Mémoires d’un homme singulier, d’Emmanuel Bove

Ce roman raconte la vie, de l’enfance à la quarantaine, d’un homme qui n’a jamais vraiment trouvé sa place dans la société et qui se révèle très difficile à cerner car lunatique, indépendant, et n’arrivant visiblement à s’attacher durablement à rien ni personne. Il n’appartient pas à une classe sociale précise : sa mère était une fille pauvre abusée par un militaire et il est élevé par des familles successives, plus ou moins bourgeoises, qui lui donnent le sentiment de n’être ni pauvre ni bourgeois. Il ne cherche pas non plus d’emploi, restant toujours socialement indéterminé, mais épouse une jeune femme bourgeoise qui subvient aux besoins du ménage grâce à sa riche famille.

C’est difficile de parler de ce livre à cause du caractère très étrange du personnage principal. Il m’a fait penser parfois à l’Etranger de Camus, avec son manque d’affects et son détachement vis-à-vis des autres, mais le personnage de Bove est plus complexe et plus contradictoire. Il se montre par exemple assez sociable et recherche souvent de la compagnie, mais on a l’impression en même temps qu’il n’y attache aucune importance. Il vit à l’hôtel depuis une très longue période, comme s’il n’était pas capable de s’installer quelque part ou qu’il avait besoin d’un lieu aussi impersonnel que possible. A l’idée de se retrouver sans ressources matérielles et de ne plus pouvoir payer son loyer, il ne s’affole pas et ne cherche absolument aucune solution, soit qu’il ait accepté la fatalité de finir à la rue soit qu’il imagine qu’une solution providentielle va lui tomber du ciel sans qu’il fasse rien. Bref, c’est un homme passif, sans passion, mais pas froid non plus, disons un homme tiède, qui s’embarrasse aussi de beaucoup de timidités et de scrupules.
L’écriture est tout à fait lucide et belle, avec des phrases concises.
Une biographie d’une grande tristesse, que l’éditeur présente comme « le plus autobiographique des romans d’Emmanuel Bove ».

Mémoires d’un homme singulier est paru aux éditions du Castor Astral en 2018, mais son écriture datait de 1939.

Extrait page 196 :

Mon caractère change-t-il ? Voilà qu’aujourd’hui je songe à me confier à madame Vallosier comme à une femme que j’aimerais ! Voilà que je m’aperçois que je suis seul, que j’ai besoin de tendresse et, naturellement, de protection ! Voilà que j’hésite, non parce que je me rends compte de la légèreté de mon intention, mais parce que, comme jadis, j’ai peur que mes épanchements ne se retournent dans l’avenir contre moi ! Voilà que je prononce ce mot d’avenir dont je me moque ! Voilà que je veux dire à madame Vallosier que je suis malheureux, que j’ai besoin d’être aimé, compris !
Je me demande parfois si je ne suis pas fou. Quand je me suis lancé dans la vie, j’ai rêvé de compliquer mon existence pour pouvoir tirer fierté, plus tard, des obstacles que j’aurais surmontés. Je ne vais tout de même pas recommencer aujourd’hui.

Le Pressentiment, d’Emmanuel Bove


Depuis que j’avais découvert Emmanuel Bove avec Mes amis, il y a quelques années, je gardais l’envie de lire un autre de ses romans, c’est donc chose faite avec Le Pressentiment, un roman plutôt réaliste, pessimiste sur la nature humaine, mais c’est aussi une étude de caractères très finement observée.
Voici la situation de départ de ce roman : Dans les années 1930, un riche avocat parisien, Charles Benesteau, issu d’une très respectable famille et marié à une femme charmante, mène une vie bourgeoise confortable, mais il décide un beau jour de tout quitter, de divorcer, et de se retirer, seul, dans un petit appartement d’un quartier ouvrier de Paris. Le motif qu’il invoque pour expliquer sa désertion c’est que « le monde est méchant », ce que personne ne prend au sérieux. Sa famille, stupéfaite et choquée par un tel comportement, que rien ne justifie à ses yeux, essaye par diverses manoeuvres de ramener Charles Benesteau à la raison mais celui-ci reste déterminé dans sa décision. Parallèlement, les nouveaux voisins de Charles, des commerçants et des ouvriers, s’interrogent sur cet étonnant voisin, et les commérages vont bon train à son sujet. Charles Benesteau, qui croyait pouvoir facilement changer de vie et se délecter de sa nouvelle solitude, s’aperçoit qu’il ne sera jamais tranquille et qu’il n’existe pas de refuge contre la méchanceté du monde.

Mon avis : C’est un roman d’une belle simplicité, assez clair dans ses significations, on n’éprouve pas le besoin de chercher des sens cachés : ce n’est visiblement pas un roman à clés. Le sens profond du livre c’est probablement qu’il existe une telle étanchéité entre les classes sociales qu’il est impossible de passer de l’une à l’autre ou de vouloir bousculer l’ordre établi. Un bourgeois ne peut pas se lier d’amitié avec un ouvrier, même dans le cas extraordinaire où il en aurait envie, tout concourt à l’incompréhension et à la défiance des uns envers les autres.
Charles Benesteau est un idéaliste, un homme un peu naïf, candide, dépourvu de ruse, et on s’étonne qu’il ait réussi pendant tant d’années à se plier aux conventions bourgeoises et à remporter des succès en tant qu’avocat, ce qui laisserait supposer une personnalité avisée et clairvoyante. On s’aperçoit que cet homme a une âme d’ermite : il apprécie la solitude, les travaux d’écriture, le dénuement, on évalue à quel point il a dû être insatisfait dans sa précédente vie.
J’ai bien aimé aussi le personnage de l’orpheline, Juliette, une adolescente de treize ans, car Bove décrit très bien ses attitudes et son caractère fermé et buté, la rendant par moments émouvante.

Le Pressentiment était paru chez Points, en 2009, avec une préface de Marie Darrieussecq.

Extrait page 75 :

Il ne faisait tout de même rien de si extraordinaire en venant en aide à une pauvre fille dont les parents étaient en prison et à l’hôpital. Mais il se calma presque aussitôt. C’était sa faute à lui. Il aurait dû comprendre que les petites gens au milieu desquels il vivait, n’étaient guère différents du monde qu’il avait quitté. En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. Chacun de ses actes continuait d’être l’objet d’un examen. Pourtant on ne pouvait rechercher l’effacement plus qu’il ne le faisait. (…)

Mes amis, d’Emmanuel Bove

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L’histoire :
Contrairement à ce que le titre laisserait supposer, ce livre est l’histoire d’un homme, Victor Bâton, qui vit dans une intense solitude et n’arrive pas à se faire d’amis, bien qu’il s’y emploie assidûment. Le livre est donc le récit de toutes ses tentatives ratées pour se faire des amis ou prendre des maîtresses, puisqu’ici le terme « amitié » recouvre aussi bien la camaraderie que l’amour.
Victor Bâton est un trentenaire qui vit pauvrement d’une pension militaire (il a fait la guerre 14-18) et qui passe ses journées à errer dans la grande ville, car il ne veut pas travailler. Au cours de ses pérégrinations urbaines, il croise divers personnages dont il espère pouvoir se faire des amis, mais son caractère susceptible, jaloux et intéressé lui fait perdre toute chance de nouer des liens durables.

Mon avis :
J’ai trouvé le personnage principal touchant au premier abord, puis il m’a un peu agacée, ensuite il m’est devenu franchement antipathique lorsqu’il essaye de séduire la très jeune fille de son bienfaiteur, puis j’ai de nouveau eu une certaine sympathie pour lui. Il m’a semblé en tout cas difficile à cerner, dans la mesure où il allie la mauvaise foi, un excès de fierté, une haute opinion de lui-même, et en même temps un grand besoin de se faire plaindre, d’apitoyer autrui, et une très forte timidité. C’est assez curieux car, devant ce héros somme toute peu engageant et bourré de défauts, le lecteur ne peut pas s’empêcher de ressentir de la compréhension, de l’intérêt et de l’indulgence.
Il faut dire que Victor Bâton tombe lui-même sur des personnages généralement peu reluisants, certains voulant profiter de lui et lui soutirer de l’argent, d’autres voulant au contraire lui servir de bienfaiteur mais se heurtant à sa fierté et à ses sursauts d’orgueil : avec aucun de ses « amis » il ne pourra traiter d’égal à égal, et il souffrira tantôt de sa supériorité tantôt de son infériorité.
Ses relations avec les femmes sont réduites au minimum : il les séduit rapidement, couche avec elles, et les laisse tomber, sans qu’aucune relation humaine de complicité, de confiance ou d’amour ait pu se mettre en place.
Tout le long du livre, il y a de nombreuses descriptions, que ce soit de la ville ou des différentes chambres où se retrouve Victor Bâton, et ces descriptions sont toujours surprenantes, poétiques, frappantes.
Un assez beau livre, qui se lit facilement.