Deux poèmes de René Depestre


Ce livre s’intitule Minerai noir, anthologie personnelle, et autres recueils, il a été publié chez Points/Poésie en 2019 (originellement chez Seghers).
René Depestre est un poète, romancier et essayiste né en 1926 à Haïti. Il a reçu le Prix Renaudot en 1988 pour Hadriana dans tous mes rêves. Il vit en France. Il est considéré comme le plus grand poète haïtien. (Note de l’éditeur)

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Grâce à la miséricorde

Artisan gemmeur
j’incise l’écorce de mon époque
j’ouvre en tremblant le sapin bleu de la miséricorde :
pas une seule goutte de tendresse
ne m’attend à la descente du bateau, de l’avion ou du train.
Qui a tué la tendresse
dans les yeux sans boussole du monde ?
Accroupi sur le quai de mon chagrin j’ai pris
la tête entre les mains : je revois en pleurant
le monde moderne que j’ai aimé
au bout du long voyage
sans un mot tendre pour les musiciens de la traversée.

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Dito

Mon avenir sur ton visage est dessiné comme des nervures sur une feuille
ta bouche quand tu ris est ciselée dans l’épaisseur d’une flamme
la douceur luit dans tes yeux comme une goutte d’eau dans la fourrure d’une vivante zibeline
la houle ensemence ton corps et telle une cloche ta frénésie à toute volée résonne à travers mon sang
Comme les fleuves abandonnent leurs lits pour le fond de sable de ta beauté
comme des caravanes d’hirondelles regagnent tous les ans la clémence de ton méridien
en toute saison je me cantonne dans l’invariable journée de ta chair
je suis sur cette terre pour être à l’infini brisé et reconstruit par la violence de tes flots
ton délice à chaque instant me recrée tel un cœur ses battements
ton amour découpe ma vie comme un grand feu de bois à l’horizon illimité des hommes.

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Quelques poèmes d’Yvon Le Men


J’ai lu En fin de droits (recueil de 2014, paru chez Bruno Doucey) et Sous le plafond des phrases (2013, même éditeur) après la suggestion du blogueur Marcorèle d’écrire un article sur le poète Yvon Le Men (né en 1953).
Sous le plafond des phrases prend pour thème principal le tremblement de terre à Haïti de janvier 2010.
Voici le poème que j’ai préféré :

J’ai dix-neuf ans
j’écris depuis deux ans

dit le jeune homme
aux poèmes fragiles

et donne-moi un mot d’espoir

ajoute le jeune homme
aux poèmes fragiles

j’ai dix-neuf ans
j’écris depuis deux ans

ma réponse est dans tes poèmes
je lui dis

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L’autre recueil, En fin de droits, prend pour thèmes le chômage et l’injustice administrative.
Voici les deux extraits que j’ai préférés :

A qui Pôle Emploi donne du travail ?
Aux employés de Pôle Emploi
d’abord
qui ont peur de leur directeur
qui fait peur aux chômeurs
qui a peur des chômeurs ?
Les futurs chômeurs
qui se voient dans leurs yeux
de chiens battus
même sans collier
d’enfants perdus
au bout de leur vie
d’enfance perdue
en Bretagne
et ailleurs

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Emploi
avant j’avais un métier
maintenant j’ai un emploi
m’a dit un jour
un paludier
dont le sel brillait encore en blanc dans ses yeux
un employé qui ploie
comme le roseau
contre les mauvaises nouvelles du chômage

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