La lucidité de José Saramago

couverture du roman de José Saramago

J’aime bien l’écrivain portugais José Saramago (1922-2010), Prix Nobel de Littérature en 1998, dont j’avais déjà chroniqué ici le célèbre roman L’aveuglement puis l’excellent Tous les noms – deux livres que j’avais lus avec énormément de plaisir.
Aussi, lorsque Goran et moi nous sommes mis d’accord sur La lucidité de ce même écrivain pour une lecture commune, j’étais tout à fait enthousiaste et impatiente de découvrir cette histoire.

Avant de vous présenter ma chronique, je vous invite à prendre connaissance de celle de Goran ici : sur le blog « des livres et des films »

La Situation de départ de ce livre est particulièrement alléchante et semble promettre une histoire captivante :
Dans un pays indéterminé, qui pourrait être le Portugal ou la France – en tous cas, un pays occidental apparemment démocratique -, à l’occasion d’une élection municipale dans la capitale, on enregistre un taux record de votes blancs : 70%.
Le gouvernement décide de faire revoter la ville mais la proportion de votes blancs s’aggrave puisqu’elle atteint cette fois 84%.
Nous assistons aux manigances et aux vilains procédés du gouvernement pour reprendre le contrôle de la situation : tentatives policières de détecter la présence de perturbateurs anarchistes, espionnage des habitants, discrédit jeté sur « les blanchards » pour les faire passer pour des dangereux séditieux, etc.
Après réflexion, le gouvernement décide de déserter la ville, de changer de capitale, et de livrer les habitants à eux-mêmes, sans police, sans armée, sans maire ni gouvernement, en espérant engendrer un chaos suffisant pour ramener le peuple à la raison et rétablir l’ordre.
Mais les choses ne se passent pas aussi mal que prévu et le gouvernement va utiliser des moyens toujours plus autoritaires, criminels et cyniques pour rétablir la situation à son profit.
(…)

Mon humble Avis :

Il m’a semblé que ce roman n’était pas très vraisemblable : la tentative du gouvernement de faire passer les votes blancs pour des dangereux anarchistes et des brutes sanguinaires ne parait pas crédible quand ces votes blancs représentent 84% de la population.
A priori, si le peuple a voté blanc dans son écrasante majorité, il est bien placé pour savoir ses propres motivations, intentions et besoins politiques donc on imaginerait des assemblées citoyennes qui se mettraient en place, des nouveaux partis qui verraient le jour, et une prise en main populaire du destin commun.
Mais dans ce roman de Saramago, ce n’est pas du tout comme ça que les choses se passent : au contraire, le peuple se montre très passif, naïf et manipulable, ne cherche pas à s’organiser ou à élire des porte-paroles et le gouvernement en place s’oriente vers une attitude de plus en plus autoritaire et dictatoriale pour garder le pouvoir.
Je suis peut-être trop optimiste sur la capacité de réaction des peuples mais j’ai eu du mal à entrer dans cette histoire pour cette raison.
Vers la moitié du livre, l’auteur donne une orientation tout à fait différente à son histoire : on se dirige plus vers une enquête policière traditionnelle et l’aspect politique de satire des partis en place et des démocraties occidentales est moins présent.
A ce moment-là, on s’aperçoit que La Lucidité a été conçue comme la suite du roman le plus célèbre de Saramago : L’aveuglement, puisqu’on retrouve les mêmes personnages et que leur groupe est accusé d’avoir un rôle prépondérant dans le triomphe du vote blanc.
C’est vraiment très peu crédible selon moi, je n’ai pas vraiment accroché à cette intrigue tirée par les cheveux.
Par contre, j’ai, une nouvelle fois, beaucoup apprécié l’écriture de cet auteur, ses longues phrases très complexes, pleines de subordonnées et de digressions inattendues, au vocabulaire recherché et à l’humour pince-sans-rire – un style extrêmement savoureux qui donne envie d’aller jusqu’au bout !
Remarquons aussi, pour rendre justice à ce roman, que cette interrogation sur le vote blanc et les institutions politiques de plus en plus éloignées du peuple, ces crises de la démocratie représentative, sont tout de même intéressantes et ont le mérite de nous faire réfléchir et imaginer des alternatives.

Extrait page 333 :

A présent le commissaire va de nouveau sortir. Il a glissé les deux lettres dans une des poches intérieures de son veston, il a enfilé sa gabardine bien que la météorologie soit plus agréable qu’on ne pourrait s’y attendre en cette période de l’année, comme il put d’ailleurs le vérifier de visu en ouvrant la fenêtre et en observant les lents nuages blancs épars qui passaient en haut du ciel. Il se peut qu’une autre raison puissante ait pesé, en fait la gabardine, surtout dans sa version imperméable avec ceinture, constitue une sorte de signe distinctif des détectives de l’ère classique, tout au moins depuis que raymond chandler a créé le personnage de marlowe, si bien qu’en voyant passer un individu coiffé d’un feutre au bord abaissé sur le front et vêtu d’une gabardine dont le col est relevé, le fait de proclamer aussitôt que c’est humphrey bogart qui darde obliquement son regard pénétrant entre le bord du chapeau et celui du col est une science à la portée de n’importe quel lecteur de romans policiers, section mort violente. Ce commissaire-ci ne porte pas de chapeau, il est tête nue, la mode d’une modernité qui abhorre le pittoresque en a décidé ainsi et, comme on dit, vise à la tête avant même de demander si la cible est encore vivante. (…)

La Lucidité de José Saramago a été publié pour la première fois en 2004, et je l’ai lu chez Points dans une édition de 2006 où il compte 370 pages.

L’aveuglement, de José Saramago

aveuglement_saramago J’ai lu ce roman L’aveuglement du romancier portugais José Saramago parce que le blogueur Goran du blog des livres et des films, a réalisé une couverture pour ce livre et qu’il m’en a dit beaucoup de bien, aussi je le remercie pour ce judicieux conseil, et je vous conseille de visiter son blog ICI
Pour information, José Saramago est un romancier portugais mort en 2010, prix Nobel de Littérature en 1998, et qui a publié L’aveuglement en 1995.

L’histoire est simple, du moins dans son postulat de départ : En effet, un pays est touché peu à peu par une épidémie de cécité : cela commence par un seul individu puis se propage progressivement à toutes les personnes qu’il a croisées, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout le pays soit atteint, sauf une personne : la femme du médecin ophtalmologue que le premier aveugle est allé voir quand il s’est aperçu de sa cécité. Lorsque le groupe des aveuglés n’est constitué encore que de quelques cas, les autorités inquiètes de cette nouvelle forme de maladie les met en quarantaine dans un asile désaffecté, mais les nouveaux arrivants sont de jour en jour plus nombreux et la nourriture n’est pas souvent livrée, laissant les aveugles livrés à la faim à l’inconfort et au manque d’hygiène que leur handicap provoque.

Mon avis : C’est incontestablement un livre puissant, dont on ne ressort pas indemne car il est émaillé de scènes terribles, meurtres, viols, mais qui sont compensées par une grande finesse dans l’écriture, des réflexions tantôt psychologiques tantôt philosophiques, qui font qu’on ne s’enfonce jamais complètement dans la désespérance, sans compter la solidarité qui anime le petit groupe de personnages principaux, sorte de tribu archaïque menée avec intelligence par le médecin et sa femme.
Cette population perd, en même temps que la vue, toute dignité humaine et tombe dans un état d’animalité terrible, où la seule préoccupation est de trouver de la nourriture, il n’y a plus d’hygiène, plus de commerces, plus d’industries, le pays est livré aux pilleurs et à l’anarchie.
On a pu souligner que les personnages de ce roman n’avaient pas de nom, et en effet, ils sont désignés par un détail physique que les autres personnages ne peuvent pas voir (« la jeune fille aux lunettes teintées », « le garçon louchon », « l’homme au bandeau », etc.), seule la femme du médecin est identifiée par son statut d’épouse, que tous les autres personnages connaissent, montrant ainsi son rôle particulier dans l’histoire.
J’avoue avoir été étonnée (en bien) par la dernière partie du roman, que je ne dévoilerai pas, mais où l’atmosphère change notablement.