Des poèmes de Guy Goffette sur Rimbaud

J’ai trouvé ces poèmes sur Rimbaud dans le recueil Un manteau de fortune de Guy Goffette, paru en 2001 aux éditions nrf Gallimard. Ces poèmes font, plus précisément, partie de Blues à Charlestown (puisque c’est ainsi que, par dérision, Rimbaud appelait sa ville natale, Charleville.)

Tous ces poèmes sont des dizains c’est-à-dire des poèmes de dix vers, et, ici, chaque vers est en décasyllabe. C’est donc un rythme basé sur le chiffre dix – mais je ne vois pas de rapport particulier avec Rimbaud dans ce choix, car il n’utilisait pas particulièrement ces rythmes …

 

(Lettre à l’inconnue d’en face, 2)

Si peu de lumière sur ma table, si
peu que les mots comme fleurs rabougrissent
– et ma chair, si vous n’y portez remède
par saoules salives, si votre ventre
fougueusement ne l’enroule, ma chair
vive et veuve livrée nue chaque nuit
à votre délectation s’en ira
elle aussi pétale à pétale avant
que nous n’ayons trouvé, belle inconnue,
cette bête qui voyage beaucoup.
(Lettre à l’inconnue d’en face,3)

Reconnaissez Madame que mourir
hors du dérèglement de tous les sens
est triste et sans aucun profit (présent
gâché que la vertu, la nuit vient vite
et la plus belle rose est du fumier).
Ouvrez vos ombres votre giron vos
lèvres : le clou du spectacle est en bas
dans la rue où, preste comme une main
sous les robes, le vent réveille les
beaux orages qui nous étaient promis.

 

Les passages en italique sont des citations de Rimbaud : la « bête qui voyage beaucoup » est le dernier vers du poème « Rêvé pour l’hiver » et le « dérèglement de tous les sens » est un des passages les plus connus de la fameuse Lettre du voyant.

 

Elle, par bonheur, et toujours nue de Guy Goffette

Ce livre est l’hommage d’un grand poète à un grand peintre : Guy Goffette a en effet pris pour sujet Pierre Bonnard, celui qu’on nomme souvent « le peintre du bonheur » – l’un des plus grands coloristes du XXème siècle.

Dire que ce livre est une biographie de Pierre Bonnard serait réducteur : certes, tous les éléments biographiques sont présents de la naissance à la mort (et, d’ailleurs, pas toujours dans l’ordre chronologique) mais c’est aussi une réflexion, une promenade, et surtout un très beau poème en prose sur la vie et l’œuvre de ce peintre.

La vie et l’œuvre de Bonnard, justement, sont très intimement liés : il n’aimait peindre que son univers familier : sa maison, son chat, son jardin. Il est du reste révélateur de son tempérament que, de toute une série de voyages en Europe, il n’ait ramené qu’un portrait de son ami et compagnon de voyage Édouard Vuillard.
Par dessus tout, Bonnard a peint d’une manière quasi obsessionnelle sa femme, toujours nue, et toujours jeune tout au long de leurs quarante-neuf années de vie commune.
Cette femme est un mystère, que le livre ne cherche pas à résoudre, mais qu’il éclaire.

Peintre de l’intime et du familier, Bonnard n’est pourtant pas forcément celui du bonheur : sa femme le tenait éloigné de ses amis, se montrait volontiers acariâtre, étant parfois désignée comme une « mégère » dans les témoignages de l’époque.
Malgré cela, la peinture de Bonnard respire la joie de vivre …

Le style de Guy Goffette est d’une grande beauté et d’une intelligence délicate : on voit qu’il aime Bonnard, qu’il se reconnaît même un peu en lui : personnage très réservé, modeste, peu enclin aux mondanités, ne vivant que pour son art.

Ceux qui connaissent déjà Pierre Bonnard par des livres d’histoire de l’art trouveront ici un supplément d’âme, une vision intime et profonde du peintre.
Pour les autres, ce sera certainement une très belle découverte.
Et, dans tous les cas, un grand plaisir de lecture !