Un autre poème d’amour de Jean Grosjean

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Ayant pris un grand plaisir à lire Les élégies de Jean Grosjean, je publie un deuxième poème extrait de ce beau recueil.

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Septembre vient nous habiter timide comme une lampe regarde au crépuscule s’ouvrir l’armoire sur des scintillements sombres et le jardin se clore sur ta rougeur quand tu n’aurais plus dû venir.

Sous l’arbre mort de quel morne printemps ai-je oublié mon nom pour aller voir se coucher dans la mer mes songes quand je n’avais presque plus à t’attendre ?

Mes délires voguaient au fil de l’eau vers d’obscurs échouements jusqu’à cette heure où tu vainquis les puissances d’espoir par ta façon railleuse d’en douter.

Surprendre encore pour toute merveille à l’aube, avec une longue respiration pensive, comme telle empreinte de cheval sous les rosées dans une clairière impraticable, ton pas entre deux marjolaines !

Que j’ai connu de signes admirables sous la brindille morte et dans la nue avant le soir où m’atteignit, pareille au cher allongement de l’ombre, ta main pour t’acquitter de leurs promesses.

L’homme, qui montait à travers les bourgeons pour contempler au loin les campagnes roses, ne s’en revint épris que de tristesse le long des noirs étangs sans se douter que ton étoile se lèverait sur les bois.

La blême vapeur dont les ruisseaux se couvrent quand la lune jette ses silex aux talus, mon cœur sauvage s’y fia moins qu’à ton âme qui voile si bien ton corps sans le cacher.

Du verger ténébreux où s’entreposent tes fardeaux de senteurs, voici monter, avec ses doux froissements d’étendard, ta flamme ardemment lente.

Quand te récuseraient de leurs pierreries les trônes, les châsses et les constellations, rien ne fera qu’en notre heure éphémère une feuille qui tombe dans l’ombre ait dilaté d’autre iris que le tien.

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Un poème d’amour de Jean Grosjean

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J’ai trouvé ce beau poème d’amour dans le recueil Elégies de Jean Grosjean.
Ce mince recueil fait partie du livre La Gloire, publié chez Poésie/Gallimard.

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Mieux vaudrait ta rancune que ton silence si tu me laisses à ce semblant de vie qu’allument, le soir, les hommes au bord des routes.

Que j’ai souffert des étoiles moqueuses quand jamais aube avec ses regards verts n’allait rien voir de toi dans les buissons !

Longtemps ton nom n’a été qu’un murmure de brise qui rôde à travers les feuillages mais mon cœur n’écoutait rien d’autre.

Puisque ta face est le lieu de mon âme, j’aimerais mieux ta haine que ton mépris mais puisses-tu ne pas trop m’entendre.

J’avoue souhaiter plutôt ton mépris même que d’errer dans la brume sur les étangs sans savoir si de grands roseaux te cachent.

Comment retraverser les jours déserts dont tu n’étais ni le soleil ni l’ombre, après que tu m’as regardé ?

Je t’ai juré que tu n’aurais pas honte de mon chemin qui descend vers la nuit mais, si je suis parjure, ne t’effraie pas.

Tant de feuilles mortes pourrissent dans les mares, en l’honneur du printemps, que j’accroîtrai ta gloire de mes défaites.

Le ciel du soir ou de l’aurore est blanc dans l’arbre clair de novembre ou d’avril mais c’est toujours le temps de t’apporter ma première et ma dernière âme.

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Je me rends compte en relisant ce poème qu’il pourrait s’adresser aussi bien à une femme aimée qu’à un Dieu (Jean Grosjean était devenu prêtre en 1939, puis s’était marié en 1950).