La Convocation d’Herta Müller

Dans le cadre des Feuilles allemandes organisées par Patrice et Eva du blog « Si on bouquinait un peu » et de Fabienne du blog « Livr’Escapades« , je vous propose une chronique sur la Convocation d’Herta Müller.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite notice biographique sur Herta Müller s’impose :

Née en 1953 en Roumanie, dans une famille qui appartient à la minorité germanophone du pays, elle étudie les littératures allemande et roumaine. Ayant à subir la censure en Roumanie, et mal vue par la dictature de Ceaucescu, elle émigre en Allemagne en 1987. Son œuvre romanesque dénonce les violences et les injustices contre les plus faibles et les crimes des régimes dictatoriaux, avec un style réputé pour sa remarquable poésie et sa beauté un peu sèche. En Allemagne, Müller est considérée comme une écrivaine de « World Littérature », « Littérature Mondiale ».
Elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2009, devenant ainsi la douzième femme à recevoir cette distinction et le troisième écrivain de langue allemande, après Elfriede Jelinek et Günter Grass.

Note pratique sur le livre :

Première publication en Allemagne : 1997
Editeur : Folio
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Nombre de pages : 263.

Quatrième de Couverture :

« Je m’arrêtai en titubant, les jambes en coton, les mains lourdes. J’étais brûlante et gelée en même temps, je n’avais pas couru loin du tout, juste un bout de chemin, c’était seulement vers l’intérieur que j’avais parcouru la moitié de la terre. »

Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants. Où puiser la force de résister ? Auprès d’un mari qui boit pour se donner du courage ? Dans le souvenir de Lily, morte sous les balles ? Pour échapper à la folie paranoïaque, elle prend une décision. Demain, elle ne se rendra pas à la convocation…

Mon Humble Avis :

J’ai eu beaucoup de mal à avancer dans la lecture de ce roman car je me suis passablement ennuyée – un ennui de plus en plus envahissant au fur et à mesure que j’approchais de la fin.
Pourquoi me suis-je autant ennuyée ? Je vais tenter de l’expliquer. Déjà, les personnages n’ont aucun trait de caractère ou qualité susceptibles de titiller la curiosité du lecteur ou, seulement, d’accrocher son attention : aucun n’est vraiment sympathique, certains sont antipathiques mais ils restent épisodiques, la psychologie des uns et des autres n’est absolument pas creusée, je les ai ressentis comme des vagues pantins, et surtout l’héroïne-narratrice dont les motivations sont bien difficiles à comprendre. Ce que l’on comprend, c’est que cette héroïne et son amie Lilli sont prêtes à tout pour fuir à l’Ouest et échapper à la dictature mais leurs tentatives ne sont pas du tout réfléchies, ce sont des espèces d’élans impulsifs, improvisés, maladroits, et forcément voués à l’échec.

Une autre raison de mon ennui : l’importance excessive accordée à des petits détails qui ne jouent aucun rôle dans l’histoire et dont on se fiche complètement. Par exemple, une page entière est accordée à la description d’une dame qui mange des cerises dans le tramway tandis que la mort de l’un des personnages principaux ne prend que quelques lignes. Sans doute, la cerise possède une connotation révolutionnaire avérée (les cerises de la Commune) mais je ne suis pas certaine que l’écrivaine ait vraiment recherché ce symbolisme allusif et, même si c’est le cas, je ne vois pas ce que ça apporte. En tout cas, on est noyé sous des informations d’apparence futile, superflue, et on se demande leur raison d’être racontées et développées.

Troisième raison de mon ennui : On n’a pas l’impression de progresser dans un roman structuré, il n’y a pas de développement à partir d’une situation de départ clairement définie. Tout est déstructuré, sans chronologie. L’autrice raconte les choses pêle-mêle, comme une espèce de méli-mélo d’événements tous en vrac.

Je veux bien croire que ces éléments qui m’ont tellement ennuyée constituent précisément tout l’intérêt et toute la savoureuse originalité de La Convocation d’Herta Müller mais il faut croire que je suis réfractaire à la littérature excessivement audacieuse et/ou expérimentale.

J’ai cependant apprécié l’écriture très poétique d’Herta Müller, chaque phrase est ciselée d’une manière artistique, avec une recherche d’étrangeté, de beauté insolite. Elle sait parfaitement jongler avec le langage ! Mais, au bout d’un certain temps, la beauté de son style n’a plus suffi à me captiver. Et il m’a même semblé à un moment que la multiplication un peu artificielle des tours de force stylistiques finissaient par nuire à la narration, en nous perdant dans trop de digressions !

Mon jugement a peut-être l’air trop dur – surtout vis-à-vis d’une lauréate du Prix Nobel au talent mondialement reconnu – mais je préfère dire sincèrement mon avis, ce qui n’enlève, bien sûr, rien au talent très respectable de cette écrivaine et à l’importance de son œuvre.

Un Extrait page 231

J’aimerais bien savoir combien de gens ont déjà été convoqués dans notre immeuble et les magasins d’en bas, à l’usine et dans la ville entière. Car enfin il doit tous les jours se passer quelque chose chez Albu, derrière chaque porte du couloir. L’homme à la serviette qui s’est précipité pour acheter de l’aspirine, je ne le vois pas dans la voiture. Peut-être a-t-il raté le tramway ou l’a-t-il trouvé trop bondé. S’il a le temps, il peut attendre le suivant. Une femme s’est assise à côté de moi, son postérieur est plus large que le siège, d’autant qu’elle a les jambes écartées et un cabas entre elles. Sa cuisse frotte contre la mienne, la femme fouille dans le cabas et en tire un cornet de papier journal plein de cloques rouges et ramollies. Elle se prend une poignée de cerises dans le cornet, tiens, des cerises justement. Elle crache les noyaux dans son autre main. Elle ne prend pas son temps, ne les suce pas soigneusement, il reste de la chair sur tous les noyaux. Qu’a-t-elle à se presser ainsi, personne ne va lui manger sa part de cerises, après tout. A-t-elle déjà été convoquée ou le sera-t-elle un jour ?

Lecture Commune pour Goran

Eva et Patrice du blog « Et si on bouquinait un peu » ont eu l’excellente idée d’organiser une Lecture Commune pour le 15 septembre 2021, en l’honneur de notre ami blogueur Goran.

Je répercute ici l’article qu’ils ont publié pour annoncer cette nouvelle :

Après une petite pause nécessaire, nous revenons vers vous pour fixer notre date de lecture commune en hommage à Goran. Nous aimerions tout d’abord vous remercier pour tous vos messages qui montrent encore une fois à quel point Goran était apprécié de tous.

Nous avons longtemps réfléchi pour trouver une date. Nous n’avons pas voulu la choisir au hasard, nous souhaitions un lien concret. Nous avons tous fait connaissance avec Goran grâce à son blog, c’est pourquoi nous vous proposons le 15 septembre, car c’est à cette date que le blog « Des livres et des films » fête son anniversaire.

Pour rappel, nous allons lire Le petit joueur d’échecs de Yōko Ogawa. Pour celles et ceux qui auraient déjà lu ce titre, n’hésitez pas à vous joindre à nous avec un autre titre de la même auteure. Il y en a même un qui est sorti en poche chez Actes Sud en mai (Les lectures des otages).

Je résume : Le petit joueur d’échecs de Yoko Ogawa, le 15 septembre 2021. N’hésitez pas à en parler autour de vous.

Naturellement, je compte participer à cette Lecture Commune, non seulement par amitié pour Goran, dont la présence me manque énormément, mais aussi parce que Yôko Ogawa est une écrivaine de grand talent, à l’univers littéraire insolite et fascinant, que Goran appréciait tout particulièrement et que je serai heureuse de découvrir.

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Thomas l’obscur, de Maurice Blanchot

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Thomas l’obscur est un livre étrange, énigmatique, déroutant, dont il est difficile de parler, et qui constitue une lecture commune avec Goran, du blog des Livres et des Films, dont je vous invite à lire la chronique dans la foulée.

Pour savoir quoi dire et quoi penser à propos de ce livre, il faudrait d’abord savoir qui est Thomas, le personnage principal, encore que le terme « personnage » ne soit pas forcément adéquat, car il pourrait aussi bien être une entité abstraite, un spectre, ou une idée. Au fur et à mesure de ma lecture, j’ai pensé successivement que Thomas était la Mort, un désespéré, un fou, Dieu, un ange ou un démon, le Néant, et à la fin je suis revenue à l’idée que c’était peut-être un humain, ou un fantôme. Pour décrire Thomas, Maurice Blanchot utilise en effet des phrases oxymoriques, des paradoxes, des absurdités : Thomas est à la fois mort et vivant, vide et plein, absent et présent, et les objets ou personnages avec lesquels il rentre en contact se retrouvent également vidés de leur substance, une jeune femme meurt d’avoir subi son étreinte, et c’est là tout le sujet de ce roman qui m’a paru surtout expérimental, mais en même temps très poétique, et de plus en plus beau au fur et à mesure qu’on se rapproche du dénouement.
Roman très cérébral et quasiment abstrait, il s’agit d’une longue prose où les éléments naturels sont très présents (mer, terre, nuit) mais sous une forme là encore intellectuelle, analytique, et comme autant de reflets de Thomas, qui le prolongent, et rentrent en résonnance avec lui, lui apportant à la fois une opposition, une résistance à sa volonté de mouvement, et un miroir de son angoisse.
Je dois dire que l’accumulation de paradoxes et de phrases contradictoires, par son côté systématique, m’a un peu irritée par moments, mais j’ai néanmoins apprécié de rentrer dans un monde imaginaire tout à fait insolite, stimulant pour l’esprit, auquel on continue à penser plusieurs jours après l’avoir terminé.

Thomas l’obscur est paru chez L’Imaginaire Gallimard, mais sa première publication date des années 1940.
Maurice Blanchot (1907-2003) est un écrivain et philosophe français, dont vous pouvez consulter la fiche Wikipedia ici.