Un poème de Michel Baglin (2013)

baglin_presentL’autre, c’est lui, là-bas. Toujours là-bas. Parce qu’ici,
c’est moi, c’est toi, c’est nous – c’est du pareil au même.
L’autre, c’est la peur remontée du fond des âges qui
fabrique un étranger.
Qui fait serrer les fesses, et puis les poings, et puis les
rangs.
C’est quelqu’un que l’on attendait pas, quelqu’un qui
vient de loin,
quelque autre qui s’est invité dans nos jeux de miroirs
et s’y réfracte.
Il diffère, on le compare. Il se distingue, on s’en méfie.
Et parce qu’il nous ressemble trop, les différences
s’exaspèrent.
L’autre se tient là-bas, au delà d’une frontière.
Il est le nom d’une peur commune aux êtres
dissemblables,
qui porte les peuples depuis toujours aux solidarités
de clan, de tribu, de meute.

*****

Ce poème est extrait du recueil Un présent qui s’absente, publié en 2013 par les éditions Bruno Doucey.

L’Etranger de Sully-Prudhomme

sullyPrudhomme Mon dernier article était sur Marceline Desbordes-Valmore, et je retourne aujourd’hui à la poésie du 19è siècle, avec le poète Sully-Prudhomme (1839-1907) , extrêmement apprécié à son époque – au point de recevoir le Prix Nobel de Littérature en 1901 – mais bien délaissé de nos jours.
Son poème le plus connu est Le Vase brisé mais j’ai choisi de publier aujourd’hui L’Etranger, dont j’aime la dernière strophe surtout.

L’étranger

Je me dis bien souvent : de quelle race es-tu ?
Ton cœur ne trouve rien qui l’enchaîne ou ravisse,
Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse :
Il semble qu’un bonheur infini te soit dû.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu ?
A quelle auguste cause as-tu rendu service ?
Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,
Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu ?

A mes vagues regrets d’un ciel que j’imagine,
A mes dégoûts divins, il faut une origine :
Vainement je la cherche en mon cœur de limon ;

Et, moi-même étonné des douleurs que j’exprime,
J’écoute en moi pleurer un étranger sublime
Qui m’a toujours caché sa patrie et son nom.