Le Journal d’un chômeur, de Gérard Lemaire

couverture chez federop

J’avais déjà eu l’occasion de parler des poèmes de Gérard Lemaire (1942-2016) en octobre 2020 et ces lectures poétiques m’avaient donné envie de mieux connaître cet auteur, avec cette fois un livre en prose, sans doute très autobiographique, « Journal d’un chômeur », qui a été publié en 1974 par les éditions Fédérop et que l’on peut encore trouver en occasion sur Internet.

Contrairement à mon habitude, je ne vais pas résumer le début du livre car il s’agit d’un journal intime sans intrigue véritablement linéaire et chronologiquement racontable. Ici, ce sont surtout les épisodes de la vie d’un chômeur, avec tout ce qu’elle peut comporter de répétitif, de cyclique, et de terrible vacuité : pointage hebdomadaire à l’ANPE (ancêtre de l’actuel Pôle Emploi), rencontres animées avec des copains ou d’anciens collègues d’usine ou de chantier (le narrateur est ouvrier), réactions du narrateur par rapport aux informations télévisées ou radiophoniques sur les hommes politiques et La Crise économique, tentatives ratées de trouver du travail ou de séduire telle ou telle femme, attitudes de ses parents (chez qui il se retrouve obligé de retourner, par manque d’argent) qui sont à la fois protecteurs, infantilisants, et pas vraiment compréhensifs.

Mon humble Avis :

J’ai été un peu mitigée sur ce livre, qui a des tas d’aspects intéressants mais dont l’écriture visiblement très inspirée par Céline m’a un peu fatiguée, avec ses interjections à répétition, ses points d’exclamation, ses rugissements et vociférations quasi-constants. Je veux bien croire que le narrateur est très en colère et très révolté d’être au chômage et qu’il entend nous le faire savoir au maximum, mais toutes ces invectives m’ont fait un effet pénible à force d’accumulation.
Pour avoir été longtemps au chômage, j’ai pu comparer, grâce à ce livre, la situation que j’ai connue il y a vingt ans avec celle qui existait dans les années 70, aux tous débuts du chômage de masse. J’ai appris ainsi que les conseillers de l’ANPE étaient alors appelés des « prospecteurs-placiers » et qu’ils étaient censés faire toutes les démarches auprès des entreprises pour vous trouver du travail : coups de téléphone, prise de renseignements puis de rendez-vous, etc.
Inutile de dire que trente ans plus tard ça ne se passait plus du tout ainsi et que les chômeurs devaient se débrouiller tout seuls. De nos jours, ça n’a pas dû non plus évoluer vers plus de confort pour les chômeurs, bien au contraire.
Mais revenons à notre sujet !
C’est toute une époque qui ressurgit devant nous avec ce Journal d’un chômeur, une certaine vision de la gauche contestataire et post-soixante-huitarde, le septennat de Valéry Giscard D’Estaing, l’écoute de rock américain sur des disques vinyle, les hippies, les revendications sociales, féministes, les désirs omniprésents de liberté et d’épanouissement.
J’ai trouvé intéressant d’entendre la parole d’un ouvrier – jeune de surcroît (il a 32 ans en 1974) – et je me suis rendue compte que bien peu d’éditeurs d’aujourd’hui publieraient le témoignage engagé et insoumis d’un ouvrier au chômage, ils ne trouveraient ça probablement pas très vendeur, ni très « sexy » ni très « feel-good ».
Et c’était au moins le mérite des années 70 d’avoir une certaine considération pour les pauvres, les exclus et les malchanceux et de leur laisser parfois la parole, bien que le narrateur de ce Journal ne cesse de protester contre le rejet de la société.
Tout de même, Gérard Lemaire exprime parfois, d’une manière très poignante, le sentiment de vide et d’angoisse lié au chômage, et cet aspect du livre n’a absolument pas vieilli et m’a paru intemporellement vrai.

Un extrait page 122 :

(…) Rien à faire. Passer. Suivre son tracé comme un somnambule. Rentrer dans ses tiroirs. Le chômeur est quelqu’un qui se fait tabasser tous les jours : par l’indifférence, le silence efficace, l’incompréhension, la normalité. Même s’il réagit, s’il tente de prendre la parole, on l’ensevelit dans les belles paroles, les vagues promesses. Il est diaphane, transparent, fantomatique. C’est un jeune. Ou vieux. Il n’existe pas, en somme. Un homme n’est jamais chômeur, ou c’est l’exception des exceptions, un K. Traqué par la misère, le chômeur ne se révolte pas, il se cache. Il dissimule ce qu’il peut dissimuler de son drame. On le voit venir de loin, de toute façon. Avec sa dégaine de tristesse. Un air pas du tout « à la mode ». Une dégaine de prolo, de vrai prolo, sans bagnole à la sortie… Il a toujours un peu l’air de trainer, d’être pas bien là. Tout à fait incadrable. Dans l’information, mais en chiffres ! Numéroté ! Vous ne voyez pas un chômeur intervenant dans un débat à la télé : il ne saurait rien dire ! Il dégoiserait !… Montrer cette loque de frusques grises, vous imaginez pas ! Ca vous couperait l’appétit ! La bouche pleine de merde ! Retourne dans ton faubourg, mon pote, dans ta crasse. (…)

Trois Poèmes de Gérard Lemaire (1942-2016)


Contactée par Marie-Josèphe Lemaire, qui voulait me faire connaître l’oeuvre poétique de son mari, Gérard Lemaire (1942-2016), j’ai voulu lui rendre hommage à travers ce blog.
Voici quelques éléments biographiques sur ce poète engagé et fervent, avec des textes extraits du beau livre de Robert Roman, paru aux éditions du Contentieux en mai 2019, Gérard Lemaire, un poète à hauteur d’homme, et je vous renvoie à ce livre pour de plus amples développements sur la vie et l’oeuvre de ce poète.

Gérard Lemaire (1942 – 2016)

Né à Saint-Quentin dans l’Aisne, le 1er novembre 1942, Gérard Lemaire exerça durant sa vie professionnelle une dizaine de métiers en tant qu’ouvrier spécialisé. Parallèlement, et presque comme un vagabond, il voyagea en Israël, en Amérique latine, au Canada, au Portugal, en Espagne ainsi qu’en Afrique du nord.

Très tôt, Gérard Lemaire découvrit l’écriture et y consacre une autre partie de son existence. Révolté face à l’injustice sociale, il croyait en la révolution par le biais du poème ; à la poésie sauvant l’esclave. Poète engagé, il a écrit plus de 10 000 poèmes. Auteur d’une trentaine de volumes, il a été publié dans 200 revues.

Il est décédé le 7 octobre 2016, à Concremiers dans l’Indre. Composé par Robert Roman, « Gérard Lemaire – un poète à hauteur d’homme » est un ouvrage foisonnant de 402 pages, qui retrace à travers un nombre important de poèmes mais aussi de photographies, de témoignages et de correspondances, la vie et l’œuvre de celui qui se définissait comme un poète prolétarien.

(Texte de Robert Roman)

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L’envie de vivre
S’écoule lentement

Derrière les pierres
Une mer d’écritures

Que les vagues effacent
Sous la vague céleste

Est-ce le désir
Qui brouille les cartes

Être le seul n’importe
Cousu dans la déchirure

Dans le grain de poussière
Je trouve mon paradis

Se taire et trembler
Dans l’exubérance des voix

**

Dans une vive désolation.

Je ne crois pas en moi en ce moment
Ai-je d’ailleurs été quelquefois autrement

Mais pourquoi vouloir être quelqu’un
Pourquoi ce faux désir de ne pas être oublié des hommes

Puis-je être dans autre chose qu’un devoir
Mais si difficile d’accès malgré cette apparence

Aucune métaphore au violon lyrique ne me traverse
Peut-on avoir plus nettement conscience de sa tombe

Vérité et justice ne me sortent pas de la bouche
Ils sont gravés sur le marbre d’un météore inconnu

Ils passent sur tant de fronts abaissés
Aucun pilier de temple ne peut les porter

Où aller en clarté avec si peu de force
Ce que j’entends du monde m’a jeté si bas

2006

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L’aube serait belle
Sans la plainte

Sans ceux que l’on a fusillés
Quand le jour se lève

Sans ceux écartés
Contre toute raison de justice

La vérité ne peut pas rencontrer
La philosophie

Cette dimension ici et là
Traverse le cancer de toutes les gorges

Sous l’eau froide du lac
Grouille une vermine étincelante

Parler avec si peu
Pour ceux qui seraient beaucoup

2008

GERARD LEMAIRE

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Vous pouvez vous procurer ce livre en écrivant à Robert Roman, 7 rue des Gardénias, 31100 Toulouse, ou en visitant le blog de l’éditeur : https://lecontentieux.blogspot.com/