La Prisonnière de Marcel Proust

Si vous suivez ce blog, vous savez sans doute que j’essaye de lire intégralement La Recherche du Temps Perdu, depuis déjà quelques années (que je n’ai pas comptées).
Je viens de finir – hier soir – le cinquième tome La Prisonnière de cette oeuvre monumentale, et je profite que cette lecture soit encore toute fraîche dans ma tête pour en parler.

De quoi est-il question dans ce tome ?
Le narrateur s’identifie de plus en plus à l’auteur qui semble réellement se dévoiler, alors que dans les tomes précédents celui-ci restait en retrait. Et on peut supposer en effet que cette part de l’histoire le touche et le remet en cause plus profondément.
L’auteur-narrateur, dévoré de jalousie, soupçonne Albertine de lui mentir et de lui cacher ses relations « gomorrhéennes » qu’il imagine innombrables et pouvant surgir de toutes parts.
Comme Albertine s’est maintenant installée chez lui, au grand dam de Françoise qui ne l’aime pas et lui reproche sa cupidité, le narrateur a toutes les possibilités de la surveiller et de la maintenir sous sa coupe. Lorsqu’elle sort, il s’arrange pour qu’elle soit chaperonnée par son amie Andrée, ou par son chauffeur, en qui il a toute confiance. Il soumet aussi Albertine à de discrets interrogatoires dont les réponses ne le satisfont jamais et où il décèle tant d’incohérences que ça redoublerait plutôt ses inquiétudes. Il en arrive à empêcher toutes les sorties d’Albertine à laquelle, en compensation, il offre des tas de cadeaux somptueux, en espérant ainsi qu’elle ne ressente pas trop durement sa captivité.
Vers le milieu du livre, ce huis clos amoureux est interrompu par une soirée mondaine chez les Verdurin, que le baron de Charlus a lui-même organisée et où il a convié tout ce qu’il y a de plus noble et de plus huppé parmi ses connaissances, et où Morel le fameux violoniste donne un concert du compositeur Vinteuil. Le baron de Charlus souhaite en effet faire connaître son jeune protégé et se rendre indispensable à sa carrière, mais les choses vont mal tourner pour le pauvre Baron qui n’a pas pensé à ménager l’orgueil de Madame Verdurin. (…)

Mon avis :

Le narrateur se montre dans ce tome sous un jour assez particulier : manipulateur, avec tout ce que cela suppose de mensonge et de comédie, maladivement possessif, et désirant contrôler tout ce qui l’entoure. On pourrait croire que ses manigances pour garder le contrôle d’Albertine sont les symptômes d’un amour passionné, démesuré. Mais en fait pas du tout : le narrateur dit lui-même qu’il s’ennuie avec Albertine quand il est sûr de son attachement et de sa fidélité et il ne rêve à ce moment-là que de rompre avec elle et de séduire une autre femme. Son amour consiste surtout à se torturer l’esprit pour écarter toute rivale potentielle qui pourrait lui chiper les faveurs d’Albertine et il invente des scenarios improbables de luxures dans des lieux publics, avec des femmes qu’Albertine ne connaît pas, dans une obsession des amours saphiques très curieuse.
Ce tome, consacré en grande partie à leurs relations de couple et à leurs conversations, ne nous apprend en réalité quasiment rien sur Albertine : on ne sait pas ce qu’elle aime, ce qu’elle pense, qui elle est – et le narrateur ne semble pas y attacher la moindre importance. Tout ce qui lui importe c’est de débusquer des contradictions dans les allégations de la jeune fille, de façon à se prouver qu’elle ment, donc qu’elle le trompe, et il ne sort pas de cela.
Bien que cette attitude puisse paraître plutôt antipathique, on a malgré tout pitié de sa souffrance et des situations invraisemblables par lesquelles il passe et où on sent bien qu’il se fait berner malgré tous ses calculs et ses précautions.
Il en va de même, dans ce tome, pour le baron de Charlus, qui montre plusieurs facettes de son caractère et, après m’avoir semblé exaspérant de prétention et d’orgueil, s’avère tout à fait attendrissant et même pitoyable.
Dans La Prisonnière, il est aussi beaucoup question de sujets esthétiques et artistiques, avec des réflexions sur le génie et l’oeuvre d’art. Proust considère que l’oeuvre d’un artiste génial nous propose toujours les divers aspects d’un même univers et il insiste donc sur l’unité de cette vision créatrice.
Un tome que j’ai trouvé plus facile à lire que Sodome et Gomorrhe II (où j’avais senti des longueurs), et qui réussit bien à capter l’attention du lecteur de bout en bout.
Je serai donc très curieuse de découvrir Albertine Disparue prochainement.

Un extrait page 334 :

Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas du reste beaucoup plus faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures : je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui j’en connais clairement la vérité objective.(…)

Du bout des doigts de Sarah Waters

sarah_watersRésumé du début : Dans le Londres du 19è siècle, une jeune fille de dix-sept ans, Susan Trinder, est élevée par sa mère adoptive, Madame Sucksby, dans une maison de Lant Street. Elles vivent dans le Borough, le quartier des voleurs et des receleurs et Madame Sucksby, elle aussi, vit de petits trafics et de vols d’enfants. Un des amis de la maison, un jeune homme surnommé Gentleman, qui est un escroc bien connu dans le quartier, habitué à arnaquer les riches héritières, propose à Susan de participer à une escroquerie. Elle devra se faire engager comme femme de chambre au service d’une jeune fille de son âge, Maud Lilly, qui vit en compagnie de son oncle dans un manoir à la campagne. Gentleman espère ainsi pouvoir épouser Maud Lilly, dont la fortune, en cas de mariage, sera immense. La mission de Susan sera de favoriser auprès de Maud les entreprises de Gentleman, et de permettre la fuite de la jeune fille hors du manoir. Susan, qui n’a encore jamais quitté la maison de Madame Sucksby, ne tarde pas à accepter la proposition. (…)

Mon avis : C’est un roman plein de surprises et de rebondissements, où les renversements de situation sont fréquents. J’en parlais récemment avec l’amie qui m’a conseillé ce livre : l’auteure aime bien faire « mariner » son lecteur avant de le retourner comme une crêpe. Pour cette raison, c’est un roman plaisant à lire, dans lequel on ne s’ennuie pas. En même temps, il y a un goût du détail réaliste qui permet au lecteur de s’immerger dans l’histoire et de visualiser les scènes comme s’il les avait devant les yeux. C’est ainsi qu’on traverse successivement le quartier du Borough, le manoir de Briar, l’asile psychiatrique, la campagne anglaise, etc. avec la sensation d’y être vraiment. Pour ma part, plus que les rebondissements à répétition, ce que j’ai vraiment bien apprécié c’est la manière dont sont campés les personnages, chacun ayant une personnalité et des intentions bien à lui, et qui sont judicieusement imbriquées dans l’intrigue.
Ce roman est une belle construction, bien imaginée … à déconseiller cependant aux allergiques aux gros pavés car il fait plus de sept cents pages !

Apocalypse bébé de Virginie Despentes

apocalypse_bebeLucie Toledo est une détective privée quadragénaire, un peu loser sur les bords, engagée le plus souvent par des parents inquiets pour surveiller leurs enfants ou leurs adolescents. Elle a précisément été engagée par la riche famille Galtan pour suivre leur adolescente de quinze ans, Valentine, particulièrement perturbée. Son père, François Galtan, est un écrivain célèbre, mais plutôt sur le déclin. Sa mère l’a abandonnée lorsqu’elle était toute petite.
Un beau jour, alors que Lucie suit Valentine dans le métro, cette dernière disparaît. A-t-elle fait une fugue pour retrouver sa mère qui vit maintenant à Barcelone ? A-t-elle fait une mauvaise rencontre ? Lucie, chargée de retrouver l’adolescente, ne sait pas par quel bout prendre son enquête et décide de faire appel à La Hyène, un personnage trouble, à la fois trafiquante de drogue et espionne, homosexuelle affichée, dont elle pense qu’elle pourra l’aider à retrouver Valentine.

A travers ce roman, Virginie Despentes nous fait voyager dans divers milieux sociaux : la bourgeoisie, les écrivains, les jeunes de banlieue, le milieu lesbien, les groupuscules d’extrême gauche, l’espionnage, et réussit assez bien cette peinture sociale hétéroclite. C’est donc tout une galerie de personnages, très typés et en même temps insolites, qui défilent devant nous.
Par ailleurs, il y a des réflexions sur l’hétérosexualité et l’homosexualité féminines et, plus généralement, un tableau de l’existence des femmes à notre époque, qui m’a paru très intéressant.
C’est le premier livre de Virginie Despentes que je lis et, avant de le commencer, j’étais assez réticente car je m’attendais à quelque chose de très trash : certes le style est cru, et l’auteur appelle un chat un chat, on trouve quelques scènes de sexe et de violence, mais le livre reste parfaitement lisible de bout en bout, même pour les âmes sensibles.
J’ajoute qu’Apocalypse bébé m’a donné envie de découvrir d’autres livres de Virginie Despentes …