Mémoire de fille, d’Annie Ernaux

Ce livre est paru il y a deux ans chez Gallimard et j’ai eu tout de suite très envie de le lire, mais finalement d’autres lectures m’ont accaparée entre temps et je n’y ai repensé que récemment.

Résumé du livre (par l’éditeur) :
« J’’ai voulu l’’oublier cette fille. L’’oublier vraiment, c’’est-à-dire ne plus avoir envie d’’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’’y suis jamais parvenue. »
Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années.
S’’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’’hui.

Mon avis :
Ce livre m’a touchée énormément, et pour plusieurs raisons :
– parce qu’Annie Ernaux aborde dans ce livre le thème de la jeunesse et de l’entrée maladroite dans l’âge adulte, avec tous les doutes, le mal-être, les errements, les erreurs, que cela engendre, l’instabilité émotionnelle dont elle parle avec beaucoup de justesse.
– parce qu’elle parle du désir féminin et de la honte qu’il peut entraîner, de l’attitude humiliante et violente des hommes qui ne respectent pas ce désir.
– parce qu’elle sait ressusciter les époques plus ou moins lointaines avec un grand talent, se remettre dans le contexte du moment, avec non seulement les événements historiques et culturels, mais aussi avec toutes les manières de penser, de parler, de réagir, ce qui est très passionnant et nous donne une impression d’être immergés dans ces époques.
– c’est aussi une réflexion sur la féminité, sur la liberté de vivre ou non selon ses aspirations et ses désirs.
Peut-être que, par moments, Annie Ernaux donne un peu l’impression d’avoir écrit ce livre pour régler des comptes, par esprit de rancune, mais il est vrai qu’elle a été confrontée dans cet épisode de sa jeunesse à des événements traumatisants, à des êtres assez ignobles.
Je recommande chaudement ce livre, d’une sincérité étonnante !

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La magie noire, un poème d’Anne Sexton

J’ai trouvé ce poème d’Anne Sexton sur le site de poésie contemporaine Poezibao.
Anne Sexton (1928-1974) est une poète américaine contemporaine de Sylvia Plath.

 

La magie noire

Une femme qui écrit est trop sentimentale,
toutes ces transes et ces présages !
Comme si les cycles, les enfants et les îles
ce n’était pas assez ; comme si les deuils, les commérages
et les légumes ne suffisaient jamais.
Elle pense qu’elle peut mettre en garde les étoiles.
Une écrivaine est par essence une espionne.
Cher amour, je suis cette femme.

Un homme qui écrit est trop savant,
tous ces sorts et ces fétiches!
Comme si les érections, les congrès et les produits
ce n’était pas assez ; comme si les machines, les galions
et les guerres ne suffisaient jamais.
Avec des meubles d’occasion il fait un arbre.
Un écrivain est par essence un escroc.
Cher amour, tu es cet homme.

Sans jamais nous aimer nous-mêmes,
haïssant même nos chaussures et nos chapeaux,
nous nous aimons l’un et l’autre, mon trésor, mon trésor.
Nos mains sont bleu pâle et douces.
Nos yeux sont remplis de confessions terribles.
Et puis, quand nous sommes mariés,
les enfants nous quittent dégoûtés.
Il y a trop à manger et plus personne
pour absorber toute cette drôle d’abondance.

Choix et traductions de Patricia Godi.

Elle regarde passer les gens, de Anne-James Chaton

chaton_elle_regarde J’ai longuement hésité avant de chroniquer ce « roman » – à vrai dire je ne sais pas trop si ce livre est vraiment un roman, je ne sais pas trop quel était le but de l’auteur – car je n’en ai lu que le tiers (en me forçant beaucoup) et que c’était absolument au-dessus de mes forces de continuer.
De quoi s’agit-il ? D’une agglutination de biographies de treize femmes célèbres qui s’échelonnent le long du 20è siècle. Je parle bien d’agglutination car elles ne sont pas séparées les unes des autres et se fondent au contraire les unes dans les autres sans qu’on sache où est la fin de la précédente et le début de la suivante.
Signe particulier de ce livre : Toutes les phrases sans exception commencent par « Elle » ou plus rarement par « Elles » au pluriel, ce qui crée un effet on ne peut plus lassant, d’autant que les phrases sont courtes et le plus souvent factuelles.
Les femmes dont Chaton nous relate l’histoire ne sont jamais nommées si bien qu’on ne les reconnaît pas toujours et qu’on peut passer plusieurs pages en se demandant « Mais qui c’est ? » – c’est ce qui m’est arrivé avec Isadora Duncan et, au début, avec Mata Hari, dont je n’ai pas la chance de connaître la biographie par cœur.
Que nous raconte Chaton au sujet de ces différentes icônes du 20 siècle ? Des faits et rien que des faits, tels qu’on les trouverait dans un dictionnaire : « Elle fait ceci. Elle fait cela. » On a l’impression d’un livre un peu bâclé, à l’écriture peu travaillée, et au plan sans queue ni tête.

Bref, je ne m’appesantis pas davantage sur ce livre, que je n’ai pas trouvé lisible, et même si ses visées féministes et humanistes me touchaient à priori, mais la réalisation laisse trop à désirer !

Une chambre à soi, de Virginia Woolf

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Une chambre à soi est un essai féministe de Virginia Woolf (1882-1941) qui date de 1928. Il a été écrit parce qu’on avait demandé à Virginia Woolf de tenir un cycle de conférences sur le thème « Les femmes et le roman ».
Le titre de cet essai provient du fait que, selon l’auteure, pour qu’une femme produise une œuvre littéraire il lui faut une rente conséquente, du temps, et « une chambre à soi », toutes choses que les femmes n’avaient pas le droit de posséder aux époques précédentes.
A l’époque où Virginia Woolf écrit ce livre (1928) les femmes ont déjà acquis quelques droits mais il leur en reste encore beaucoup à obtenir : par exemple elles n’ont pas le droit d’aller à « Oxbridge » (contraction d’Oxford et de Cambridge), et ne peuvent pas non plus fréquenter les bibliothèques universitaires.
Virginia Woolf s’interroge sur les nombreux préjugés misogynes qui ont cours à son époque, s’en amuse parfois, s’en irrite souvent, et les réfute avec facilité, tant ces discours sont stupides et méprisants. Ainsi, l’idée selon laquelle aucune femme n’aurait jamais pu écrire les pièces de Shakespeare, ou encore l’idée que le pire des hommes est encore meilleur que la meilleure des femmes …
Virginia Woolf fait ensuite un historique de toutes les femmes – surtout britanniques mais pas seulement – qui ont marqué la littérature depuis l’époque de la Renaissance, en passant par le 19è siècle où des auteures comme Jane Austen ou les sœurs Brontë ont ouvert des voies romanesques aux femmes.

J’ai trouvé ce livre extrêmement percutant, brillant et permettant de faire le point sur l’histoire des femmes en littérature et de mesurer le chemin parcouru depuis un siècle.
Virginia Woolf présente les femmes comme des victimes des lois et préjugés masculins mais pour autant ne cherche pas à s’apitoyer, et garde du début à la fin un regard calme et réfléchi, ne se laissant pas emporter par la colère ou l’irritation.
Les dernières pages du livre développent des vœux pour l’avenir, des notes d’espoir, qui ouvrent l’histoire des femmes écrivains vers l’avenir et jusqu’à notre époque.

Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

un_ete_sans_les_hommesCela faisait longtemps que je prévoyais de découvrir l’œuvre de Siri Hustvedt et ce mois de mars consacré aux auteurs femmes aura été l’occasion de m’y plonger.
Siri Hustvedt est une romancière américaine, née en 1955, et qui est l’épouse de Paul Auster.

Résumé de l’histoire :

Mia est une femme poète de cinquante-cinq ans, mariée depuis trente ans à un brillant scientifique prénommé Boris. Un beau jour, alors qu’elle ne s’y attend pas, Boris lui déclare qu’il a besoin « d’une pause » dans leur couple et quitte le domicile conjugal. En réalité « la pause » en question est une jeune française rencontrée récemment par Boris. Pour Mia c’est l’effondrement : elle fait une bouffée de paranoïa soudaine mais intense et doit être hospitalisée quelques temps. A sa sortie de l’hôpital, elle se lance dans de nouvelles activités pour oublier son chagrin. Elle donne des cours de poésie à un groupe d’adolescentes de treize ans qui, de prime abord, ne semblent pas très intéressées par la littérature. Parallèlement, Mia se met à fréquenter assidûment la maison de retraite où vit sa mère, et où elle rencontre « Les Cygnes » : un groupe de très vieilles dames à la santé précaire mais à l’esprit toujours vif et alerte. Parallèlement encore, elle fait connaissance avec sa voisine de vingt-six ans, une jeune mère de famille, dont le mari est un homme colérique et violent, et noue avec elle une joyeuse amitié. Mia, durant cet été sans les hommes, va également établir une correspondance avec un(e) mystérieux(se) inconnu(e) qui signe ses lettres du nom de Personne et semble vouer à Mia une grande admiration.

Mon avis :

J’ai trouvé sympathique cette idée de nous montrer des femmes aux différents âges de la vie, depuis l’adolescence jusqu’à l’extrême vieillesse, mais il m’a semblé que le groupe des adolescentes étaient nettement le plus réussi et le plus crédible et, surtout, qu’il fournissait à l’auteure des sujets d’analyse psychologique très intéressants, en particulier sur l’empathie, sur l’émulation de groupe et sur l’image de soi à l’adolescence.
Il m’a semblé par contre que le personnage de la jeune mère de famille, qui se dispute sans arrêt avec son mari pour des raisons qui nous restent inconnues jusqu’au bout du roman, n’était pas très intéressant et que l’auteure ne savait pas trop quoi faire de ce personnage.
Quant au groupe de vieilles dames, il est un peu convenu dans la mesure où on oscille entre vieille dame indigne et malade d’Alzheimer, mais on trouve tout de même un beau portrait de femme dans le personnage d’Abigail, artiste à ses heures perdues et auteure de broderies secrètement érotiques.
Mais ce qui m’a nettement plus intéressée ce sont les réflexions de Siri Hustvedt sur le féminisme, ou plus exactement son ironie mordante à propos des théories sexistes qui ont pu fleurir dans l’Histoire de la pensée. C’est ainsi qu’on a pu tenter de justifier l’infériorité supposée des femmes par diverses particularités anatomiques découvertes au gré de l’histoire de la médecine, comme une trop grande finesse du corps calleux (dans le cerveau), puis d’une trop grosse épaisseur découverte dans une partie de ce même corps calleux …
J’ai pris plaisir à lire ce livre émaillé de nombreuses réflexions pertinentes et intelligentes. Mais j’ai regretté que les personnages ne soient pas toujours assez fouillés.

King Kong Théorie, de Virginie Despentes

despentes_king_kongNous voici à mille lieues des poèmes d’Anna de Noailles, puisque je parlerai aujourd’hui de King Kong Théorie de Virginie Despentes.

Commençons par donner un aperçu du livre et un petit résumé :

Ce livre est un essai féministe où V. Despentes tente d’analyser les stéréotypes et préjugés communément admis concernant la prostitution, le viol, la pornographie, la libération des mœurs depuis les années 70, le diktat de la féminité et de la séduction, entre autres.
Cet essai est aussi l’occasion pour V. Despentes de parler d’elle-même et de raconter son expérience de vie en tant que femme et écrivain, mais aussi en tant qu’ex-prostituée, victime de viol, et réalisatrice de films.
Bien que ce livre soit nettement féministe, il prend le contrepied de bon nombre de positions ordinairement défendues par les groupes féministes qui réprouvent souvent la prostitution et la pornographie en tant que systèmes d’exploitation de la femme. V. Despentes y voit au contraire un choix de liberté pour les femmes, voire une marque de puissance féminine. Selon elle, la prostitution est une manière rapide et facile pour une femme de gagner beaucoup d’argent et d’échapper ainsi à la dureté du monde du travail ordinaire, sous-payé et aliénant.
De la même manière, V. Despentes défend la pornographie et les actrices de ce genre de films et dénonce la stigmatisation dont ces femmes font l’objet. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre soit présenté comme un essai féministe, je trouve qu’il défend davantage la libération sexuelle que l’intérêt des femmes à proprement parler. Ainsi, beaucoup d’aspects de la vie des femmes ne sont pas abordés dans King Kong Théorie, qu’il s’agisse de la vie de couple, de la vie professionnelle, de la politique, de l’éducation, ou encore de la maternité.
On a l’impression qu’aux yeux de V. Despentes, les seules femmes vraiment libres et dignes de considération sont les prostituées et les actrices de films pornographiques, ce qui fait tout de même une proportion de femmes bien réduite.
Je n’ai pas toujours adhéré aux points de vue de King Kong Théorie mais j’ai trouvé que les arguments étaient assez solides et défendables, et, surtout, j’ai été touchée par le côté autobiographique de certains récits de l’auteure qui n’hésite pas à s’exposer et à monter au créneau pour défendre ce qu’elle pense.
Bref, un livre peut-être discutable mais courageux.

La femme gelée d’Annie Ernaux

femme_gelee_ernauxVoici un résumé que j’ai trouvé en préface de ce roman :
La narratrice retrace son enfance sans contrainte, entre un père tendre et une mère ardente, qui se partageaient le plus naturellement du monde les tâches de la maison et d’un commerce. Elle dit ses désirs, ses ambitions de petite fille, puis ses problèmes d’adolescente quand, pour être aimée, elle s’efforce de paraître comme « ils » préfèrent que soient les filles, mignonne, gentille et compréhensive. C’est ensuite l’histoire cahoteuse des cœurs et des corps, l’oscillation perpétuelle entre des rêves romanesques et la volonté de rester indépendante, la poursuite sérieuse d’études et l’obstinée recherche de l’amour. Enfin, la rencontre du frère d’élection, de celui avec qui tout est joie, connivence, et, après des hésitations, le mariage avec lui. Elle avait imaginé la vie commune comme une aventure ; la réalité c’est la découverte des rôles inégaux que la société et l’éducation traditionnelle attribuent à l’homme et à la femme. Tous deux exercent un métier après des études d’un niveau égal, mais à elle, à elle seule, les soucis du ménage, des enfants, de la subsistance. Simplement parce qu’elle est femme. Une femme gelée.

Mon avis : Dans ce livre, Annie Ernaux se base sur son expérience personnelle pour dresser un tableau de la condition féminine dans la deuxième moitié du 20ème siècle. L’auteure est sans cesse tiraillée entre les conventions sociales, le rôle traditionnellement assigné aux femmes, et ses aspirations vers la liberté et l’épanouissement. Dans son adolescence, elle est envahie par des préoccupations romantiques tout en se passionnant pour la littérature et l’enrichissement intellectuel, deux choses que la société présente alors comme antinomiques, et qu’elle-même a du mal à concilier. Elevée avec un modèle parental peu traditionnel (son père fait la cuisine, sa mère ne s’occupe pas du ménage et est dotée d’un fort caractère), elle a le plus grand mal à accepter, au moment de son mariage, de se retrouver dans un schéma stéréotypé, bien que son mari ait a priori une vision moderne du couple, mais il se laisse aller peu à peu à reproduire son propre modèle parental, très bourgeois et conformiste, et finit par imposer le même mode de vie que celui de ses collègues de travail.
Annie Ernaux évoque enfin la naissance de ses enfants, et l’épreuve qu’a représenté le rythme des biberons, couches-culotes, et autres sorties au jardin d’enfant, achevant de la transformer en « femme gelée », coincée dans un rôle subalterne et purement matériel, même si, parallèlement, elle réussit à obtenir son capes et s’ouvre ainsi un avenir professionnel.
Ce serait très réducteur de dire que La femme gelée est un roman féministe, c’est plutôt le livre d’une femme qui cherche sa place d’individu, et qui cherche aussi à analyser le monde dans lequel elle vit et qui influence jusqu’aux aspects les plus intimes de son existence et de ses pensées.
Un livre passionnant, que je recommande vivement, et qui me conforte dans l’idée qu’Annie Ernaux est un écrivain majeur !