Deux Proêmes de Francis Ponge


J’ai déjà parlé de Francis Ponge la semaine dernière, à propos du Parti Pris des Choses.
Mais ce recueil est suivi, dans son édition chez Poésie/Gallimard, du recueil Proêmes, qui est également tout à fait excellent, et dont je vous propose aujourd’hui deux textes :

LE PARNASSE

Je me représente plutôt les poètes dans un lieu qu’à travers le temps.

Je ne considère pas que Malherbe, Boileau ou Mallarmé me précèdent, avec leur leçon. Mais plutôt je leur reconnais à l’intérieur de moi une place.

Et moi-même je n’ai pas d’autre place que dans ce lieu.

Il me semble qu’il suffit que je m’ajoute à eux pour que la littérature soit complète.

Ou plutôt : la difficulté est pour moi de m’ajouter à eux de telle façon que la littérature soit complète.

… Mais il suffit de n’être rien autre que moi-même.

1928

***
Et voici un extrait d’un deuxième texte

NATARE PISCEM DOCES

P. ne veut pas que l’auteur sorte de son livre pour aller voir comment ça fait du dehors.

Mais à quel moment sort-on ? Faut-il écrire tout ce qui est pensé à propos d’un sujet ? Ne sort-on pas déjà en faisant autre chose à propos de ce sujet que de l’écriture automatique ?
Veut-il dire que l’auteur doive rester à l’intérieur et déduire la réalité de la réalité ? Découvrir en fouillant, en piquant aux murs de la caverne ? Enfin que le livre, au contraire de la statue qu’on dégage du marbre, est une chambre que l’on ouvre dans le roc, en restant à l’intérieur ?

Mais le livre alors est-il la chambre ou les matériaux rejetés ? Et d’ailleurs n’a-t-on pas vidé la chambre comme l’on aurait dégagé la statue, selon son goût, qui est tout extérieur, venu du dehors et de mille influences ?
Non, il n’y a aucune dissociation possible de la personnalité créatrice et de la personnalité critique.

Même si je dis tout ce qui me passe par la tête, cela a été travaillé en moi par toutes sortes d’influences extérieures : une vraie routine.

Cette identité de l’esprit créateur et du critique se prouve encore par l' »ANCH’IO SON’ PITTORE » : c’est devant l’oeuvre d’un autre, donc comme critique, que l’on s’est reconnu créateur.

(…)

***

Deux poèmes de Francis Ponge, extraits du Parti Pris des Choses

J’avais lu ce livre quand j’étais étudiante et je l’ai relu la semaine dernière avec beaucoup de plaisir.
Je vous propose de lire (ou relire) L’huître et le cageot, qui sont parmi mes préférés.
Le Parti Pris des Choses est le recueil de Ponge le plus connu, il a été publié la première fois en 1942, il est disponible chez Poésie/Gallimard.

Le Cageot

A mi-chemin de la cage au cachot, la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.
A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.

***

L’Huître

L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché un peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.
A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en-dessus s’affaissent sur les cieux d’en-dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner.

****