Pas pleurer, le roman de Lydie Salvayre

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Ces six derniers mois j’ai lu trois romans de Lydie Salvayre : La Puissance des Mouches, que je n’ai pas chroniqué parce que ce livre m’avait impressionnée et « laissée sans voix », La compagnie des spectres, que je n’avais pas chroniqué non plus car j’attendais d’avoir en quelque sorte « digéré » la forte impression laissée par cette lecture, et enfin Pas Pleurer, que j’ai terminé il y a près de trois semaines et que je n’étais pas loin de renoncer à chroniquer parce qu’il me semblait que tout avait déjà été dit sur ce livre et que je ne ferais que répéter ce qui avait été dit cent fois sur d’autres blogs ou sites de critiques.
Mais bon, comme j’aime vraiment beaucoup les œuvres de Lydie Salvayre, je ne laisserai pas passer une troisième fois l’occasion de commenter un de ses romans.

L’histoire est loin d’être simple, mais voici le point de départ : la narratrice, Lidia, d’origine espagnole, fait une sorte d’enquête sur ses origines, ce qui l’amène à écouter attentivement les récits que sa mère, Montse, fait dans une sorte de langue étrange entre le français et l’espagnol que Lidia appelle le « fragnol ». Dans ces récits, elle se remémore l’été 1936, alors qu’elle avait quinze ans, que le vent de la liberté et de la révolution soufflait sur l’Espagne, et qu’elle était en train de vivre la plus intense et la plus belle période de sa vie. Lidia, parallèlement, s’intéresse à l’œuvre de Bernanos, et particulièrement à ce qu’il écrivait au sujet des horreurs commises pendant la Guerre d’Espagne dans son livre Les grands cimetières sous la lune.

J’avoue que je ne suis pas, habituellement, passionnée par les romans où le cadre historique est très marqué, et d’autant moins quand il s’agit d’une période historique dont je ne connais pas grand chose (avant de lire ce roman, la Guerre d’Espagne se résumait à deux lignes dans mon esprit). Ceci dit, le fait de me sentir immergée dans cette période de l’histoire, où les idéaux étaient placés très hauts, et où le courage n’était pas un vain mot, est loin d’avoir été désagréable. Ce que j’ai appris grâce à ce livre, c’est l’existence du conflit très fort entre les anarchistes (libertaires) et les communistes (staliniens) au début de la Guerre d’Espagne, et la manière dont les uns et les autres essayaient de manœuvrer pour se gagner les bonnes grâces de la population.
J’ai retrouvé dans Pas pleurer cette forte expression de haine du fascisme que j’avais déjà rencontrée dans La Compagnie des Spectres, et qui, malgré son côté répétitif et parfois outrancier, n’en est pas moins sympathique et respectable, donnant vraiment l’impression d’une haine viscérale, s’exprimant avec ardeur et jubilation.
Il m’a semblé que les trois phases émotionnelles traversées par Montse en cet été 1936 (la candeur, la passion et la résignation) étaient décrites et rendues avec une grande justesse, et que les états transitoires d’une émotion à l’autre étaient vraiment réalistes bien qu’assez rapides.
J’ai été un peu gênée par les nombreux dialogues en espagnol – que je n’ai pas le bonheur de comprendre – et j’ai eu plusieurs fois l’impression frustrante de passer à côté de détails importants. Mais c’est ma seule petite réserve concernant ce roman, que j’ai trouvé pour le reste excellent, sans temps mort, et avec des personnages plein de fougue et d’élan.

Pas pleurer était paru aux éditions du Seuil, et a reçu le prix Goncourt en 2014.

Post-scriptum au chien noir de Jean-Claude Tardif

post-scriptum-au-chien-noirDans ce livre, Jean-Claude Tardif se remémore des personnages de son enfance rescapés de la Guerre d’Espagne.
Ce sont donc huit nouvelles – huit portraits d’hommes et de femmes qui l’ont marqué, tous blessés par cette guerre, exilés, hantés par leurs souvenirs.
Aux yeux de cet enfant, ces personnages restent le plus souvent des mystères : ils parlent entre eux dans une langue qu’il ne comprend pas, ils évoquent à demi mots des souvenirs qu’il ne partage pas, ils portent des blessures que l’enfant peut seulement deviner par instants.

Ce recueil de nouvelles est un beau livre, très sensible – un livre de poète.
J’ai aimé qu’il donne la parole à des vaincus de l’Histoire, à des idéalistes.
D’un point de vue personnel, cela m’a rappelé une certaine atmosphère de l’enfance, faite de proximité et de complicité avec les adultes, tout en gardant l’impression que leur histoire est un secret impénétrable, que l’on comprendra peut-être plus tard.

Post-scriptum au chien noir est paru aux éditions Le temps qu’il fait en octobre 2012.

Les femmes gitanes avaient fini par m’adopter, me regarder comme l’une des leurs. Elles ne savaient pas qui j’étais, voyaient seulement mes guenilles, ma jeunesse portant une vie plus jeune encore. Je passais mes nuits avec elles. Elles m’apprirent la Zambra.
C’est là, dans leur camp, que je vis pour la première fois Lorca. Il chantait avec les hommes. Je me rappelle son visage éclairé par des chandelles de suif. Aujourd’hui encore c’est à lui, au souvenir de ce visage, que je dois le peu de vie qui me reste au fond des yeux – que peut donc y comprendre Don Ernesto ? Il avait dit un de ses poèmes, les gitans l’accompagnaient de leurs guitares à douze cordes, on aurait dit que la nuit elle-même résonnait, mêlait son chant aux mots de Federico. Nous étions pourtant en guerre, mais il semblait qu’ici, en cet instant précis, elle ne pouvait pas nous toucher. Les hommes, je m’en souviens, avaient dans les yeux une lumière que je n’ai jamais revue. L’un d’entre eux a dit que c’était là les mots de la République, la seule qui vaille, celle qui parle au cœur. Tous les autres approuvèrent en silence, et ce silence aussi contenait de la beauté. J’étais émue. C’est en souvenir de ces mots-là, pour eux, que j’ai pris une arme et me suis battue comme tant d’autres, avec d’autres, des femmes, des hommes, Pilar, Marisol, Alexandro, Antonio, et tous ceux dont j’ai oublié jusqu’au prénom mais dont je conserve les visages quand les nuits sont trop longues.