Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce

Comme j’aime bien lire de temps en temps du théâtre et que l’auteur Jean-Luc Lagarce a une grande réputation littéraire, en tant que « classique du 20ème siècle », j’ai eu la curiosité d’acheter cette pièce.
Précisons tout de suite qu’il n’y a qu’un seul personnage sur la scène : une dame, plus exactement une conférencière qui s’adresse à nous, lecteurs et spectateurs, c’est-à-dire qu’elle ne joue pas précisément de rôle au sens traditionnel du terme.
Cette dame nous explique comment nous devons nous comporter lors des grandes étapes de la vie : naissance d’un enfant, baptême, choix des parrain et marraine, fiançailles, mariage, décès.
Il ne s’agit pas de règles morales ou de préceptes destinés à nous rendre plus heureux : il s’agirait plutôt de la façon d’agir la plus conforme aux conventions bourgeoises du début du 20ème siècle, voire du 19ème siècle.
J’ai d’ailleurs été très étonnée de constater que cette pièce date des années 1990 (1994 me semble-t-il) alors que le discours de la dame a un aspect très désuet et suranné, mais aussi très peu séduisant (certains passages ressemblent un peu à des textes juridiques, froids, sans expression d’affect), mais heureusement de petites notes d’humour et de second degré viennent de temps à autre égayer et alléger un petit peu l’ensemble, de même que certains effets de répétitions qui donnent plus d’intensité et d’expression.
C’est donc un texte exprimant surtout l’ironie vis-à-vis de la bourgeoisie mais aussi peut-être aussi une mise en évidence de l’inhumanité de nos sociétés d’où les sentiments sont soigneusement évacués au profit de codes et d’actions qui oscillent entre l’absurdité et la vénalité.
Malgré l’intérêt du propos sur le fond, je me suis un petit peu ennuyée à la lecture de ce long monologue qui manque vraiment trop de chair et d’énergie à mon goût et qui, selon moi, reste trop dans le même registre de bout en bout, n’apportant pas vraiment de surprise en cours de route.
Ce n’est que mon avis tout à fait subjectif, et il est possible que certains éléments intéressants de ce texte m’aient échappé.
Mais, certainement, j’essaierai de lire une autre pièce de Jean-Luc Lagarce car cette tentative, bien qu’elle m’ait laissée un peu sur ma faim, m’a aussi mise en appétit pour d’autres essais.

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne était paru aux éditions des Solitaires Intempestifs en 1996.

Extrait page 8 :

(…)
Beaucoup de gens ont de la répugnance, car répugnance et rien d’autre, beaucoup ont de la répugnance à assumer les charges matérielles et morales qui incombent aux parrains et marraines et on devra sonder, on sondera, les esprits à ce sujet, avec beaucoup de diplomatie et de tact.
Car, il faut l’admettre, pour résumer ce chapitre, c’est une forme d’impôt forcé qu’on prélève ainsi, qu’on prélèvera ainsi, impôt et pas moins. Billevesées et hypocrites calembredaines que de prétendre l’inverse. (…)

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La fête de l’Insignifiance, de Milan Kundera

J’ai lu ce court roman de Milan Kundera dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Milan Kundera (né en 1929) est un écrivain tchèque, installé en France en 1975 et naturalisé français en 1981. S’il écrit ses premières oeuvres dans sa langue maternelle, ses livres ultérieurs sont écrits en français. Ses oeuvres sont publiés dans la Pléiade à partir de 2011. La Fête de l’insignifiance, publiée en 2014, est son dernier roman (pour le moment).

D’habitude, je résume succinctement le début du roman pour donner une idée de l’histoire, des protagonistes, des thèmes, etc.
Mais cette fois-ci, cette manière de procéder me semble inutile car il n’y a pas vraiment (pas du tout) d’histoire et que les personnages, brossés à grands traits, sont plutôt des prototypes de caractères bien particuliers : ainsi D’Ardelo est le Narcissique facétieux, Alain est « l’excusard » (celui qui porte une grande culpabilité et une histoire familiale lourde à porter et qui se croit obligé de s’excuser à tout propos), Caliban a une vocation d’acteur et se fait passer pour Pakistanais, poussant jusqu’à inventer de toutes pièces une langue pakistanaise crédible, avec ses sonorités et sa grammaire, Caquelique est le prototype de l’homme insignifiant qui, pour cette raison, plaît beaucoup plus aux femmes que les hommes brillants.
Bien que ces personnages aient l’air au premier abord décrits sans beaucoup de nuances, ils prennent cependant une grande profondeur, par des analyses psychologiques, historiques, sociales, philosophiques, qui nous font également comprendre que ces personnages ne sont que des prétextes pour regarder le monde et notre société sous l’angle de l’ironie, de la blague, de la pirouette, des tonalités où Kundera a toujours excellé.
Malgré tout, bien que ce livre soit assez réjouissant pour l’esprit, à la fois inventif et savant, mélangeant la réalité (Le Jardin du Luxembourg, Staline et ses conseillers), le mensonge, l’imagination de l’auteur mais aussi celles de ses personnages (Alain fantasmant sur les nombrils féminins, puis Alain fantasmant sur une tentative de suicide de sa mère débouchant sur un assassinat), sautant volontiers du coq à l’âne et brouillant les pistes avec brio, il m’a semblé que le propos du livre – l’insignifiance du monde, son absurdité comique – avait déjà été traitée de manière plus convaincante dans d’autres romans de Kundera, comme La Plaisanterie, Risibles amours, L’ignorance, et sans doute bien d’autres.
Pour cette raison, je conseillerais ce livre seulement à un inconditionnel de Kundera, ayant déjà lu tous ses autres livres, mais pour un lecteur novice de cet auteur je conseillerais plutôt un des livres cités plus haut, ou encore le roman L’Identité, qui reste un de mes livres préférés.

Extrait page 51

Se sentir ou ne pas se sentir coupable. Je pense que tout est là. La vie est une lutte de tous contre tous. C’est connu. Mais comment cette lutte se déroule-t-elle dans une société plus ou moins civilisée ? Les gens ne peuvent pas se ruer les uns sur les autres dès qu’ils s’aperçoivent. Au lieu de cela, ils essaient de jeter sur autrui l’opprobre de la culpabilité. Gagnera qui réussira à rendre l’autre coupable. Perdra qui avouera sa faute. Tu vas dans la rue, plongé dans tes pensées. Venant vers toi, une fille, comme si elle était seule au monde, sans regarder ni à gauche ni à droite, marche droit devant elle. Vous vous bousculez. Et voilà le moment de vérité. Qui va engueuler l’autre, et qui va s’excuser ?

Les Contes Cruels de Villiers de l’Isle Adam


J’avais déjà lu Les Contes cruels (1883) quand j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans, j’en avais gardé un assez bon souvenir, et cette relecture m’a encore plus convaincue de la beauté de ces contes et de leur intérêt.
On ne doit pas se méprendre : ces contes sont cruels, certes, mais la plupart ne sont ni horrifiques ni sanguinaires, il s’agit plutôt de contes ironiques, pleins de dérision pour la société bourgeoise du 19è siècle et ses valeurs mercantiles et utilitaristes.
Villiers de l’Isle Adam (1838-1889) s’amuse du progrès scientifique dans plusieurs de ces contes : ainsi il imagine une machine qui procure La Gloire aux auteurs dramatiques (elle produit suffisamment de bruits d’applaudissements et d’ovations pour remplacer ceux d’un public réel), il imagine aussi une machine qui prépare les gens à la mort de leurs proches, afin qu’ils ne soient pas tristes le moment venu.
L’auteur consacre quelques contes particulièrement percutants et beaux à l’évocation du Mal : ainsi, un acteur en retraite, en manque de sensations profondes et réelles, décide de commettre un crime terrible pour remplir le vide de son âme grâce aux remords qu’il ne manquera pas de ressentir ; de même, un énigmatique convive qui cache de ténébreux desseins – atteint d’une monomanie qui le pousse à hanter les échafauds et les divers lieux de supplice.
Un de ces contes est uniquement composé de poèmes, ce qui permet de voir que Villiers de l’Isle Adam a subi les influences de Baudelaire, Verlaine, ou encore des Parnassiens, dont il partage le goût des mots rares et des références antiques, plus ou moins flagrants selon les contes.
D’autres de ces contes évoquent le sentiment amoureux et la difficulté de se comprendre entre amants, et l’auteur montre une inquiétude et une mélancolie assez poignante.
De plus, Villiers de l’Isle Adam est un styliste raffiné, sophistiqué même, très typique de son siècle, qui mérite d’être découvert.

Voici un extrait page 268

En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et noire, – un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout entier, à l’exception de la figure : je ne voyais que le feu de ses deux prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.
Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.(…)

Mécomptes cruels, de Georges-Olivier Châteaureynaud

Mecomptes-cruelsMécomptes cruels est un recueil de cinq nouvelles dont voici les titres et les amorces d’histoires :
Elles deux : Deux femmes, belles et séductrices, sont à la fois des amies très proches et des rivales depuis l’enfance. Entre elles, c’est à qui aura l’amant le plus beau, le plus riche et le plus célèbre. Jusqu’au jour où elles décident que celle qui l’emportera sera celle qui parviendra en premier à pousser un homme au suicide. (…)

L’Excursion : Dans un pays de pluie et de vent, au bord de la mer, règne une étrange atmosphère, de tristesse et d’abandon. Des touristes viennent cependant de temps en temps pour faire, en bateau, une excursion tout à fait insolite, et qui n’est pas sans danger. (…)

Parfaits inconnus : Un dénommé Chevalier cultive depuis l’enfance un fort penchant pour le Moyen-Âge et l’ésotérisme. Ayant une famille très réduite, et ressentant le besoin d’être entouré, il décide d’adhérer à des clubs, à des cercles, puis à des sectes plus ou moins occultes. Il devient finalement membre de L’ordre Templier des Orties, dans laquelle il se plait beaucoup, et où il s’intègre très bien.

J’arrête quand je veux : Macassar, un brillant publicitaire, parvient à arrêter du jour au lendemain le tabac, l’alcool et la drogue qu’il consommait jusque là en grandes quantités. Mais cet homme est très fortement attiré par l’une de ses jeunes collègues, Violette, et se sent prêt à tout pour la séduire.

Tac … tac : Le rôle d’une table de ping-pong dans la communication d’un père et de son enfant, leur évite de se parler directement.

Mon avis : Ces nouvelles sont assez spirituelles et ironiques, et m’ont fait complètement oublier mes soucis pendant le temps où je les lisais. Il y a chaque fois beaucoup d’inattendus et de revirements dans le déroulement de l’histoire, et le suspense est ménagé sans aucune lourdeur, et avec un grand naturel. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Châteaureynaud, qui est à la fois facile à lire, élégante et savamment elliptique.
Je recommande particulièrement les deux nouvelles L’Excursion (pour sa merveilleuse poésie et sa chute surprenante) et J’arrête quand je veux (pour sa cruauté très vraisemblable).
Un grand plaisir de lecture !

Mécomptes Cruels était paru aux éditions Rhubarbe en 2006.