Trois poèmes de Giuseppe Ungaretti

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le très beau recueil Vie d’un homme (poésies 1914-1970) qui est un choix anthologique des poèmes de Giuseppe Ungaretti (1888-1970) paru chez Poésie-Gallimard.
J’ai choisi trois poèmes qui datent de l’année 1916 et qui me paraissent particulièrement émouvants.
Ils ont été traduits de l’italien par Jean Lescure.

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JE SUIS UNE CREATURE

Comme cette pierre
du Saint Michel
aussi froides
aussi dures
aussi sèches
aussi réfractaires
aussi totalement
inanimées

Comme cette pierre
sont les larmes
qui ne se voient pas

La mort
s’escompte
en vivant

Valloncello di Cima Quattro, 5 août 1916

***

DANS LE DEMI-SOMMEIL

Je veille la nuit violentée

L’air est criblé
comme une dentelle
par les coups de fusil
des hommes
renfoncés
dans les tranchées
comme les escargots dans leur coquille

Il me semble
qu’une ahanante
tourbe de cantonniers
pilonne le pavé
de pierre de lave
de mes routes
et je l’écoute
sans voir
dans le demi-sommeil.

Valloncello di Cima Quattro, 6 août 1916

***

SAN MARTINO DEL CARSO

De ces maisons
il n’est resté
que quelques
moignons de murs

De tant d’hommes
selon mon cœur
il n’est pas même
autant resté

Mais dans le cœur
aucune croix ne manque

C’est mon cœur
le pays le plus ravagé

Valloncello dell’albero isolato, 27 août 1916

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Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati

Buzzati_TartaresL’histoire : Un homme, nommé Giovanni Drogo et âgé d’une petite vingtaine d’années, reçoit sa première affectation à la sortie de son académie militaire : il doit se rendre au fort Bastiani, un bâtiment austère et retiré, situé près de la frontière nord du pays, avec une vue sur le « Désert des Tartares » : un paysage désolé de montagnes et de plateaux par lequel pourraient bien, un jour ou l’autre, surgir des troupes ennemies. Drogo, d’abord rebuté par ce fort, pense demander sa mutation au bout de quatre mois, mais il s’englue peu à peu dans des habitudes, crée des liens de camaraderies avec les autres militaires, et le temps finit par passer sans même qu’il s’en rende compte. La vie s’écoule, le fort attend en vain une attaque ennemie, Drogo vieillit peu à peu, entre attente et occupations routinières.

Mon avis : Avant de commencer ce roman, j’avais peur de m’ennuyer car je croyais qu’il n’y avait pas d’histoire et qu’il ne se passait rien du début à la fin. J’ai été heureusement surprise : même si le héros passe sa vie à attendre quelque chose qui n’arrive pas, il se passe en revanche des tas de choses que le héros n’attend pas et on ne s’ennuie pas une seule seconde, bien au contraire.
Il m’a semblé que ce roman avait une portée philosophique et psychologique, dans le sens où beaucoup d’êtres humains (sinon la plupart) sont figés dans des habitudes et des attentes interminables, et finissent par en oublier de vivre vraiment. C’est ainsi que, durant tout le roman, Drogo songe avec regret à la vie agréable qu’il pourrait mener s’il se faisait muter dans la ville où vivent sa mère et ses amis, mais ce regret devient lui aussi une sorte d’habitude et il ne demande jamais sa mutation, ou la demandera quand il sera trop tard.
C’est aussi un livre sur le temps qui passe : lorsqu’il est jeune, Drogo a l’impression d’avoir une éternité devant lui et de pouvoir se permettre de gâcher quelques années, et puis les années gâchées s’accumulent, le temps passe de plus en plus vite, et Drogo s’aperçoit soudain que sa vie est maintenant derrière lui et qu’il n’en a rien fait.

Un livre magnifique, à lire absolument !

Pas pleurer, le roman de Lydie Salvayre

Salvayre_Pas-pleurer
Ces six derniers mois j’ai lu trois romans de Lydie Salvayre : La Puissance des Mouches, que je n’ai pas chroniqué parce que ce livre m’avait impressionnée et « laissée sans voix », La compagnie des spectres, que je n’avais pas chroniqué non plus car j’attendais d’avoir en quelque sorte « digéré » la forte impression laissée par cette lecture, et enfin Pas Pleurer, que j’ai terminé il y a près de trois semaines et que je n’étais pas loin de renoncer à chroniquer parce qu’il me semblait que tout avait déjà été dit sur ce livre et que je ne ferais que répéter ce qui avait été dit cent fois sur d’autres blogs ou sites de critiques.
Mais bon, comme j’aime vraiment beaucoup les œuvres de Lydie Salvayre, je ne laisserai pas passer une troisième fois l’occasion de commenter un de ses romans.

L’histoire est loin d’être simple, mais voici le point de départ : la narratrice, Lidia, d’origine espagnole, fait une sorte d’enquête sur ses origines, ce qui l’amène à écouter attentivement les récits que sa mère, Montse, fait dans une sorte de langue étrange entre le français et l’espagnol que Lidia appelle le « fragnol ». Dans ces récits, elle se remémore l’été 1936, alors qu’elle avait quinze ans, que le vent de la liberté et de la révolution soufflait sur l’Espagne, et qu’elle était en train de vivre la plus intense et la plus belle période de sa vie. Lidia, parallèlement, s’intéresse à l’œuvre de Bernanos, et particulièrement à ce qu’il écrivait au sujet des horreurs commises pendant la Guerre d’Espagne dans son livre Les grands cimetières sous la lune.

J’avoue que je ne suis pas, habituellement, passionnée par les romans où le cadre historique est très marqué, et d’autant moins quand il s’agit d’une période historique dont je ne connais pas grand chose (avant de lire ce roman, la Guerre d’Espagne se résumait à deux lignes dans mon esprit). Ceci dit, le fait de me sentir immergée dans cette période de l’histoire, où les idéaux étaient placés très hauts, et où le courage n’était pas un vain mot, est loin d’avoir été désagréable. Ce que j’ai appris grâce à ce livre, c’est l’existence du conflit très fort entre les anarchistes (libertaires) et les communistes (staliniens) au début de la Guerre d’Espagne, et la manière dont les uns et les autres essayaient de manœuvrer pour se gagner les bonnes grâces de la population.
J’ai retrouvé dans Pas pleurer cette forte expression de haine du fascisme que j’avais déjà rencontrée dans La Compagnie des Spectres, et qui, malgré son côté répétitif et parfois outrancier, n’en est pas moins sympathique et respectable, donnant vraiment l’impression d’une haine viscérale, s’exprimant avec ardeur et jubilation.
Il m’a semblé que les trois phases émotionnelles traversées par Montse en cet été 1936 (la candeur, la passion et la résignation) étaient décrites et rendues avec une grande justesse, et que les états transitoires d’une émotion à l’autre étaient vraiment réalistes bien qu’assez rapides.
J’ai été un peu gênée par les nombreux dialogues en espagnol – que je n’ai pas le bonheur de comprendre – et j’ai eu plusieurs fois l’impression frustrante de passer à côté de détails importants. Mais c’est ma seule petite réserve concernant ce roman, que j’ai trouvé pour le reste excellent, sans temps mort, et avec des personnages plein de fougue et d’élan.

Pas pleurer était paru aux éditions du Seuil, et a reçu le prix Goncourt en 2014.

Quelques poèmes récents de Patricia Castex Menier

J’ai trouvé ces poèmes  de Patricia Castex Menier dans le dernier numéro de la revue A l’index (n°25 de janvier 2014) dirigée par Jean-Claude Tardif.

Quelques îles furent des geôles.

A la saison des mûres,
ne pas oublier,

en se blessant bêtement aux barbelés des ronces.

***

Déportation.

La mémoire fait sa ronde.

Même sans noms,
même sans stèles,

ruines amères, nécropole à ciel ouvert

Au bout du cap,

le mur des dictatures,

plus infranchissable, assurait-on, que celui des
tempêtes.

***

Se nourrit-on d’idées ?

Détenus et gardiens.

Elles décharnent les uns, rendent obèses les autres.

***

La terre retentit.

Elle demande qu’on l’écoute encore.

Tant de bottes, tant de crosses

piétinèrent le dessin d’un pied nu, la trace d’une
sandale

Le vent tire sur la corde,
le soleil ajuste la mitraille.

Les verrous ont sauté.

Mémoire hagarde face à la lampe braquée.

***

Réverbération.

Le cri peut rendre aveugle.

On plisse les yeux,

frontière noire,

ligne de partage entre un monde bien en chair, et
l’autre

Post-scriptum au chien noir de Jean-Claude Tardif

post-scriptum-au-chien-noirDans ce livre, Jean-Claude Tardif se remémore des personnages de son enfance rescapés de la Guerre d’Espagne.
Ce sont donc huit nouvelles – huit portraits d’hommes et de femmes qui l’ont marqué, tous blessés par cette guerre, exilés, hantés par leurs souvenirs.
Aux yeux de cet enfant, ces personnages restent le plus souvent des mystères : ils parlent entre eux dans une langue qu’il ne comprend pas, ils évoquent à demi mots des souvenirs qu’il ne partage pas, ils portent des blessures que l’enfant peut seulement deviner par instants.

Ce recueil de nouvelles est un beau livre, très sensible – un livre de poète.
J’ai aimé qu’il donne la parole à des vaincus de l’Histoire, à des idéalistes.
D’un point de vue personnel, cela m’a rappelé une certaine atmosphère de l’enfance, faite de proximité et de complicité avec les adultes, tout en gardant l’impression que leur histoire est un secret impénétrable, que l’on comprendra peut-être plus tard.

Post-scriptum au chien noir est paru aux éditions Le temps qu’il fait en octobre 2012.

Les femmes gitanes avaient fini par m’adopter, me regarder comme l’une des leurs. Elles ne savaient pas qui j’étais, voyaient seulement mes guenilles, ma jeunesse portant une vie plus jeune encore. Je passais mes nuits avec elles. Elles m’apprirent la Zambra.
C’est là, dans leur camp, que je vis pour la première fois Lorca. Il chantait avec les hommes. Je me rappelle son visage éclairé par des chandelles de suif. Aujourd’hui encore c’est à lui, au souvenir de ce visage, que je dois le peu de vie qui me reste au fond des yeux – que peut donc y comprendre Don Ernesto ? Il avait dit un de ses poèmes, les gitans l’accompagnaient de leurs guitares à douze cordes, on aurait dit que la nuit elle-même résonnait, mêlait son chant aux mots de Federico. Nous étions pourtant en guerre, mais il semblait qu’ici, en cet instant précis, elle ne pouvait pas nous toucher. Les hommes, je m’en souviens, avaient dans les yeux une lumière que je n’ai jamais revue. L’un d’entre eux a dit que c’était là les mots de la République, la seule qui vaille, celle qui parle au cœur. Tous les autres approuvèrent en silence, et ce silence aussi contenait de la beauté. J’étais émue. C’est en souvenir de ces mots-là, pour eux, que j’ai pris une arme et me suis battue comme tant d’autres, avec d’autres, des femmes, des hommes, Pilar, Marisol, Alexandro, Antonio, et tous ceux dont j’ai oublié jusqu’au prénom mais dont je conserve les visages quand les nuits sont trop longues.

Le grand cahier d’Agota Kristof

J’ai longtemps hésité avant de me décider à écrire un article sur ce livre, d’une part parce que je ne l’ai pas aimé, et d’autre part parce qu’il ne m’inspirait aucune espèce d’idée. Et c’est même je crois ce que je n’ai pas aimé dans ce livre : il ne s’en dégage aucune réflexion sur le monde ou sur la vie.
Ce n’est qu’un récit, qui se veut horrifique : on est en temps de guerre (une guerre qui n’est pas déterminée historiquement ou géographiquement), ce qui est le prétexte à quelques tueries et à quelques viols. Les gens sont laids, méchants, hypocrites, voleurs, menteurs. Pédophilie, zoophilie, sado-masochisme semblent des pratiques courantes.
On se dit que l’auteur veut simplement nous montrer l’atrocité de la guerre et la monstruosité de l’humanité mais le trait est tellement appuyé et souligné qu’on finit par être un peu fatigué par cette histoire.
Voltaire, dans Candide, nous avait déjà prouvé que tout n’était pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais il y avait du moins une portée philosophique, qui m’a semblé absente ici.
Sur le versant positif, ce livre est extrêmement bien écrit, dans un style très concis, très froid, qui était à mon avis le seul possible étant donnée la teneur de l’histoire.
J’ai lu d’autres critiques du Grand Cahier sur d’autres blog, et l’un d’eux parlait de l’humour (noir) de ce livre : de mon côté je n’ai absolument vu aucune once de drôlerie et si j’ai trouvé une caractéristique qui pourrait définir le ton de ce roman ce serait plutôt le sordide.

Un poème d’Amour en vers libres

Ce poème a paru dans la revue ARPA du mois de juillet 2012 (n°104 de la revue).

Guerre Sainte

L’amour planait comme une menace.
Lorsqu’il s’est abattu nos nerfs ont grincé.
L’hiver serait long et froid.
Tu ne poserais plus jamais tes peines sur mes genoux.
Seule une guerre pouvait nous rapprocher.
J’ai tiré en l’air ma première salve de mots tendres.
Tu as creusé la première tranchée.
J’ai vidé sur toi des chargeurs de larmes.
Puis ce ne furent qu’assauts et silences.
Et le Ciel réclama son lot nocturne de claires prières. Puisque le désir était indigne il fallait bien que l’amour soit pur. Comme j’étais soucieuse alors, lèvres et mains dans la boue, de ne pas me salir le cœur !
Mais c’était pure et désarmée que je semblais la plus dangereuse : tu as brisé tous mes drapeaux blancs.
Pouvais-je seulement te blesser ? Ce mystère me dévastait.
L’amour est une raison si puissante de mourir et si insuffisante de vivre qu’on a peine à choisir son camp.
J’ai mis très longtemps à voir que tu avais déserté.
Cette guerre est partie en fumée et le Ciel est retourné à ses moutons.

Je suis restée sur le champ de bataille.

Marie-Anne BRUCH