Julie Otsuka : Certaines n’avaient jamais vu la mer – Prix Femina 2012

otsuka_certainesD’habitude, je n’écris des commentaires que sur des livres que j’ai lus jusqu’à la dernière ligne, mais cette fois-ci c’est différent car je n’ai pas aimé Certaines n’avaient jamais vu la mer, et je ne l’ai lu que jusqu’à la moitié.
Bien sûr, ces jeunes japonaises qui émigrent aux Etats-Unis pour se marier avec des hommes qu’elles n’ont jamais vus, et qui leur ont fait miroiter la perspective d’un avenir merveilleux alors qu’ils comptaient seulement les faire trimer aux champs ou comme bonnes à tout faire, ont des destins très touchants, mais il y a dans ce livre beaucoup de misérabilisme : on sent que l’auteur cherche à apitoyer son lecteur et, personnellement, je n’attends pas cela d’un livre.

Par ailleurs, je n’ai pas aimé non plus la forme littéraire : l’emploi d’un « nous » permanent et qui regroupe des destins de femmes extrêmement différents, noie les individualités dans une sorte de magma informe. Et puis cette impression de litanie accumulative, très répétitive, comme si l’auteur, n’ayant pas su laquelle de ces vies elle choisirait de raconter, avait pris le parti de toutes les évoquer. Cet aspect de « tableau global » m’a paru très froid, avec peu de profondeur humaine, et c’est particulièrement visible dans le chapitre « Naissances » dont la lecture est très ennuyeuse.

Je dirais que c’est un livre à lire uniquement en tant que documentaire historique, car on apprend un pan méconnu de l’histoire de l’immigration américaine, mais comme œuvre littéraire je ne le conseille pas du tout.

Les adieux à la reine, de Chantal Thomas

adieux_ala_reineUne ancienne lectrice de Marie-Antoinette, réfugiée à Vienne depuis la Révolution, se souvient de ses trois dernières journées passées à Versailles les 14, 15  et 16 juillet 1789. Ces trois jours, qui correspondent au début de la Révolution, représentent aussi un chamboulement complet de la vie et des usages de Versailles. Cette vie, réglée par l’étiquette héritée de l’époque de Louis XIV, et placée sous le regard constant des courtisans, des quémandeurs et des domestiques, devient pour Louis XVI et Marie-Antoinette une vie de solitude puisque même les amis les plus chers – et en particulier Gabrielle de Polignac – prennent la fuite.
On se rend compte, à travers ce livre, à quel point les informations extérieures arrivaient difficilement à Versailles : ainsi, il faut presque une journée pour que la Cour ait la confirmation de la prise de la Bastille, les rumeurs les plus diverses circulent, que les courtisans cherchent péniblement à confirmer ou à démentir, confrontant entre eux leurs informations, et gagnés bientôt par la panique et le désir de fuir.
La narratrice, qui voue une admiration sans bornes à la reine, et qui souhaite rester à ses côtés en ces temps troublés, est contrainte par Marie-Antoinette de partir avec la famille de Polignac : elle revêtira les vêtements de la favorite de la reine pour la protéger en cas de rencontre fâcheuse avec les révolutionnaires.

J’ai trouvé que c’était un roman assez brillant, historiquement très bien documenté, et qui semble restituer fidèlement l’état d’esprit qui pouvait exister au château de Versailles et l’atmosphère d’incertitude et de terreur qui a pu s’emparer de la noblesse.
En revanche, j’ai trouvé trop caricaturaux les personnages de Louis XVI et de Marie-Antoinette : le livre ne montre de la reine que ses qualités et sa grandeur d’âme, ainsi que sa dignité et son altruisme dans l’adversité, pendant que le roi est présenté comme un benêt, complètement dépassé par les événements, qui se goinfre aux repas et ne s’intéresse qu’à des broutilles alors que son trône vacille. Je n’ai pas trouvé ces portraits convaincants et je pense que le couple royal aurait pu être montré de manière plus nuancée.
Je pense aussi que les révolutionnaires auraient pu être dépeints autrement que comme des brutes sanguinaires, mais il est vrai qu’on nous montre ici le point de vue de la noblesse, et que ce point de vue ne peut être que caricatural.

Bref, je conseille plutôt ce livre, intéressant, et qui sait rendre l’histoire très vivante.

Chronique japonaise de Nicolas Bouvier

Bouvier_chronique_japJe n’ai pas retrouvé dans Chronique japonaise le regard vif et humoristique qui faisait le charme de L’usage du monde, écrit une bonne dizaine d’années plus tôt.
Ici, le ton est plutôt austère, et Nicolas Bouvier semble même s’ennuyer à plusieurs reprises, particulièrement dans les cinquante ou soixante dernières pages du livre, lorsqu’il visite l’île d’Hokkaido et ne fait que décrire des visages et des paysages, mais sans beaucoup se renouveler.
Il n’en reste pas moins que, malgré son aspect austère et peu vivant, Chronique japonaise comporte beaucoup de passages passionnants : par exemple celui sur le théâtre no, celui sur la pensée zen, celui où Nicolas Bouvier compare le mode de vie japonais à celui des antiques spartiates, … en tout ce sont peut-être une dizaine ou une quinzaine de pages qui sont des petits chefs-d’œuvre de poésie et d’intelligence.
J’ai trouvé intéressante aussi toute la première partie du livre, où Nicolas Bouvier fait un résumé historique du Japon, récapitulant la mythologie shintoïste, les tentatives européennes de christianiser le pays, les premiers échanges diplomatiques et culturels avec les étrangers, et, d’une manière générale, une sorte de panorama de la mentalité et de la spiritualité japonaises qui m’a semblé très subtil.

Comme tous les japonais, les gens d’Araki-Cho sont de consciencieux photographes. Je ne crois pas que le sens plastique, pourtant aigu, qui naît des idéogrammes soit pour quelque chose dans cet engouement. Car les photos de mes voisins sont toutes semblables. C’est plutôt le besoin de conserver un souvenir de ces instants mémorables – mariages, visites à des « paysages classés », remises de diplômes – où l’on est bien trop absorbé par l’organisation ou par l’étiquette pour en retirer du plaisir. Un penchant à la vie rétrospective qui est plus facile que l’autre. Et la passion des albums de famille. En visite, je suis à peine installé qu’on m’en pose un sur les genoux pour conjurer les premières minutes d’embarras et dans l’espoir de me fournir un sujet de conversation sans épines : les biches de Nara, le volcan Aso, les temples de Nikko.

La conversation de Jean d’Ormesson

Dormesson_conversationC’est le premier livre de Jean d’Ormesson que je lis, et ça ne m’a pas donné envie de rééditer l’expérience.
Il s’agit du dialogue imaginaire entre Cambacérès et Napoléon quand celui-ci a décidé de passer du régime du Consulat à celui de l’Empire.
Ce dialogue n’est pas, à mon sens, une pièce de théâtre car il n’y a aucune tension dramatique et Cambacérès n’est qu’un faire-valoir de Napoléon, dont la décision de se faire sacrer empereur est déjà prise quasiment dès le début.
Ce livre est en deux parties : dans la première nous avons droit à un exposé sur la période du Consulat – petit rappel historique du niveau collège – et fait de plus de manière très lourde et maladroite.
Par exemple si Madame de Staël est évoquée à un moment ce sera pour nous apprendre aussitôt qu’elle a écrit Delphine, qu’elle est la maîtresse de Benjamin Constant et la fille de Necker.
J’ai aussi relevé cette phrase de Cambacérès, incroyablement peu naturelle : « Vous êtes jeune, je suis presque vieux. J’ai un an de plus que Talleyrand, six de plus que Fouché, seize de plus que vous. Je viens d’avoir cinquante ans. »
Dans la deuxième partie du livre nous avons droit à une véritable apologie de Napoléon, et là Jean d’Ormesson ne peut vraiment pas cacher sa vénération pour les « grands hommes » et ce qu’il appelle « la gloire ».
J’ai relevé ces deux phrases de Cambacérès :
page 78 :  » Vous avez réponse à tout. Vous êtes au-dessus des autres hommes. Dans les temps antiques, vous auriez, comme Alexandre, été un demi-dieu, un fils du roi des dieux. »
page 86 : »Vous êtes l’être le plus extraordinaire qui ait paru parmi les hommes depuis la venue du Messie sur cette Terre. »

Oh là là !

NB : Ce livre avait paru en 2011 aux éditions Héloïse d’Ormesson.

Lignes de Faille de Nancy Huston

J’ai terminé ce livre avec une grande envie de le lire une deuxième fois : je pense en effet qu’on doit avoir une lecture différente, plus approfondie, lorsqu’on connaît déjà la fin.
Il faut dire que ce roman raconte à rebours l’histoire d’une famille sur une soixantaine d’années : de notre époque en Californie jusqu’en 1945 en Allemagne. Quatre générations se succèdent, chacune étant montrée à l’âge de six ans.
J’ai trouvé que Nancy Huston parvenait à nous faire entrer dans les pensées et les sentiments d’ enfants de six ans avec beaucoup d’habileté : sans éprouver le besoin d’utiliser un langage puéril elle restitue très bien la pensée magique décrite par la psychologie, tout en montrant les prémisses de l’âge de raison.
De génération en génération des éléments demeurent : obsession d’un grain de beauté plus ou moins bien placé – et tantôt porte-bonheur tantôt marque d’infamie – ; obsession de la nourriture ; présence continue de la guerre ; absence de la mère sauf à la quatrième génération ; répétition des mêmes blagues.
Ce roman explore un pan de la deuxième guerre mondiale peu connu c’est-à-dire l’aryanisation de l’Allemagne par les nazis. Cette tache originelle (que l’on retrouve symboliquement dans le grain de beauté à chaque génération) semble une immense source de perturbation pour chaque enfant, et pousse même la grand-mère Sadie à se convertir au judaïsme et à immigrer un temps en Israël, comme pour s’inclure dans l’histoire juive et s’inventer par là même des racines.

J’ai bien aimé ce livre, qui m’a appris des faits historiques que j’ignorais et qui m’a fait réfléchir à la psychogénéalogie, mais aussi au rôle salvateur de l’art.
Il m’a cependant semblé que ce livre avait les défauts de ses qualités : peut-être que Nancy Huston n’a pas pris assez de libertés avec les théories psychologiques et psychanalytiques. Je me suis dit à certains moments qu’on sentait trop la documentation derrière le récit et que cela nuisait un peu à la qualité émotionnelle et poétique du livre.

Très bon livre malgré cette petite réserve !