Etre ici est une splendeur, de Marie Darrieussecq

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Quatrième de Couverture :

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant, sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

Mon avis :

Ce livre est la biographie de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, précurseur de l’expressionnisme, qui est morte à peine à trente-deux ans des suites d’un accouchement difficile, et qui était très peu connue en France avant que Marie Darrieussecq lui consacre ce livre et contribue à lui organiser une exposition au Musée d’Art Moderne cette année 2016, ce qui est une manière très louable de faire connaître cette peintre dans notre pays et de lui redonner la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art du début du 20ème siècle.
J’ai trouvé que Marie Darrieussecq réussissait assez bien à restituer le caractère de son personnage, une jeune femme très enjouée et sans doute trop indépendante pour trouver le bonheur à son époque, où les femmes étaient peu libres de leurs choix.
Malgré le manque d’informations sur certains points, c’est une biographie honnête, où l’auteure ne cherche pas à inventer les éléments manquants et où elle traite certains événements avec beaucoup de délicatesse, comme cette période où Paula Modersohn-Becker quitte son époux et vit probablement une relation avec un autre homme, dont on ne sait pas grand chose sinon qu’il était Bulgare.
Le récit de l’amitié entre Paula et Rilke est assez intéressant, car il s’agit d’une relation curieuse, à la fois intellectuelle et protectrice, où on se demande toujours quelle fut la part d’attirance ou d’amour platonique (cet avis m’est personnel et n’engage que moi).
Première femme peintre à se représenter enceinte, j’ai regretté de lire ce livre après avoir vu l’exposition du Musée d’Art Moderne plutôt que le contraire, car je pense que cette lecture m’aurait fait pénétrer plus profondément dans ses tableaux, et spécialement dans ses nus …
Ce livre nous montre aussi l’admiration que Marie Darrieussecq porte à Paula Modersohn-Becker : visiblement elle se reconnaît un peu en elle, et se trouve des points communs avec ses préoccupations de femme et d’artiste.

Un beau livre, sensible et touchant, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, et qui recrée l’atmosphère d’une époque artistiquement riche.

Dans les ruines, un recueil de Jean-Pierre Thuillat

Dans-les-ruines-precede-de-MarmaillesDans les ruines est un recueil de poèmes paru en 2015 chez l’Arrière-Pays. Il est précédé du recueil Marmailles et suivi de Mutants. J’ai choisi trois poèmes au gré de ma lecture, au fil de ces trois recueils.
Jean-Pierre Thuillat est poète et dirige la revue Friches.

***

Nous aimions la lenteur des feuilles
qui ne poussent que quand les hommes
ont le dos tourné et s’affairent
à leurs vraies tâches dérisoires.

Nous allions guetter sur les arbres
dans le printemps qui se dandine
la façon dont grandit le monde
et comment le vert vient au jour.

***

Ce visage qui se dessine
au fond du puits
si pâle encore sur le miroir que le contour
en demeure aussi flou que celui du Suaire

la nuit seule saura en préciser les traits
et lui donner cette aura de lumière
d’autant mieux définie que le noir

se fera plus profond par-dessus ton épaule
en étirant son ombre au bord de la margelle
jusqu’à dissoudre le cri des pierres.

***

Dans la vitre aucune ombre
hormis celle de ce corps de femme
aux contours dessinés d’une simple caresse

mais que tu viens rechercher chaque soir
au plus profond de ton désarroi d’homme
alors même que le ciel si limpide

ne suffit plus à dicter un poème
et que la lumière pleut sur toi
avec la cruauté d’une mer déchaînée.

Jean-Pierre Thuillat

***

Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

un_ete_sans_les_hommesCela faisait longtemps que je prévoyais de découvrir l’œuvre de Siri Hustvedt et ce mois de mars consacré aux auteurs femmes aura été l’occasion de m’y plonger.
Siri Hustvedt est une romancière américaine, née en 1955, et qui est l’épouse de Paul Auster.

Résumé de l’histoire :

Mia est une femme poète de cinquante-cinq ans, mariée depuis trente ans à un brillant scientifique prénommé Boris. Un beau jour, alors qu’elle ne s’y attend pas, Boris lui déclare qu’il a besoin « d’une pause » dans leur couple et quitte le domicile conjugal. En réalité « la pause » en question est une jeune française rencontrée récemment par Boris. Pour Mia c’est l’effondrement : elle fait une bouffée de paranoïa soudaine mais intense et doit être hospitalisée quelques temps. A sa sortie de l’hôpital, elle se lance dans de nouvelles activités pour oublier son chagrin. Elle donne des cours de poésie à un groupe d’adolescentes de treize ans qui, de prime abord, ne semblent pas très intéressées par la littérature. Parallèlement, Mia se met à fréquenter assidûment la maison de retraite où vit sa mère, et où elle rencontre « Les Cygnes » : un groupe de très vieilles dames à la santé précaire mais à l’esprit toujours vif et alerte. Parallèlement encore, elle fait connaissance avec sa voisine de vingt-six ans, une jeune mère de famille, dont le mari est un homme colérique et violent, et noue avec elle une joyeuse amitié. Mia, durant cet été sans les hommes, va également établir une correspondance avec un(e) mystérieux(se) inconnu(e) qui signe ses lettres du nom de Personne et semble vouer à Mia une grande admiration.

Mon avis :

J’ai trouvé sympathique cette idée de nous montrer des femmes aux différents âges de la vie, depuis l’adolescence jusqu’à l’extrême vieillesse, mais il m’a semblé que le groupe des adolescentes étaient nettement le plus réussi et le plus crédible et, surtout, qu’il fournissait à l’auteure des sujets d’analyse psychologique très intéressants, en particulier sur l’empathie, sur l’émulation de groupe et sur l’image de soi à l’adolescence.
Il m’a semblé par contre que le personnage de la jeune mère de famille, qui se dispute sans arrêt avec son mari pour des raisons qui nous restent inconnues jusqu’au bout du roman, n’était pas très intéressant et que l’auteure ne savait pas trop quoi faire de ce personnage.
Quant au groupe de vieilles dames, il est un peu convenu dans la mesure où on oscille entre vieille dame indigne et malade d’Alzheimer, mais on trouve tout de même un beau portrait de femme dans le personnage d’Abigail, artiste à ses heures perdues et auteure de broderies secrètement érotiques.
Mais ce qui m’a nettement plus intéressée ce sont les réflexions de Siri Hustvedt sur le féminisme, ou plus exactement son ironie mordante à propos des théories sexistes qui ont pu fleurir dans l’Histoire de la pensée. C’est ainsi qu’on a pu tenter de justifier l’infériorité supposée des femmes par diverses particularités anatomiques découvertes au gré de l’histoire de la médecine, comme une trop grande finesse du corps calleux (dans le cerveau), puis d’une trop grosse épaisseur découverte dans une partie de ce même corps calleux …
J’ai pris plaisir à lire ce livre émaillé de nombreuses réflexions pertinentes et intelligentes. Mais j’ai regretté que les personnages ne soient pas toujours assez fouillés.

King Kong Théorie, de Virginie Despentes

despentes_king_kongNous voici à mille lieues des poèmes d’Anna de Noailles, puisque je parlerai aujourd’hui de King Kong Théorie de Virginie Despentes.

Commençons par donner un aperçu du livre et un petit résumé :

Ce livre est un essai féministe où V. Despentes tente d’analyser les stéréotypes et préjugés communément admis concernant la prostitution, le viol, la pornographie, la libération des mœurs depuis les années 70, le diktat de la féminité et de la séduction, entre autres.
Cet essai est aussi l’occasion pour V. Despentes de parler d’elle-même et de raconter son expérience de vie en tant que femme et écrivain, mais aussi en tant qu’ex-prostituée, victime de viol, et réalisatrice de films.
Bien que ce livre soit nettement féministe, il prend le contrepied de bon nombre de positions ordinairement défendues par les groupes féministes qui réprouvent souvent la prostitution et la pornographie en tant que systèmes d’exploitation de la femme. V. Despentes y voit au contraire un choix de liberté pour les femmes, voire une marque de puissance féminine. Selon elle, la prostitution est une manière rapide et facile pour une femme de gagner beaucoup d’argent et d’échapper ainsi à la dureté du monde du travail ordinaire, sous-payé et aliénant.
De la même manière, V. Despentes défend la pornographie et les actrices de ce genre de films et dénonce la stigmatisation dont ces femmes font l’objet. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre soit présenté comme un essai féministe, je trouve qu’il défend davantage la libération sexuelle que l’intérêt des femmes à proprement parler. Ainsi, beaucoup d’aspects de la vie des femmes ne sont pas abordés dans King Kong Théorie, qu’il s’agisse de la vie de couple, de la vie professionnelle, de la politique, de l’éducation, ou encore de la maternité.
On a l’impression qu’aux yeux de V. Despentes, les seules femmes vraiment libres et dignes de considération sont les prostituées et les actrices de films pornographiques, ce qui fait tout de même une proportion de femmes bien réduite.
Je n’ai pas toujours adhéré aux points de vue de King Kong Théorie mais j’ai trouvé que les arguments étaient assez solides et défendables, et, surtout, j’ai été touchée par le côté autobiographique de certains récits de l’auteure qui n’hésite pas à s’exposer et à monter au créneau pour défendre ce qu’elle pense.
Bref, un livre peut-être discutable mais courageux.

La traversée, un poème de Sylvia Plath

plath_arbresPour ce mois de mars – qui commence à peine – j’ai décidé de mettre particulièrement en valeur les écrivains femmes : poétesses et romancières seront donc à l’honneur dans les quatre prochaines semaines. Bien sûr, je ne m’interdirai pas pour autant de publier un article sur un artiste masculin si je fais une découverte marquante pendant ce mois, mais disons que les femmes représenteront la grande majorité de mes intérêts.

Je commence donc aujourd’hui par Sylvia Plath ! Le poème La traversée dont je vous propose la lecture est extrait du recueil Arbres d’hiver publié chez Poésie/Gallimard. Ce poème date, d’après les notes de Gallimard, du mois d’avril 1962, c’est-à-dire un an avant le suicide de la poétesse, et à la période où Sylvia Plath était particulièrement inspirée, créant à ce moment-là ses œuvres les plus abouties.
Ce poème a été traduit de l’américain par Françoise Morvan et Valérie Rouzeau.

La Traversée

Lac noir, barque noire, deux silhouettes de papier découpé, noires.
Jusqu’où s’étendent les arbres noirs qui s’abreuvent ici ?
Leurs ombres doivent couvrir le Canada.

Une petite lumière filtre des fleurs aquatiques.
Leurs feuilles ne souhaitent pas que nous nous dépêchions :
Elles sont rondes et plates et pleines d’obscurs conseils.

Des mondes glacés tremblent sous la rame.
L’esprit de noirceur est en nous, il est dans les poissons.
Une souche lève en signe d’adieu une main blême ;

Des étoiles s’ouvrent parmi les lys.
N’es-tu pas aveuglé par de telles sirènes sans regard ?
C’est le silence des âmes interdites.

***

La femme gelée d’Annie Ernaux

femme_gelee_ernauxVoici un résumé que j’ai trouvé en préface de ce roman :
La narratrice retrace son enfance sans contrainte, entre un père tendre et une mère ardente, qui se partageaient le plus naturellement du monde les tâches de la maison et d’un commerce. Elle dit ses désirs, ses ambitions de petite fille, puis ses problèmes d’adolescente quand, pour être aimée, elle s’efforce de paraître comme « ils » préfèrent que soient les filles, mignonne, gentille et compréhensive. C’est ensuite l’histoire cahoteuse des cœurs et des corps, l’oscillation perpétuelle entre des rêves romanesques et la volonté de rester indépendante, la poursuite sérieuse d’études et l’obstinée recherche de l’amour. Enfin, la rencontre du frère d’élection, de celui avec qui tout est joie, connivence, et, après des hésitations, le mariage avec lui. Elle avait imaginé la vie commune comme une aventure ; la réalité c’est la découverte des rôles inégaux que la société et l’éducation traditionnelle attribuent à l’homme et à la femme. Tous deux exercent un métier après des études d’un niveau égal, mais à elle, à elle seule, les soucis du ménage, des enfants, de la subsistance. Simplement parce qu’elle est femme. Une femme gelée.

Mon avis : Dans ce livre, Annie Ernaux se base sur son expérience personnelle pour dresser un tableau de la condition féminine dans la deuxième moitié du 20ème siècle. L’auteure est sans cesse tiraillée entre les conventions sociales, le rôle traditionnellement assigné aux femmes, et ses aspirations vers la liberté et l’épanouissement. Dans son adolescence, elle est envahie par des préoccupations romantiques tout en se passionnant pour la littérature et l’enrichissement intellectuel, deux choses que la société présente alors comme antinomiques, et qu’elle-même a du mal à concilier. Elevée avec un modèle parental peu traditionnel (son père fait la cuisine, sa mère ne s’occupe pas du ménage et est dotée d’un fort caractère), elle a le plus grand mal à accepter, au moment de son mariage, de se retrouver dans un schéma stéréotypé, bien que son mari ait a priori une vision moderne du couple, mais il se laisse aller peu à peu à reproduire son propre modèle parental, très bourgeois et conformiste, et finit par imposer le même mode de vie que celui de ses collègues de travail.
Annie Ernaux évoque enfin la naissance de ses enfants, et l’épreuve qu’a représenté le rythme des biberons, couches-culotes, et autres sorties au jardin d’enfant, achevant de la transformer en « femme gelée », coincée dans un rôle subalterne et purement matériel, même si, parallèlement, elle réussit à obtenir son capes et s’ouvre ainsi un avenir professionnel.
Ce serait très réducteur de dire que La femme gelée est un roman féministe, c’est plutôt le livre d’une femme qui cherche sa place d’individu, et qui cherche aussi à analyser le monde dans lequel elle vit et qui influence jusqu’aux aspects les plus intimes de son existence et de ses pensées.
Un livre passionnant, que je recommande vivement, et qui me conforte dans l’idée qu’Annie Ernaux est un écrivain majeur !

De toutes les nuits, les amants, de Mieko Kawakami

de-toutes-les-nuits-les-amantsJ’avais déjà chroniqué ici cette année le premier roman de Mieko Kawakami, intitulé Seins et Œufs, et comme je l’avais apprécié j’avais eu très envie de lire son deuxième livre, De toutes les nuits, les amants.

Quatrième de Couverture : Fuyuko a trente-quatre ans, correctrice elle travaille en free-lance pour l’édition, vit seule et ne s’imagine aucune relation affective. Elle ne se nourrit pas de ses lectures : elle décortique les mots, cherche la faute cachée, l’erreur embusquée. Elle n’écrit pas, ne connaît pas la musique, s’habille sans la moindre recherche.
Mais Fuyuko aime la lumière. Elle ne sort la nuit qu’au soir de ses anniversaires en hiver, seule, pour voir et pour compter les lumières dans ce froid qu’on peut presque entendre si l’on tend l’oreille, dans cet air sec et aride mais quelque part fertile.
Timide, introvertie, Fuyuko va néanmoins laisser entrer deux personnes aux abords de sa vie : Hijiri, son interlocutrice professionnelle, et M. Mitsutsuka, un professeur de physique qui lui offre un accès d’une autre dimension vers la lumière : le bleu a une longueur d’onde très courte, elle se diffuse facilement, c’est pourquoi le ciel apparaît si vaste. (…)

Mon avis : J’ai été extrêmement touchée par l’héroïne, Fuyuko, un être inhibé qui parvient à peine à exister et à articuler trois mots de suite pour exprimer ses pensées, mais je pense que, pour un autre lecteur, ce personnage pourrait paraître un peu énervant, trop dénué (apparemment) de personnalité. Cependant, on apprend assez vite que Fuyuko a subi un traumatisme dans son adolescence, un viol dont elle n’a jamais parlé, et qui, sans doute, l’a poussée à se replier tout à fait sur elle-même et à refuser toute communication intime avec les autres. Fuyuko est au comble du mal-être, ne vit que pour son travail, et se met à boire, probablement pour imiter son amie Hijiri qui est une figure forte de femme moderne et émancipée – le contraire de Fuyuko – mais qui, elle, tient bien l’alcool. La rencontre de Fuyuko avec M. Mitsutsuka pourrait être une issue à la vie sans espoir de la jeune femme mais, là encore, elle ne sait pas s’exprimer ou, en tout cas, s’exprime mal. L’amour n’apportera pas de solution au mal-être de Fuyuko, au contraire il sera un motif d’angoisse supplémentaire, mais il offrira aussi à la jeune femme une occasion de sortir d’elle-même et de prendre conscience de ses émotions et de son identité.
Les réflexions sur la condition féminine sont, elles aussi, teintées d’un fort pessimisme. L’amie d’enfance de Fuyuko, mariée et mère de famille, est une femme amère et désabusée qui ne s’imagine aucun avenir. Hijiri, qui mène une vie amoureuse libre et aventureuse, n’est pas non plus satisfaite et ne sort pas, finalement, de sa solitude.
Un roman sombre où le thème de la lumière est omniprésent et où la poésie et le lyrisme finissent par l’emporter …

J’ai trouvé ce roman beaucoup plus sentimental que Seins et Œufs, jouant davantage sur les émotions et moins sur les idées. Mais j’avais trouvé Seins et Œufs plus original, plus audacieux. En tout cas, ces deux romans sont tout à fait différents l’un de l’autre, et j’ai beaucoup apprécié les deux.

Seins et oeufs, un roman de Mieko Kawakami

seins_et_oeufs L’Histoire selon la quatrième de Couverture est assez bien résumée : A quarante ans, Makiko est envahie par l’obsession de se faire refaire les seins, une lubie que sa fille de douze ans ne supporte absolument pas. Conflits mère-fille, vertiges de la puberté, les choses prennent un tour très compliqué quand l’adolescente se mure dans le silence.
Toujours plus déterminée dans ses choix, Makiko décide de rejoindre sa sœur à Tokyo ; De dix ans sa cadette, Natsu est célibataire, et c’est dans son minuscule appartement que mère et fille vont lui imposer leurs problèmes.
Alternant le récit de Natsu et le journal intime de l’adolescente, ce livre percutant, provoquant et drôle explore le regard de trois générations de femmes japonaises liées par une tendresse muette face à leur propre représentation de la féminité. Au cœur de la mégapole et le temps de quelques jours, les cartes de chacune sont redistribuées et le jeu de rôle est ouvert.

 

Mon avis : Le thème principal de ce roman est la féminité dans ce qu’elle a de plus trivial, de plus corporel : le sang des règles, la chair des seins, et de nombreux et longs paragraphes leur sont consacrés, qui ne cherchent absolument pas à rendre la féminité attrayante ou séduisante, bien au contraire. Midoriko, l’adolescente de douze ans, qui s’attend à avoir ses premières règles prochainement, est d’ailleurs écœurée et effrayée par tout ce qui va se passer dans son corps, par toute cette vie organique qui suit son cours et qui échappe à sa volonté. Makiko, qui exerce la profession d’hôtesse de bar et qui a été quittée par son mari plusieurs années auparavant, mène une vie plutôt marquée par l’échec et fait une fixation sur le fait que, depuis la naissance de sa fille, ses seins sont devenus plats et laids, et, lorsqu’elle va aux bains publics, elle ne peut s’empêcher de décortiquer les anatomies des autres femmes pour se comparer à elles, en se demandant si la sienne est ou non « normale », et en faisant des complexes. Natsu, la narratrice, a une vision de la féminité plus apaisée et semble penser qu’il y a des choses plus importantes dans la vie. Curieusement, dans ce livre consacré à la féminité, les hommes sont tout à fait absents, à peine est-il question du père de Midoriko, et même l’adolescente ne se pose aucune question sur la séduction ou sur les garçons, toutes ses interrogations sont uniquement concentrées sur son corps à elle.
J’ai lu sur d’autres blogs que ce livre était très représentatif de la vision de la femme dans la société japonaise (puisque les japonaises auraient souvent le désir de se faire opérer les seins pour ressembler aux occidentales), mais il m’a plutôt semblé que cette vision de la femme était assez universelle, ou en tout cas représentative des pays développés, et qu’elle était même assez fidèle à l’idée que l’on pourrait se faire de « l’éternel féminin ».
Le livre se termine par une scène assez étonnante où Midoriko et Makiko se parlent en se cassant des œufs sur la tête, ce qui est sans doute d’un symbolisme un peu lourd mais la manière dont la scène est évoquée a quelque chose de captivant, qui m’a finalement beaucoup plu.

Un livre vraiment original et intéressant.

Seins et œufs était paru chez Actes Sud en 2008.

Kaé ou les deux rivales de Sawako Ariyoshi

ariyoshi_kaeKaé est une jeune fille issue d’une famille de samourais et, en tant que telle, elle reçoit l’éducation solide et austère d’une jeune personne noble. Elle admire depuis son enfance la très belle épouse du médecin de son grand-père, une femme nommée Otsugi, qui est très respectée dans la région et même entourée d’une sorte de légende, mais Kaé n’a que peu souvent l’occasion de voir cette femme. Arrivée à l’âge de vingt-et-un ans, et alors qu’elle n’est pas loin d’avoir dépassé l’âge normal du mariage, Kaé a la surprise d’apprendre qu’Otsugi est venue demander sa main pour son fils Umpei. Le père de Kaé, dans un premier temps, n’accorde aucune importance à cette demande car leur famille est d’un rang bien supérieur à celui de la famille d’Otsugi. Mais Kaé, enchantée à l’idée de devenir la bru d’Otsugi et de vivre sous le même toit qu’elle, parvient à convaincre son père de consentir à cette alliance. Kaé épouse donc Umpei mais par procuration car le jeune homme est retenu à Tokyo où il lui reste à suivre trois ans d’études de médecine. Ce sont donc trois années de bonheur qui s’ouvrent devant Kaé puisqu’elle est bien accueillie dans sa nouvelle famille et que sa belle-mère la considère pratiquement comme sa fille. Mais, au bout de trois ans, Umpei revient et une terrible rivalité naît immédiatement entre Otsugi et Kaé. (…)

Pendant ma lecture, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ce livre avec Les dames de Kimoto, du même auteur, que j’avais lu peu de temps auparavant. Ici encore, c’est la condition féminine qui intéresse Sawako Ariyoshi, mais sa manière de la dépeindre est ici beaucoup plus sombre et laisse peu de place à l’espoir. Les femmes, Kaé comme Otsugi, pour obtenir le respect et la considération, sont obligées de faire preuve non seulement d’abnégation mais elles sont même forcées de sacrifier leur santé et de risquer leur vie. On voit aussi ces vies de femmes conditionnées par la naissance d’un héritier et, à une époque où la mortalité était très élevée, marquées par les deuils. Quant au personnage masculin, Umpei, le mari de Kaé, c’est avant tout un médecin, qui n’hésite pas à se servir de sa femme pour mener à bien ses expériences. Un sentiment de malaise s’empare d’ailleurs du lecteur dans la deuxième moitié du roman et il devient par moments difficile de poursuivre.

A choisir, j’ai quand même préféré Les dames de Kimoto, qui est un roman plus pétillant et où les femmes sont moins malmenées, où la vie est moins dure.

Apocalypse bébé de Virginie Despentes

apocalypse_bebeLucie Toledo est une détective privée quadragénaire, un peu loser sur les bords, engagée le plus souvent par des parents inquiets pour surveiller leurs enfants ou leurs adolescents. Elle a précisément été engagée par la riche famille Galtan pour suivre leur adolescente de quinze ans, Valentine, particulièrement perturbée. Son père, François Galtan, est un écrivain célèbre, mais plutôt sur le déclin. Sa mère l’a abandonnée lorsqu’elle était toute petite.
Un beau jour, alors que Lucie suit Valentine dans le métro, cette dernière disparaît. A-t-elle fait une fugue pour retrouver sa mère qui vit maintenant à Barcelone ? A-t-elle fait une mauvaise rencontre ? Lucie, chargée de retrouver l’adolescente, ne sait pas par quel bout prendre son enquête et décide de faire appel à La Hyène, un personnage trouble, à la fois trafiquante de drogue et espionne, homosexuelle affichée, dont elle pense qu’elle pourra l’aider à retrouver Valentine.

A travers ce roman, Virginie Despentes nous fait voyager dans divers milieux sociaux : la bourgeoisie, les écrivains, les jeunes de banlieue, le milieu lesbien, les groupuscules d’extrême gauche, l’espionnage, et réussit assez bien cette peinture sociale hétéroclite. C’est donc tout une galerie de personnages, très typés et en même temps insolites, qui défilent devant nous.
Par ailleurs, il y a des réflexions sur l’hétérosexualité et l’homosexualité féminines et, plus généralement, un tableau de l’existence des femmes à notre époque, qui m’a paru très intéressant.
C’est le premier livre de Virginie Despentes que je lis et, avant de le commencer, j’étais assez réticente car je m’attendais à quelque chose de très trash : certes le style est cru, et l’auteur appelle un chat un chat, on trouve quelques scènes de sexe et de violence, mais le livre reste parfaitement lisible de bout en bout, même pour les âmes sensibles.
J’ajoute qu’Apocalypse bébé m’a donné envie de découvrir d’autres livres de Virginie Despentes …