L’Usine d’Hiroko Oyamada (roman)

Couverture chez Christian Bourgois

Ce roman m’a été prêté par une amie experte en littérature et en culture japonaises et qui connaît assez bien mes goûts pour me conseiller de manière toujours très judicieuse, pour mon plus grand plaisir, aussi bien pour les nouvelles parutions contemporaines que pour des livres plus classiques.
Cette lecture rentre dans le cadre de mon Mois Thématique sur les Femmes japonaises de février 2022.

Note pratique sur le livre :

Genre : roman
Editeur : Christian Bourgois
Date de parution au Japon : 2013
Année de parution en France : 2021
Traduction française de Sylvain Chupin
Nombre de Pages : 186.

Note sur l’écrivaine :

Née en 1983 à Hiroshima, Hiroko Oyamada est l’autrice de plusieurs romans, dont « Ana » (Le Trou) en 2013 qui lui a valu en 2014, au Japon, le prestigieux prix Akutagawa (équivalent du Prix Goncourt pour la France). L’Usine est son premier roman publié en français. (Sources : éditeur et Wikipédia).

Quatrième de Couverture :

L’Usine, un gigantesque complexe industriel de la taille d’une ville, s’étend à perte de vue. C’est là qu’une femme et deux hommes, sans liens apparents, vont désormais travailler à des postes pour le moins curieux. L’un d’entre eux est chargé d’étudier des mousses pour végétaliser les toits. Un autre corrige des écrits de toutes sortes dont l’usage reste mystérieux. La dernière, elle, est préposée à la déchiqueteuse de documents.
Très vite, la monotonie et l’absence de sens les saisit, mais lorsqu’il faut gagner sa vie, on est prêt à accepter beaucoup de choses… Même si cela implique de voir ce lieu de travail pénétrer chaque strate de son existence ?

Dans une ambiance kafkaïenne où la réalité perd peu à peu de ses contours, et alors que d’étranges animaux commencent à rôder dans les rues, les trois narrateurs se confrontent de plus en plus à l’emprise de l’Usine.
Hiroko Oyamada livre un roman sur l’aliénation au travail où les apparences sont souvent trompeuses.

Mon avis :

Chacun, au cours de sa vie, a plus ou moins l’occasion de se frotter au monde du travail, que ce soit par le biais de petits boulots sans intérêt et purement alimentaires ou par des professions plus intéressantes sur le plan personnel et financier, mais qui peuvent ressembler à des placards dorés ou à des postes (trop) tranquilles, sans grandes responsabilités et dont nul ne se préoccupe. Dans ces différents cas de figure, on peut se demander à quoi on sert, si les tâches que l’on doit effectuer ont le moindre sens, pour soi-même ou pour la société. La signification de l’existence semble se diluer peu à peu dans des automatismes répétitifs, ennuyeux et vides.
C’est tout du moins à ces réflexions que ce roman d’Hiroko Oyamada semble vouloir nous conduire, en nous interrogeant sur cet absurde monde contemporain et son culte fanatique du travail.
Chaque aspect du problème est tour à tour évoqué : la crainte du chômage qui pousse à accepter n’importe quel emploi, l’inadéquation entre les diplômes obtenus et les emplois que l’on trouve ensuite, le désir quasi insoluble de décrocher un poste en CDI et à temps plein, les relations superficielles et stupides entre collègues, la difficulté de prendre ses congés face à des chefs récalcitrants ou négligents, etc.
Vous penserez peut-être, à lire ce descriptif, que ces sujets sont plutôt rébarbatifs et peu attrayants pour un roman ? Mais, en fait, ce livre reste tout à fait divertissant et stimulant par sa forte ambiance fantastique, et par la présence de nombreux éléments étranges et déroutants, comme l’aspect tentaculaire et labyrinthique de l’usine ou son invasion progressive par toutes sortes d’animaux inquiétants, comme les « lézards des lave-linges » ou les cormorans noirs qui ne se reproduisent pas mais dont le nombre augmente tout de même, mystérieusement.
Il m’a semblé que ce roman se situait dans une veine littéraire japonaise très contemporaine, proche de Murakami et de Yôko Ogawa, par l’entremêlement de réalités quotidiennes très finement observées et de fantasmagories oniriques ou cauchemardesques qui transcendent ce réalisme.
J’étais donc heureuse de découvrir cette écrivaine et ce roman.

Un Extrait page 122 :

(…) Pendant des années j’ai travaillé dur, j’ai fait des heures supplémentaires tous les jours, et à présent que j’ai ce travail dénué d’intérêt mais sans grandes responsabilités, qui se termine à heure fixe, j’aspire à me reposer. Je suis certain que si Kasumi ou les autres employées me voyaient somnoler, elles m’en parleraient. Or elles n’en font rien, ce qui signifie probablement qu’elles ne s’en sont pas aperçues. Je fais de mon mieux et j’estime que je n’ai pas à me reprocher de ne pas m’investir plus qu’il est nécessaire. Quand je somnole, que le sommeil m’envahit sans que je m’en rende compte, je perds complètement le fil de ce que je suis en train de lire. Je relis les mêmes lignes à plusieurs reprises, mais je suis incapable de me concentrer, je tombe alors dans l’angoisse de devoir corriger quelque chose que je ne comprends pas, et c’est à ce moment-là que je me réveille en sursaut. A vrai dire, même quand je ne dors pas, il arrive souvent que les textes soient incompréhensibles. Je ne sais plus si je trouve le texte bizarre parce que je me suis endormi, ou bien s’il l’est d’emblée. Pourquoi est-ce que je fais ce genre de choses alors que je commence à m’assoupir ? Ces comptes rendus d’entreprises, livres pour enfants, manuels d’utilisation, communications internes, recettes de cuisine, articles scientifiques ou d’histoire… qui donc écrit tous ces textes que je corrige chaque jour ? Et à l’intention de qui ? Si tous sont des documents de l’Usine, alors qu’est-ce que c’est que cette usine ? Qu’est-ce qu’on y fabrique ? Je croyais le savoir avant, mais depuis que j’y travaille, il me semble que je n’en ai plus la moindre idée. (…)