Un beau poème de Thierry Roquet

Je voudrais aujourd’hui vous faire partager l’émotion que j’ai ressentie la première fois (mais aussi toutes les fois suivantes) que j’ai lu Arrondir les angles de Thierry Roquet dans la revue de poésie en ligne Les États Civils n°8. Un grand poème.

Je ne sais pas grand chose de Thierry Roquet mais j’ai lu d’autres beaux poèmes de lui dans la revue Verso et je le tiens pour un vrai poète.

Souvent je lis ce poème et parfois j’essaye d’analyser d’où vient sa beauté. Je pense que les « parce que » suivis d’un blanc y ont une petite part. Cette sensation d’incertitude et de tâtonnement. Mais il y a plus, et je renonce à tenter de l’expliquer …

J’aime en tout cas la langue sans afféterie utilisée par ce poète.

Arrondir les angles

C’est un poème
sur la vie de tous les jours
parce que

c’est aussi un poème
sur la mémoire
que disait-il, déjà?

que je me lève chaque matin
pour accomplir des tâches
plus ou moins inutiles
c’est sans importance

non
ce n’est pas sans importance
parce que

c’est aussi un poème
sur le temps qui passe
mais je n’ai plus les horaires en tête

il y a quelque chose que je perds de vue
quelque chose de mécanique
que je ne parviens pas
à dire simplement dans mon poème
ce sont les habitudes et les partis pris
parce que

ce n’est pas un poème
sur la beauté
je ne sais pas ce qu’est la beauté
ni la laideur je vais de l’un
à l’autre naturellement

c’est un poème
sur le doute
sur ce que je ne connais pas exactement
on n’y fait pas grand étalage
du fraternel
parce que

je ne suis nulle part à mon aise
c’est un poème
comme ça
qu’on écrirait après une brève discussion
avec un mur
et une fenêtre sur la rue

en fin de compte
c’est un poème
sur la solitude je crois

Thierry Roquet

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

Dans ce beau roman, comme souvent chez Modiano, il s’agit de reconstituer un passé vécu (et, à la fois, rêvé) à partir de détails aussi précis que, finalement, insignifiants.
Ce livre est donc une sorte d’enquête incertaine sur un personnage féminin, Jacqueline Delanque dite Louki, une habituée du café Le Condé dans le VIè arrondissement à Paris.
L’époque n’est jamais précisée mais on peut supposer que l’histoire se déroule au début des années 60.
Quatre narrateurs se succèdent, dont Louki elle-même, mais chaque fois l’incertitude s’étend davantage, et nos interrogations ne vont qu’en s’approfondissant.
Pourquoi vivons-nous, quel est le sens de nos actes, qu’est-ce que la vraie vie, que pouvons-nous saisir de la réalité, des autres, de notre passé ? semblent être les questions sous-jacentes du livre.

J’ai noté de nombreux extraits tout au long de ma lecture, qui selon moi sont très représentatifs du ton et de la poésie de ce roman :

« L’un des membres du groupe, Bowing, celui que nous appelions « le Capitaine » s’était lancé dans une entreprise que les autres avaient approuvée. Il notait depuis bientôt trois ans les noms des clients du Condé, au fur et à mesure de leur arrivée, avec, chaque fois, la date et l’heure exacte. (…) Au fond Bowing cherchait à sauver de l’oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d’une lampe. »

« Dans cette vie qui vous apparait quelquefois comme un grand terrain vague, sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n’avoir plus l’impression de naviguer au hasard. »

« La mère et la fille avaient habité au cinquième étage. Mais en refermant le carnet je savais que tous ces détails ne me serviraient à rien. »

« De quel droit entrons-nous par effraction dans la vie des gens et quelle outrecuidance de sonder leurs reins et leurs cœurs – et de leur demander des comptes … A quel titre ? »

« Il m’écoutait et prenait quelquefois des notes. Et moi, j’éprouvais une sensation nouvelle : à mesure que je lui donnais tous ces pauvres détails j’étais débarrassée d’un poids. Cela ne me concernait plus, je parlais de quelqu’un d’autre et j’étais soulagée de voir qu’il prenait des notes. Si tout était écrit noir sur blanc, cela voulait dire que c’était fini, comme sur les tombes où sont gravés des noms et des dates. »

« Plus tard, j’ai ressenti la même ivresse chaque fois que je coupais les ponts avec quelqu’un. Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue. »

« Je me suis souvenu du texte que j’essayais d’écrire quand j’avais connu Louki. Je l’avais intitulé les zones neutres. Il existait à Paris des zones intermédiaires, des no man’s land où l’on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens. »

« Parfois nous nous rappelons certains épisodes de notre vie et nous avons besoin de preuves pour être bien sûr que nous n’avons pas rêvé. »

« Il était ému. Lui qui parlait toujours sans hésiter et de façon si claire il cherchait ses mots. « C’est idiot ce que je vous dis … il n’y a rien à comprendre … Quand on aime vraiment quelqu’un, il faut accepter sa part de mystère … »