Complainte de la lune en province, de Jules Laforgue

COMPLAINTE
de la lune en province

Ah ! La belle pleine Lune,
Grosse comme une fortune !

La retraite sonne au loin,
Un passant, monsieur l’adjoint;

Un clavecin joue en face,
Un chat traverse la place :

La province qui s’endort !
Plaquant un dernier accord,

Le piano clôt sa fenêtre,
Quelle heure peut-il bien être ?

Calme Lune, quel exil !
Faut-il dire : ainsi soit-il ?

Lune, ô dilettante Lune,
A tous les climats commune,

Tu vis hier le Missouri,
Et les remparts de Paris,

Les fiords bleus de la Norwège,
Les pôles, les mers, que sais-je ?

Lune heureuse, ainsi tu vois,
A cette heure, le convoi

De son voyage de noce !
Ils sont partis pour l’Ecosse.

Quel panneau, si, cet hiver,
Elle eût pris au mot mes vers !

Lune, vagabonde Lune,
Faisons cause et mœurs communes ?

Ô riches nuits ! Je me meurs,
La province dans le cœur !

Et la Lune a, bonne vieille,
Du coton dans les oreilles.

***

Pierrots de Jules Laforgue

laforgue-notre-dame-la-lune

J’ai trouvé ce poème dans le recueil L’imitation de Notre-Dame la Lune, paru chez Poésie/Gallimard.
J’aime beaucoup ce poème, très descriptif, pour ses images insolites et frappantes et pour son travail très inventif sur le langage : j’aime bien, par exemple, qu’il fasse rimer « idem » avec « cold-cream » et qu’il évoque une « hydrocéphale asperge » ou encore le « souris vain de la Joconde » !
Ce recueil avait paru pour la première fois en 1886 et aurait été écrit vers 1884, Laforgue (1860-1887) avait alors vingt-quatre ans.

I

C’est sur un cou qui, raide, émerge
D’une fraise empesée idem,
Une face imberbe au cold-cream,
Un air d’hydrocéphale asperge.

Les yeux sont noyés de l’opium
De l’indulgence universelle,
La bouche clownesque ensorcèle
Comme un singulier géranium.

Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé,
Au transcendental en-allé
Du souris vain de la Joconde.

Campant leur cône enfariné
Sur leur noir serre-tête en soie,
Ils font rire leur patte d’oie
Et froncent en trèfle leur nez.

Ils ont comme chaton de bague
Le scarabée égyptien,
A leur boutonnière fait bien
Le pissenlit des terrains vagues.

Ils vont, se sustentant d’azur !
Et parfois aussi de légumes,
De riz plus blanc que leur costume,
De mandarines et d’œufs durs.

Ils sont de la secte du Blême,
Ils n’ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent : « Tout est pour le mieux,
 » Dans la meilleur’ des mi-carême ! »

Jules LAFORGUE

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