Journaux des dames de cour du Japon ancien

Couverture chez Picquier Poche

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur les Femmes Japonaises, je ne pouvais pas passer sous silence les dames de cour du Japon ancien, qui ont une grande importance pour la littérature nippone et qui ont créé de nombreux chefs d’œuvre intemporels et d’un très grand raffinement stylistique et culturel.

Note pratique sur le livre :

Ecrit au XIème siècle de notre ère.
Traduit par Marc Logé.
Editeur : Picquier Poche
Nombre de pages : 209

Quatrième de Couverture

Ces journaux intimes ont en commun d’avoir été écrits en japonais au XIème siècle par des femmes, et valurent à leurs autrices une gloire considérable qui fait encore d’eux aujourd’hui des chefs d’œuvre de la littérature mondiale.
Le journal de Murasaki Shikibu, qui écrivit les deux mille pages du Dit du Genji, n’a trait qu’à quelques années de sa vie ; celui d’Izumi Shikibu ne concerne qu’un épisode de la sienne, mais le journal de Sarashina, commencé à douze ans, s’acheva alors qu’elle avait atteint l’âge de cinquante ans.
Croquis d’éphémères plaisirs, du temps qui passe, descriptions de livres lus, d’endroits visités, de souvenirs, de rêves et de soliloques sur la vie et sur la mort qui versent au cœur du lecteur un émerveillement sans cesse renouvelé devant ce monde de poésie et de raffinement singulièrement émouvant.

Mon Avis :

J’avais déjà lu et chroniqué ici Les Notes de chevet de Sei Shonagon, qui datent de la même époque que ces Journaux des dames de cour et, comme ces quatre dames se connaissaient et se côtoyaient journellement, je pensais qu’il y aurait une forte ressemblance entre ces différents récits. En réalité, j’ai été heureusement surprise car chaque dame développe un style très personnel, du point de vue de ses idées et de son écriture.
Ainsi, dame Sarashina m’a semblé insister surtout sur les côtés émouvants de son récit, avec beaucoup de notations poétiques sur la nature qui font écho à ses propres sentiments, et une expression très profonde des choses tristes de la vie. Elle m’a paru plutôt sentimentale et romanesque, et je l’ai trouvée délicate et sympathique.
J’ai ressenti par contre nettement moins de sympathie pour Murasaki Shikibu qui n’hésite pas à dresser des portraits repoussants de ses contemporains et plus particulièrement des autres dames de cour (surtout de celles qui écrivent avec talent !) et on peut penser que l’esprit de rivalité et de jalousies entre ces dames devait être assez terrible et suffoquant, dans un lieu aussi étroit et renfermé sur lui-même que la Cour du Japon où, de plus, on n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de nouer des intrigues et s’épier avec avidité ! Ceci dit, en dehors de cet aspect médisant et méprisant, Murasaki Shikibu m’a paru également très fine dans sa vision de la vie et j’ai trouvé que nombre de ses idées montraient une certaine hauteur de vue, de la clairvoyance et de la sagesse.
La dernière dame de cour, Izumi Shikibu (qui n’a pas de lien de parenté avec la précédente) nous raconte quant à elle la belle histoire d’amour, tourmentée et complexe, entre un Prince et une femme solitaire. Comme le Prince est jaloux et que de nombreuses médisances courent sur cette femme esseulée, leur relation est émaillée de séparations, de malentendus et de réconciliations. Les deux amoureux ne cessent de s’envoyer des poèmes pour faire connaître leurs émotions et c’est donc, en même temps qu’un journal intime, un récit poétique.
Un beau livre, qui ressuscite devant nos yeux tout une époque disparue, et qui témoigne tout à la fois du côté intemporel et universel de certains sentiments ou émotions. J’ai eu plaisir à le lire !

Un Extrait page 50 (par Sarashina)

Après cela, je fus quelque peu inquiète et j’oubliai les romans. Mon esprit devint plus sérieux et je passai plusieurs années sans rien faire de remarquable. Je négligeai les services religieux et les observances des temples. Ces idées fantastiques des romans peuvent-elles se réaliser dans ce monde ? Si Père pouvait obtenir une bonne situation, je pourrais, moi aussi, jouir d’une vie beaucoup plus noble… Voilà les espoirs incertains qui occupaient alors mes pensées quotidiennes.
Enfin, Père fut nommé gouverneur d’une province très éloignée dans l’Est.
Il dit : « J’ai toujours pensé que si je pouvais obtenir un poste de gouverneur dans le voisinage de la capitale, je pourrais m’occuper de vous selon les désirs de mon coeur. Je voudrais vous mener voir les beaux paysages de la mer et de la montagne. Je voudrais aussi que vous puissiez vivre entourée d’une suite qui dépasse les possibilités de notre situation actuelle. Notre karma dans une vie précédente a dû être défavorable. Maintenant, il me faut partir vers un pays très éloigné, après avoir attendu si longtemps. Lorsque je vous ai emmenée, alors que vous étiez une petite fille, vers la province de l’Est, le moindre malaise me causait une inquiétude fort vive, car je me disais que si je mourais, vous erreriez seule dans ce lointain pays. Il y avait beaucoup à craindre dans ce pays d’étrangers, et j’y eusse vécu avec l’esprit plus tranquille si j’y avais été seul. (…)

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Un Extrait page 138 (par Murasaki Shikibu)

La dame Sei Shonagon est une personne très orgueilleuse. Elle a une haute opinion de sa valeur et répand partout ses écrits chinois. Pourtant, si nous l’étudiions de près, nous trouverions qu’elle est encore imparfaite. Elle s’efforce d’être exceptionnelle, mais, naturellement, les personnes de ce genre vous offensent et finissent par s’attirer des déboires. Celle qui est trop richement douée, qui s’abandonne trop à l’émotion, alors même qu’elle devrait faire preuve de réserve, perdra, malgré elle, le contrôle d’elle-même. Comment une personne aussi vaniteuse et aussi insouciante pourra-t-elle finir ses jours dans le bonheur ? (…)

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Le Journal d’un chômeur, de Gérard Lemaire

couverture chez federop

J’avais déjà eu l’occasion de parler des poèmes de Gérard Lemaire (1942-2016) en octobre 2020 et ces lectures poétiques m’avaient donné envie de mieux connaître cet auteur, avec cette fois un livre en prose, sans doute très autobiographique, « Journal d’un chômeur », qui a été publié en 1974 par les éditions Fédérop et que l’on peut encore trouver en occasion sur Internet.

Contrairement à mon habitude, je ne vais pas résumer le début du livre car il s’agit d’un journal intime sans intrigue véritablement linéaire et chronologiquement racontable. Ici, ce sont surtout les épisodes de la vie d’un chômeur, avec tout ce qu’elle peut comporter de répétitif, de cyclique, et de terrible vacuité : pointage hebdomadaire à l’ANPE (ancêtre de l’actuel Pôle Emploi), rencontres animées avec des copains ou d’anciens collègues d’usine ou de chantier (le narrateur est ouvrier), réactions du narrateur par rapport aux informations télévisées ou radiophoniques sur les hommes politiques et La Crise économique, tentatives ratées de trouver du travail ou de séduire telle ou telle femme, attitudes de ses parents (chez qui il se retrouve obligé de retourner, par manque d’argent) qui sont à la fois protecteurs, infantilisants, et pas vraiment compréhensifs.

Mon humble Avis :

J’ai été un peu mitigée sur ce livre, qui a des tas d’aspects intéressants mais dont l’écriture visiblement très inspirée par Céline m’a un peu fatiguée, avec ses interjections à répétition, ses points d’exclamation, ses rugissements et vociférations quasi-constants. Je veux bien croire que le narrateur est très en colère et très révolté d’être au chômage et qu’il entend nous le faire savoir au maximum, mais toutes ces invectives m’ont fait un effet pénible à force d’accumulation.
Pour avoir été longtemps au chômage, j’ai pu comparer, grâce à ce livre, la situation que j’ai connue il y a vingt ans avec celle qui existait dans les années 70, aux tous débuts du chômage de masse. J’ai appris ainsi que les conseillers de l’ANPE étaient alors appelés des « prospecteurs-placiers » et qu’ils étaient censés faire toutes les démarches auprès des entreprises pour vous trouver du travail : coups de téléphone, prise de renseignements puis de rendez-vous, etc.
Inutile de dire que trente ans plus tard ça ne se passait plus du tout ainsi et que les chômeurs devaient se débrouiller tout seuls. De nos jours, ça n’a pas dû non plus évoluer vers plus de confort pour les chômeurs, bien au contraire.
Mais revenons à notre sujet !
C’est toute une époque qui ressurgit devant nous avec ce Journal d’un chômeur, une certaine vision de la gauche contestataire et post-soixante-huitarde, le septennat de Valéry Giscard D’Estaing, l’écoute de rock américain sur des disques vinyle, les hippies, les revendications sociales, féministes, les désirs omniprésents de liberté et d’épanouissement.
J’ai trouvé intéressant d’entendre la parole d’un ouvrier – jeune de surcroît (il a 32 ans en 1974) – et je me suis rendue compte que bien peu d’éditeurs d’aujourd’hui publieraient le témoignage engagé et insoumis d’un ouvrier au chômage, ils ne trouveraient ça probablement pas très vendeur, ni très « sexy » ni très « feel-good ».
Et c’était au moins le mérite des années 70 d’avoir une certaine considération pour les pauvres, les exclus et les malchanceux et de leur laisser parfois la parole, bien que le narrateur de ce Journal ne cesse de protester contre le rejet de la société.
Tout de même, Gérard Lemaire exprime parfois, d’une manière très poignante, le sentiment de vide et d’angoisse lié au chômage, et cet aspect du livre n’a absolument pas vieilli et m’a paru intemporellement vrai.

Un extrait page 122 :

(…) Rien à faire. Passer. Suivre son tracé comme un somnambule. Rentrer dans ses tiroirs. Le chômeur est quelqu’un qui se fait tabasser tous les jours : par l’indifférence, le silence efficace, l’incompréhension, la normalité. Même s’il réagit, s’il tente de prendre la parole, on l’ensevelit dans les belles paroles, les vagues promesses. Il est diaphane, transparent, fantomatique. C’est un jeune. Ou vieux. Il n’existe pas, en somme. Un homme n’est jamais chômeur, ou c’est l’exception des exceptions, un K. Traqué par la misère, le chômeur ne se révolte pas, il se cache. Il dissimule ce qu’il peut dissimuler de son drame. On le voit venir de loin, de toute façon. Avec sa dégaine de tristesse. Un air pas du tout « à la mode ». Une dégaine de prolo, de vrai prolo, sans bagnole à la sortie… Il a toujours un peu l’air de trainer, d’être pas bien là. Tout à fait incadrable. Dans l’information, mais en chiffres ! Numéroté ! Vous ne voyez pas un chômeur intervenant dans un débat à la télé : il ne saurait rien dire ! Il dégoiserait !… Montrer cette loque de frusques grises, vous imaginez pas ! Ca vous couperait l’appétit ! La bouche pleine de merde ! Retourne dans ton faubourg, mon pote, dans ta crasse. (…)

Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre

Couverture chez Flammarion

Le Voyage autour de ma chambre est un classique de l’extrême fin du 18è siècle, écrit entre 1790 et 1794, il est publié en 1795.
Xavier de Maistre (1763-1852) était le jeune frère du comte Joseph de Maistre (1753-1821), homme politique antirévolutionnaire – autrement dit royaliste – philosophe et écrivain très reconnu à son époque (plus que Xavier) et aux œuvres beaucoup plus « sérieuses » que celles de ce jeune frère. Il a malgré tout contribué par son aide à la publication de ce Voyage autour de ma chambre.
Xavier de Maistre a d’abord embrassé une carrière militaire, qu’il a continuée jusqu’en 1816. Royaliste comme son frère, il s’est exilé en Italie, à Turin, durant la Révolution française. Il a ensuite voyagé en Suisse, puis en Russie, et ne s’est donc pas contenté de faire le tour de sa chambre !

Petite Présentation de l’éditeur (Quatrième de Couverture) :

Un jeune officier, mis aux arrêts à la suite d’une affaire de duel, voyage autour de sa chambre, ironique explorateur des petits riens, mais aussi tendre et pudique chantre des souvenirs qui surgissent au gré de sa pérégrinante rêverie. Entre la légèreté du XVIIIè siècle aristocratique et galant et le traumatisme de la Révolution, la fantaisie paradoxale de Xavier de Maistre balance savamment, tempérant les nostalgies de l’exil d’un humour tout droit venu de Sterne. On n’a jamais été solitaire et enfermé avec tant d’esprit. Odyssée comique, le Voyage autour de ma chambre s’impose comme un classique, à revisiter d’urgence, de ce tournant de siècle qui vit naître le monde moderne.

Mon humble Avis :

Ce petit livre en quarante-deux chapitres de deux ou trois pages chacun, est un mélange délicat d’humour et de légère mélancolie. L’auteur nous fait voyager, durant ces quarante-deux jours, de son lit à ses différents sièges et fauteuils, jusqu’à son bureau puis à sa bibliothèque, en passant par les gravures décorant successivement tel ou tel mur. Bien sûr, ces tableaux et cette bibliothèque font l’objet de développements un peu plus étoffés que les fauteuils, encore que certains accidents puissent se produire en cours de route comme dans tout véritable périple digne de ce nom.
Ce « voyage » est surtout l’occasion pour Xavier de Maistre de partager avec nous ses pensées sur des sujets variés, avec l’art du coq-à-l’âne et de l’imprévu, par exemple ses points de vue très ironiques sur le duel, sur la coquetterie des femmes, sur les mérites comparés de la musique ou de la peinture, ou encore sur la dualité entre l’âme et le corps (qu’il appelle « la bête »). Ces avis paraissent généralement amusants mais aussi très pertinents, et peuvent nous inciter à la réflexion.
Ce fut en tout cas une lecture très agréable, et bien adaptée à notre actuelle période de confinement !

Un Extrait page 43
(Début du chapitre II)

Je pourrais commencer l’éloge de mon voyage par dire qu’il ne m’a rien coûté ; cet article mérite attention. Le voilà d’abord prôné, fêté par les gens d’une fortune médiocre ; il est une autre classe d’hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d’un heureux succès, par cette même raison qu’il ne coûte rien. – Auprès de qui donc ? Eh quoi ! Vous le demandez ? C’est auprès des gens riches. D’ailleurs de quelle ressource cette manière de voyager n’est-elle pas pour les malades ? Ils n’auront point à craindre l’intempérie de l’air et des saisons. – Pour les poltrons, ils seront à l’abri des voleurs ; ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi n’avaient point osé, d’autres qui n’avaient pu, d’autres enfin qui n’avaient pas songé à voyager, vont s’y résoudre à mon exemple. L’être le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent ? – Courage donc, partons.(…)

Un lit de Malade Six Pieds de Long, de Masaoka Shiki

J’ai lu ce livre car j’en ai entendu parler sur le blog de Goran, dans une excellente chronique qu’il vous plaira sans doute d’aller lire en suivant ce lien.
Ce livre est une sorte de journal intime ou de recueil de réflexions, constitué par les articles que l’auteur écrivait chaque jour, la dernière année de sa vie, à destination du journal Nihon. Tuberculeux, il se trouvait à ce moment cloué au lit, tourmenté par de terribles souffrances, difficiles à apaiser.
Avant de poursuivre, je dirai quelques mots de présentation sur l’auteur : Shiki Masaoka (1867-1902) est un poète, critique et journaliste japonais. Il est considéré comme l’un des quatre maîtres classiques du haïku japonais. Il a influencé la poésie japonaise du XXè siècle. Il est mort à 35 ans de la tuberculose. (Source : Wikipedia).

Masaoka Shiki souffre d’être immobilisé, malade, dans la solitude et sans beaucoup de distractions à part la lecture, l’écriture, et la contemplation de peintures qui éveillent chez lui des pensées sur l’art et les artistes. Il se montre souvent critique envers telle ou telle oeuvre peinte ou tel ou tel haïku, exposant ses critères esthétiques avec une grande finesse d’analyse et un sens de la nuance très subtil. J’ai aimé particulièrement les pages où il disserte sur les haïkus, soupesant le sens de chaque mot, ce qui nous fait prendre conscience de la complexité de cet art poétique où rien ne doit être laissé au hasard et où il faut fuir les effets superficiels.
Mais il n’est pas question que de sujets artistiques et intellectuels dans ce livre, loin de là. Ainsi, Masaoka Shiki nous décrit son cadre de vie, compare le goût des poires occidentales et des poires japonaises (ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres), parle des visites qu’il reçoit, des femmes de sa famille qui ne s’occupent pas assez de lui à son goût et dont il déplore le manque d’éducation, mais aussi des douleurs qui l’assaillent sans répit. Il évoque même la mort, sans insister beaucoup sur le sujet, qu’il semble considérer avec un certain détachement.

Un beau livre, touchant et instructif, qui plaira beaucoup aux amateurs de poésie japonaise.

Le Capitaine est parti déjeuner (…), de Charles Bukowski

J’avais déjà lu avec plaisir les poèmes de Bukowski mais j’appréhendais un peu de rentrer dans ses romans et autres ouvrages en prose, de crainte que son univers soit un peu trop cru et brutal pour moi.
C’est néanmoins avec curiosité et sans trop de craintes, que j’ai commencé Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, déjà parce qu’il s’agit d’un journal intime, et surtout parce que l’auteur avait plus de soixante-dix ans au moment de sa rédaction.
C’est donc un Bukowski assagi, fatigué, et fréquemment atteint de problèmes de santé, que nous croisons dans ce récit, mais il ne manque pas de vigueur et de verve pour évoquer ses révoltes et ses dégoûts, lui qui se présente volontiers comme un misanthrope. Et, effectivement, peu de gens trouvent grâce à ses yeux.
Lui qui a longtemps souffert de la misère, qui a mis de longues années à accéder à la reconnaissance, il est maintenant un écrivain riche et célèbre, mais il ne semble pas dupe de cette notoriété, il n’en tire pas une excessive vanité et, restant philosophe, regarde tout cela avec détachement.
On prend plaisir à écouter ses coups de gueule et ses accès de mélancolie ou de lassitude.
Nous suivons Bukowski sur les hippodromes, où il passe ses journées à parier et surtout à observer la nature humaine, mais aussi, la nuit, chez lui, devant son ordinateur où il écrit avec passion pendant des heures d’affilée.
Son style est net et précis, souvent trivial, parfois cassant, mais j’apprécie ce langage direct et savoureux.

Voici un extrait page 147

Ce n’est que de retour à la maison que je refais mumuse avec la Grande Faucheuse. Mais juste un petit peu. Surtout pas d’excès en ce domaine. Non que la mort m’épouvante ou que j’en déplore l’inéluctabilité. Mais à trop la courtiser, on n’en retire aucun plaisir, comprenez-vous ? Alors, quand y penser ? Eh bien, pourquoi pas la nuit de mercredi prochain ? Ou pendant mon sommeil ? Et si j’attendais la gueule de bois carabinée ? Ou un accident de la route ? Quel sale boulot ! Mais faut quand même le faire. Car, une fois niée l’existence de Dieu, on peut sortir prendre l’air. Gonflé à bloc, la tête haute, prêt à affronter le monde extérieur. En définitive, ce n’est pas plus chiant que de remettre, chaque matin, ses chaussures. Mais supposons que je décède à l’improviste, je ne regretterais qu’une chose : ne plus pouvoir tartiner de la copie. Car écrire vaut mieux que boire. (…)

Quelques proses de Raphaële George

Note biographique : Raphaële George ( de son vrai nom Ghislaine Amon ), peintre et écrivain, est née le 2 avril 1951 à Paris où elle a vécu et où elle est décédée le 30 avril 1985. Après son bac, elle entreprend des études d’économie, études qu’elle interrompt en 1973 pour entrer à l’Ecole Normale d’Instituteurs. Devenue institutrice, elle exerce ce métier jusqu’en 1979, année où elle obtient le capes d’arts plastiques et un poste de professeur dans un lycée de banlieue parisienne. Elle s’investit beaucoup dans sa nouvelle fonction et fait preuve, auprès de ses élèves, d’une grande inventivité.
Son premier livre, Le petit vélo beige, sort en 1977 aux éditions de l’Athanor. Elle écrit aussi quelques articles de critique littéraire dans Libération et puis fonde, aussi en 1977, avec Mireille Andrès et Jean-Louis Giovannoni Les Cahiers du Double, revue de littérature et de sciences humaines, qu’elle dirige ensuite avec ce dernier jusqu’en 1981. Parallèlement à ses activités littéraires, Raphaële George peint (Draps, Suaires) et expose fréquemment, seule ou en groupe.
Début 1984 elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer et en mars de cette même année elle décide de prendre le pseudonyme de Raphaële George.

Proses

Journal sans date

La certitude que j’ai maintenant, née par ce livre et qui remonte en lui, est que pour me reconnaître il me faut les mots d’un autre. Des mots qui nous auraient été donnés comme une mère donne le sein. C’est comme si j’avais créé quelqu’un qui tienne à moi, pour m’empêcher de mourir. C’est comme si quelqu’un me percevait de loin, dans un pays que je ne connais pas, prise par ce mouvement qui au présent m’attire vers la chute, le déséquilibre, et qui veuille m’enseigner l’amitié … Ce quelqu’un veille constamment au-dessus de mon épaule, sait que je ne dois pas rester seule. Ce quelqu’un veut que je comprenne, lorsque je n’aurai plus besoin des autres mais seulement de ma vie, qu’il n’y a rien d’autre à peupler que la foi qui nous anime et que nous refusons en vain.

(…)

Ainsi, ce quelqu’un erre dans le lointain étranger, me faisant signe par instant. Cette distance le rend, la rend, les rend proches encore. Nous sommes unis au silence où toute ombre ne peut que nous vouloir le bien. J’ai hâte d’être ombre moi-même enfin dégagée de tout ce qui faisait le corps lourd et la raison dans la peine.

*
L’acte d’écrire sort du champ de la volonté à tel point que j’ai souvent cette impression que ce n’est pas moi qui écris mais quelqu’un d’autre. Au fond, je donne mon âme à cet être intérieur dont j’ignore les vraies intentions. Je me prête à son jeu.
Parfois, il me paraît être le diable, il me prend ma conscience, et lorsqu’après d’étranges heures passées à noircir des feuilles, il me la rend, tout devient pâle.

***

Pour cet article, je me suis beaucoup inspirée de la revue Diérèse n°63 qui consacrait un long article à Raphaële George.

Journal d’un roman n°6

Vous vous souvenez peut-être, chers lecteurs, qu’au mois d’avril de cette année j’avais terminé l’écriture du premier jet d’un roman – récit autobiographique plus exactement – , avec l’intention de le corriger un mois plus tard, et hésitant beaucoup sur une éventuelle tentative de publication ?
Eh bien, il m’aura fallu en réalité cinq mois de réflexion avant de pouvoir prendre une décision …
J’ai laissé reposer ce récit sans y toucher et c’est seulement au mois de septembre que j’ai eu le courage de remettre mon nez dedans. J’avais peur de découvrir de nombreux défauts et faiblesses mais, finalement, je n’aurai passé qu’une dizaine de jours à faire des corrections, qui ont été le plus souvent minimes : changement d’un mot ou d’une tournure de phrase, correction de coquilles. Une réécriture de certains passages a parfois été nécessaire, et j’ai aussi réalisé quelques coupes de paragraphes qui ne me plaisaient plus …
Et puis j’ai sauté le pas : j’ai envoyé ce récit à trois éditeurs de moyenne importance vers la mi-septembre. Sur le site internet de de l’un de ces éditeurs il est précisé qu’il faut compter deux mois d’attente pour avoir une réponse après l’envoi d’un manuscrit, je prends donc mon mal en patience et vise la mi novembre avec impatience !
Ce qui m’a décidée à contacter des éditeurs c’est d’abord la curiosité : l’envie de faire lire ce travail à des professionnels, l’envie de savoir ce que vaut ce récit (même s’il est probable que je ne reçoive de la part des éditeurs que des refus sous forme de lettres-types, mais on ne sait jamais !). Et puis je crois que j’aurais trouvé dommage de garder ce texte dans un tiroir, sans lui donner au moins une chance de voir le jour.
Période d’attente donc !
Rubrique à suivre …

Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux

regarde-les-lumieres-mon-amour-ernauxComme je m’intéresse particulièrement, cette année, à l’œuvre d’Annie Ernaux, je me suis acheté ce petit livre très original – son dernier livre – paru en 2014 aux éditions du Seuil dans la collection « Raconter la vie ». Livre assez inclassable, présenté comme un journal intime sur une période d’un an : du 8 novembre 2012 au 22 octobre 2013, l’auteure note les impressions et les réflexions que lui inspirent ses courses régulières à l’hypermarché Auchan des Trois-Fontaines de Cergy. C’est un lieu où elle aime aller « pour voir du monde » et où elle aime se mêler à des populations diverses, qui ne se croisent que dans ce magasin, mais c’est aussi un endroit où règne une certaine pression sur les clients, elle parle même d’aliénation, les caméras de surveillance sont là pour épier ses faits et gestes, la culture n’est représentée que par quelques best-sellers sans intérêt, la queue aux caisses est une épreuve difficilement supportable … En même temps, chaque rayon est un petit monde en soi, les vendeurs du rayon hi-tech sont en quelque sorte l’aristocratie de l’hypermarché, écrasant tout leur monde de leur supériorité, tandis que le poissonnier se flatte lui aussi de ne pas être un vendeur comme les autres mais « un artisan » et que les caissières sont peu à peu remplacées par des machines dont personne ne sait se servir.

J’ai choisi un extrait qui m’a plu et que je trouve très intéressant – pages 66-67 :

Ici, le soir d’un autre été, j’étais prise dans une file d’attente si longue qu’elle commençait entre les rayonnages de biscuits, loin d’une caisse devenue invisible. Les gens ne se parlaient pas, ils regardaient devant eux, cherchant à évaluer la vitesse de progression. Il faisait très chaud. M’est venue la question que je me pose des quantités de fois, la seule qui vaille : pourquoi on ne se révolte pas ? Pourquoi ne pas se venger de l’attente imposée par un hypermarché, qui réduit ses coûts par diminution du personnel, en décidant tous ensemble de puiser dans ces paquets de biscuits, ces plaques de chocolat, de s’offrir une dégustation gratuite pour tromper l’attente à laquelle nous sommes condamnés, coincés comme des rats entre des mètres de nourriture que, plus dociles qu’eux, nous n’osons pas grignoter ? Cette pensée vient à combien ? Je ne peux pas le savoir. Donner l’exemple, personne ne m’aurait suivie, c’est ce que raconte le film Le grand soir. Tous trop fatigués, et bientôt nous serions dehors, enfin sortis de la nasse, oublieux, presque heureux. Nous sommes une communauté de désirs, non d’action.
Le rêve de mon enfance d’enfant de guerre, nourrie des récits de pillage de 1940, était d’entrer librement dans les magasins désertés et de prendre tout ce qui me faisait envie, gâteaux, jouets, fournitures scolaires. Qu’on l’ait fait ou non, c’est peut-être ce rêve qui flotte confusément dans les hypermarchés. Bridé, refoulé. Considéré comme infantile et coupable.

Journal d’un roman n°5

Il y a une bonne dizaine de jours j’ai terminé l’écriture de mon roman, du moins j’ai terminé le premier jet et fait les premiers niveaux de corrections.
J’ai donné immédiatement le manuscrit à lire à deux amies.
L’une a été très positive sur mon travail, l’autre a été plus réservée parce que la structure du récit lui semblait peu claire, ce que je conçois très bien.
En tout cas, leurs avis m’ont beaucoup rassurée et je les remercie grandement.

Je souhaite maintenant prendre du recul et « laisser reposer » le manuscrit avant de le reprendre pour plus de corrections.
J’ai repris hier l’écriture poétique et j’essaye de ne plus penser à ce roman.
Peut-être, quand je le relirai (d’ici 15 jours ou trois semaines), ne me plaira-t-il plus et ne me reconnaîtrai-je plus dans cet écrit ? Cela m’est déjà arrivé avec des poèmes.

Il y a aussi la question de l’envoi aux éditeurs.
Je révèle dans ce roman des choses très personnelles, parfois impudiques. Je n’ai pas forcément envie que ma famille sache tout cela sur moi, ou lise ce que je pense d’elle.
La tentation existe, de garder ce roman dans un tiroir et de ne rien tenter pour le publier.
Mais la tentation existe aussi, de faire quelques envois à des éditeurs « pour voir ».

On verra. Pour le moment je laisse reposer !

Rubrique à suivre …

Les Heures silencieuses de Gaëlle Josse

Josse_heures_silencieusesEntre novembre et décembre 1667, à Delft, une femme de la grande bourgeoisie tient son journal, se souvenant des événements les plus marquants de sa vie.
Tout part d’abord d’un tableau : Intérieur avec une femme à l’épinette d’Emmanuel De Witte : cette femme à l’épinette – mystérieusement représentée de dos, le front réfléchi par un miroir – c’est elle, la narratrice, Magdalena Van Beyeren. Pourquoi a-t-elle choisi d’être ainsi représentée de dos, c’est le suspense de ce livre, et nous n’en connaîtrons la raison que dans les dernières pages.
Fille de l’administrateur de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, elle se montre, dès l’enfance, aussi fascinée par les navires quittant le port de Rotterdam qu’habile et consciencieuse dans l’étude des livres de compte.
Elle fait un mariage d’amour et la charge de son père revient alors à son époux, qui développe le négoce d’autres marchandises et qui s’engage même dans la traite des esclaves – ce que Magdalena réprouve pour des raisons religieuses – et qui tourne d’ailleurs à l’échec.
Suivent les naissances successives de leurs enfants, dont plusieurs meurent en bas âge, mais cinq d’entre eux survivent et leurs caractères – extrêmement différents les uns des autres – sont dépeints par cette mère avec beaucoup de finesse et d’acuité.

Mon avis : C’est un livre très joliment écrit, la narration est faite avec délicatesse et chaque phrase est minutieusement pesée et ciselée pour n’en dire ni trop ni trop peu.
La vie de cette femme, Magdalena, est intéressante et m’a semblé représentative de ce que pouvait être la vie d’une bourgeoise hollandaise du 17è siècle, confinée à l’intérieur de sa maison et vouée aux soins de sa famille et à ceux du commerce de son père, puis de son mari.
La psychologie de cette femme, marquée par un souci de moralité mais habitée en même temps par des désirs secrets, m’a semblée également en accord avec l’idée que l’on peut se faire de cette époque et de cette société.
J’ai apprécié que le tableau de De Witte (l’illustration de couverture) soit posé comme une sorte d’énigme dès le début du livre car, au fur et à mesure des pages, texte et image se donnent mutuellement du sens et de la profondeur.
Il est facile et très agréable de rentrer dans ce roman, et je n’ai pas été étonnée d’apprendre que Gaëlle Josse était poète avant de devenir romancière, cela se devine facilement d’après son style.