus que le léger bruit fêlé, trémulant, des figurines de verre qui tressautaient sur le plateau de la crédence. De temps en temps, un craquement de meuble semblait s’éveiller d’un sommeil de musée, comme si depuis trois ans la maison n’eût pas été rouverte. Je n’avais pas faim. Je ressentais toujours cette constriction de la gorge qui ne m’avait pas quitté depuis que j’étais entré dans la maison. Mais l’inquiétude, les mauvais pressentiments, n’y avaient plus autant de part. Mon regard se relevait malgré moi sur le miroir bas qui me faisait face – je guettais le moment où derrière moi, dans le rectangle de la porte ouverte, la femme de nouveau s’encadrerait.(…)