Le Temps retrouvé, de Marcel Proust

couverture au Livre de Poche

C’est le dernier article de l’année et, en même temps, le point final de La Recherche du Temps perdu de Proust, puisque Le Temps retrouvé est le dernier tome de la série.
Petit pincement au cœur lorsque j’ai terminé ce livre, avec le regret du temps passé en compagnie de Proust et l’envie de le retrouver bientôt, peut-être en recommençant cette lecture depuis le début un de ces jours.
Je remarque, en fouillant dans les archives de ce blog, que j’avais commencé La Recherche en 2016, avec peu d’assiduité les deux premières années, puis mon rythme de lecture s’est accéléré et j’ai presque lu les trois quarts des volumes depuis deux ans.

Mais venons-en à ce Temps Retrouvé et Tâchons de résumer les grands faits marquants de ce tome où il se passe énormément de choses que je ne vais pas toutes détailler :

Nous arrivons avec ce livre aux années de la Première Guerre Mondiale. Le narrateur, malade, fait des séjours en maison de santé et se trouve donc réformé. Mais ses amis Bloch et Saint-Loup s’engagent, avec des visions différentes de la guerre et du patriotisme. Proust analyse longuement les réactions des uns et des autres par rapport à cette guerre et à l’actualité, au patriotisme, à l’héroïsme, à ceux qui se battent vis-à-vis de ceux qui restent à l’arrière. Il est longuement question du baron de Charlus qui professe des idées germanophiles et donc très mal considérées à son époque (favorables à l’ennemi plutôt qu’à son propre pays). Les mœurs du baron de Charlus se précisent de plus en plus aux yeux du narrateur qui découvre ses penchants sadomasochistes et son goût des liaisons tarifées avec des hommes du peuple.
Le narrateur se demande au début du livre s’il est fait pour la littérature mais la lecture de quelques pages du journal des frères Goncourt (en fait, un pastiche de Proust dans le style ampoulé et maniéré des deux frères), le persuade qu’il n’a aucun talent pour cet art.
Après de longues années sans aucune vie mondaine, le narrateur décide de retourner à une soirée dans le monde chez Madame de Guermantes. Il s’apercevra bientôt que tous les gens qu’il connaissait ont énormément vieilli, à commencer par le baron de Charlus qui est devenu un vieillard presque aphasique et impotent. Le narrateur se rend compte du même coup que lui aussi a considérablement vieilli, qu’il arrive vers la fin de sa vie.
Mais, dans cette même soirée, le narrateur est frappé par trois grandes révélations successives : il repense au goût de la madeleine, il heurte deux pavés disjoints qui lui évoquent immédiatement son séjour à Venise, il entend le tintement d’une petite cuiller contre une tasse et ce bruit lui aussi fait revivre un autre de ses souvenirs émouvants. Ces révélations successives sur la manière dont nos impressions s’inscrivent en nous et transcendent la notion de temps, lui font comprendre qu’il doit s’appliquer à ressusciter ses impressions passées par le biais de la littérature. Il explique ensuite longuement sa conception de la littérature, ce qu’elle ne doit pas être et ce qu’il désire en faire. Il considère, entre autres, que la réalité n’existe pas en dehors de nos impressions subjectives et que c’est leur exploration qui est nécessaire.
De retour chez lui, le narrateur est tourmenté par l’idée que la mort ne va pas lui laisser le temps d’écrire l’œuvre qu’il projette d’écrire. D’autant que les nombreux courriers de ses amis et relations mondaines ne cessent de le détourner de sa tâche.
Il va donc écrire l’œuvre que nous venons de lire et la boucle est en quelque sorte bouclée : l’avenir du narrateur est tout entier dans notre expérience de lecture et nous pouvons la reprendre depuis le début.

Mon humble Avis :

Ce tome est sans doute l’un des plus beaux de la Recherche, car Proust dévoile le fond de sa pensée sur le temps, l’art et la littérature, et il explique la raison d’être de cette oeuvre monumentale, les doutes qui ont pu l’assaillir, la crainte de ne pouvoir la mener à son terme.
Ce que je retiendrai de la Recherche du temps perdu, c’est le sens psychologique de Proust extrêmement mouvant et, si j’ose dire, impressionniste. Dans le sens où les personnages ne cessent de se transformer, se révèlent très différents de ce qu’on imaginait, soit parce que leur personnalité est profondément modifiée par le temps et les circonstances, soit parce que Proust change de regard sur eux au gré de ses sentiments, de ses intérêts, des relations qui évoluent, etc.
Ainsi, la plupart des personnages changent non seulement d’aspirations et d’intentions au fur et à mesure (ce qui est assez classique) mais leur identité sexuelle, sociale, psychique, morale semble très peu fixée : les hétéros se révèlent homos, les petits bourgeois deviennent de grands aristocrates, les pacifistes se changent en héros guerriers, les petites prostituées endossent sans peine le statut de grandes artistes et grandes amoureuses, etc.
Malgré tout, ces variations restent très vraisemblables et donnent surtout une grande épaisseur et complexité à tous ces caractères, rajoutant même un réalisme surprenant.

Un Extrait page 404 :

Si l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, on l’a vu, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. Car je comprenais que mourir n’était pas quelque chose de nouveau, mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais déjà mort bien des fois. Pour prendre la période la moins ancienne, n’avais-je pas tenu à Albertine plus qu’à ma vie ? Pouvais-je alors concevoir ma personne sans qu’y continuât mon amour pour elle ? Or je ne l’aimais plus, j’étais, non plus l’être qui l’aimait, mais un être différent qui ne l’aimait pas, j’avais cessé de l’aimer quand j’étais devenu un autre. Or je ne souffrais pas d’être devenu cet autre, de ne plus aimer Albertine ; et certes ne plus avoir un jour mon corps ne pouvait me paraître en aucune façon quelque chose d’aussi triste que m’avait paru jadis de ne plus aimer un jour Albertine. Et pourtant, combien cela m’était égal maintenant de ne plus l’aimer ! Ces morts successives, si redoutées du moi qu’elles devaient anéantir, si indifférentes, si douces une fois accomplies, et quand celui qui les craignait n’était plus là pour les sentir, m’avaient fait depuis quelque temps comprendre combien il serait peu sage de m’effrayer de la mort. (…)