Quelques poèmes de Fernando Pessoa

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans L’anthologie essentielle de Fernando Pessoa parue aux éditions Chandeigne. Vous pouvez vous reporter au site de l’éditeur pour plus de renseignements.

Nombreux sont ceux qui en nous vivent ;
Si je pense, si je ressens, j’ignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je ne suis rien que le lieu
Où l’on pense, où l’on ressent.

J’ai bien plus d’âmes qu’une seule.
Il est plus de moi que moi-même.
J’existe cependant
A tous indifférent
Je les fais taire : je parle.

Tous les influx entrecroisés
De ce que je ressens ou pas
Polémiquent en qui je suis.
Je les ignore. Et ils ne dictent rien
A celui que je me connais : j’écris.

**

L’amour, c’est cela l’essentiel.
Le sexe n’est qu’un accident.
Il peut être identique
ou différent.
L’homme n’est pas un animal :
C’est une chair intelligente
Parfois malade cependant.

***

La mort ? Un tournant de la route.
Mourir ? Seulement ne plus être
Vu. Ecoutant, j’entends tes pas
Exister comme moi j’existe.

La terre est matière de ciel.
Le mensonge n’a aucun nid.
Nul jamais ne s’est fourvoyé.
Tout est chemin et vérité.

***

AUTOPSYCHOGRAPHIE

Le poète est celui qui feint.
Et il feint si parfaitement
Qu’il fait enfin passer pour feinte
La douleur qu’il ressent vraiment.

Et les lecteurs de ses écrits
Ressentent sous la douleur lue
Non pas les deux qu’il a connues,
Mais la seule qu’ils n’ont pas eue.

Ainsi, sur ses rails circulaires
Tourne, embobinant la raison,
Ce si petit train à ressorts
Que l’on a appelé le cœur.

***anthologie-pessoa

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Le Banquier anarchiste de Fernando Pessoa

banquier_anarchiste D’habitude je ne recopie pas la note de l’éditeur en quatrième de couverture mais ici les éditions de La Différence ont fait une jolie présentation qui donne une bonne idée de cette nouvelle de Pessoa :
Paru en 1922 dans la revue Contemporânea, Le Banquier anarchiste, seule œuvre de fiction publiée de son vivant, a connu un destin étrange. Mentionnée avec condescendance par les « spécialistes » ès Pessoa quand ils daignaient la citer, ce n’est que tout récemment qu’on a commencé à la lire.
Avec ses « faiblesses de construction » et son évident « amateurisme », ce dialogue paradoxal, à la fois logique et absurde, conformiste et subversif, d’une naïveté assez lucide ou, si l’on préfère, d’une lucidité assez naïve, n’a rien perdu de son pouvoir de provocation.

Deux amis, à la fin d’un repas, discutent. L’un des deux, important banquier et commerçant, démontre à l’autre par un raisonnement parfaitement logique qu’il mène une vie en tout point conforme à la doctrine anarchiste.
La liberté individuelle, le refus d’entraver la liberté des autres (ni influence ni aide), la maîtrise des « fictions sociales » (en l’occurrence l’argent), la satisfaction naturelle de ses intérêts égoïstes sont en effet quelques uns de ses principes fondamentaux, fidèles selon lui à l’idéal anarchiste.

J’ai trouvé ce dialogue très brillant et réjouissant.
Pessoa nous démontre que la société libertaire est une utopie et que, parmi les sociétés humainement réalisables, celle qui se rapproche le plus de cet idéal de liberté est en réalité la société capitaliste la plus brutale.
L’éditeur parle de naïveté, c’est vrai, mais j’y ai vu aussi un humour grinçant, et pour un lecteur de notre époque ce texte prend un relief bien particulier.
Il y a aussi une volonté de démolir tous les discours politiques très idéologiques qui étaient particulièrement en vogue au XXème siècle.
J’ajoute que j’ai trouvé certaines réflexions proches de celles de la psychologie sociale sur la tendance naturelle de certaines personnes à dominer ou à se laisser asservir, qui sont exploitées de manière très intéressante dans ce Banquier anarchiste.

Je conseille tout à fait cette  nouvelle !