Deux poèmes de Jean-Claude Pirotte

Ces deux poèmes sont extraits du recueil Ajoie paru chez Poésie/Gallimard en février 2018.
Jean-Claude Pirotte (1939-2014) est un écrivain et poète belge.

***

Le bonheur des jours de pluie
quand la lucarne est un tambour
c’est la musique du ciel
l’enfant dit : les larmes des anges

et nous pensons qu’il faut mourir
afin de toujours entendre
pleurer le ciel du fond des siècles
aurons-nous le temps d’attendre

la mort de près la mort de loin
les disparus de naissance
l’enfant dit je serre les poings
c’est à la pluie que je ressemble

***

tous ces regards croisés vieilles étoiles
des rengaines de faubourg
et nos amours ? la lune éclaire
obliquement les carrefours

où nous dansions et les terrasses
avec les ombres des buveurs
dérivent doucement vers le fleuve
le corps de la ville s’efface

et l’eau brumeuse de l’oubli
gagne peu à peu les visages
comme si le peintre endormi
s’était séparé des images

***

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Trois poèmes de Jean-Claude Pirotte

autres_sejours_pirotte
La dernière fois que j’avais publié des poèmes de Jean-Claude Pirotte, les réactions des lecteurs et lectrices avaient été très positives, et je m’étais promis de consacrer plus tard un autre article à ce poète.
Voici donc trois nouveaux poèmes extraits du recueil « Autres séjours » et cette fois ayant pour thème le chat du poète, qui venait alors de mourir.
Ce recueil avait paru en 2010 aux éditions Le temps qu’il fait.

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je t’écris chaque jour
je sais que tu peux lire
d’instinct d’un seul coup d’œil
entre toutes les lignes

pensez-vous dit la voisine
il écrit à son chat
s’il vivait passe encore
mais son chat il est mort

***

La lune au coin du toit
aussi ronde que l’œil
ou plutôt la pupille
très jaune d’un chat noir

mais la lune était blanche
la nuit où tu es mort

***

N’en as-tu pas assez d’être mort ?
Ici nous te cherchons encore
l’heure est venue ne crois-tu pas
de recommencer une vie

avec le vent et la pluie
comme si c’était hier
ou même aux sources du temps

tu redeviendrais le gardien
de ce royaume du silence
où nous survivons égarés

***

Et voici un quatrième poème sur la thématique de la mort (mais humaine cette fois)

Je sais que la mort me précède
depuis toujours – avant de naître
nous sommes tenus de mourir
c’est un mort qui commence à vivre

le vivant n’est que le fantôme
du revenant qu’il deviendra
pour lui-même à chaque détour
du temps à chaque heure du jour

et jusqu’à n’être enfin personne
une absence dans de beaux draps

Deux poèmes de Jean-Claude Pirotte

autres_sejours_pirotte J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Autres séjours de Jean-Claude Pirotte, qui date de 2010 et qui avait été publié chez Le temps qu’il fait.
Ce recueil est un des derniers de Jean-Claude Pirotte, décédé en 2014.

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Un vol de pigeon s’abat
dans la rue où luit la pluie
la jument du vigneron
est morte au lever du jour

le deuil s’étend sur les monts
les bêtes les gens partagent
le temps des morts et l’hiver
mais chacun garde les yeux secs

chacun se tient au cœur de l’âge
et de si loin l’enfance encore
têtue anime les visages
avant de mourir à son tour

***

toujours et toujours
la même musique
la rengaine des jours
le ronronnement triste

des tristes alentours
et le gris des bâtisses
et l’éternel retour
des médiocres supplices

de séjour en séjour
présumés rien n’existe
sinon le ciel autour
d’un fanal de lampiste

***

Et voici un petit troisième, pour la route :

à l’origine des tempêtes
se trouve un verre d’eau
jamais nous n’entendrons
parler d’une tempête
dans un verre de vin

L’année poétique 2009 – meilleurs poèmes


En 2009 avait paru aux éditions Seghers L’année poétique, anthologie des meilleurs poèmes francophones parus cette année-là en recueils ou en revues, et donnant un bon aperçu général de la poésie contemporaine, avec ses qualités mais aussi ses tics et ses manques.
Cette anthologie était présentée par les trois poètes Patrice Delbourg, Pierre Maubé et Jean-Luc Maxence, également éditeur et directeur de revue.
L’année poétique 2009 mettait à l’honneur plus particulièrement la Belgique, avec cette accroche facétieuse : « Un poète français sur deux est belge. » et il est vrai que les poètes belges étaient bien représentés, avec vingt-cinq auteurs parmi lesquels Guy Goffette, Werner Lambersy, William Cliff, Yves Namur et bien d’autres.

J’ai choisi cinq poèmes dans cette anthologie :

JACQUES ANCET

La fatigue a des couleurs
comme les saisons. Elle a
ses douceurs et ses éclats,
ses silences. Mais surtout
ce qu’elle permet de voir :
d’une chose à son image,
imperceptible, une sorte
de distance sans distance.
L’incertitude du monde.
Comme un vacillement bref.

BERTRAND DEGOTT

J’ai sur ma table un bouquet de pervenches
qui commence à pâlir … on en trouvait
à profusion dans la forêt dimanche
(parfois c’est comme si rien n’entravait

le cœur, on entretient l’oubli … n’empêche
que tout s’impose avec le temps, le mur
enfin s’effondre, la fleur se dessèche
et l’amour se pourrit comme un fruit mûr)

je te confie ce bouquet de langage
emporte-le sur les chemins où tu
situes la crête et qu’afin de partage
il y résonne autant que je l’ai tu

la pâleur j’y consens, que soit diaphane
ce qui doit l’être et que le reste fane.

ALAIN SUIED

Les morts sont légers
plus légers que l’air.

C’est nous qui portons
leur poids à l’épaule.

C’est nous qui écoutons
leur vraie voix dans nos cœurs.

Les morts sont légers
plus légers que le sommeil.

Ils nous parlent en secret
dans la langue pure des galaxies.

Ils nous tirent vers le haut
tandis que l’oubli et la faiblesse

nous ramènent vers la terre.

Les morts sont légers
plus légers que le souvenir.

Ils nous parlent en secret
dans la langue oubliée des enfants.

Ils nous tirent vers l’azur
tandis que le silence du néant

nous ramène vers la vérité.

BÉATRICE LIBERT

PESER

Ce soir nous dînerons de restes Nous vivrons à l’étroit nous penserons peu dépenserons moins encore n’ayant sou qui vaille en poche forcément cousue Nous pèserons quelques noms très communs au coin de deux minutes éclair Économisant les gestes il nous viendra peut-être un désir généreux mais nous l’avalerons bien vite Les vitres dessineront de faibles embellies embrochées par la nuit fatalement rapide Et nous consumerons nos cris à la muette afin que rien de fort ou de miraculeux ne nous arrive par un furieux hasard.

JEAN-CLAUDE PIROTTE

On décline la solitude
comme un enfant les mots latins
dans la froide salle d’étude
du collège pour orphelins

les mots d’amour sont dans les livres
que le maître interdit de lire
on peut feuilleter la grammaire
on n’aura plus jamais de mère

au fond du dortoir la veilleuse
n’en finit pas de s’éteindre
et les murmures de la nuit
laissent du givre aux fenêtres

les mots de grammaire et de mère
se confondent avec les rêves
comme les rimes du poème
que l’enfant n’écrira jamais

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