Un poème d’amour de Jean Grosjean

grosjean
J’ai trouvé ce beau poème d’amour dans le recueil Elégies de Jean Grosjean.
Ce mince recueil fait partie du livre La Gloire, publié chez Poésie/Gallimard.

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Mieux vaudrait ta rancune que ton silence si tu me laisses à ce semblant de vie qu’allument, le soir, les hommes au bord des routes.

Que j’ai souffert des étoiles moqueuses quand jamais aube avec ses regards verts n’allait rien voir de toi dans les buissons !

Longtemps ton nom n’a été qu’un murmure de brise qui rôde à travers les feuillages mais mon cœur n’écoutait rien d’autre.

Puisque ta face est le lieu de mon âme, j’aimerais mieux ta haine que ton mépris mais puisses-tu ne pas trop m’entendre.

J’avoue souhaiter plutôt ton mépris même que d’errer dans la brume sur les étangs sans savoir si de grands roseaux te cachent.

Comment retraverser les jours déserts dont tu n’étais ni le soleil ni l’ombre, après que tu m’as regardé ?

Je t’ai juré que tu n’aurais pas honte de mon chemin qui descend vers la nuit mais, si je suis parjure, ne t’effraie pas.

Tant de feuilles mortes pourrissent dans les mares, en l’honneur du printemps, que j’accroîtrai ta gloire de mes défaites.

Le ciel du soir ou de l’aurore est blanc dans l’arbre clair de novembre ou d’avril mais c’est toujours le temps de t’apporter ma première et ma dernière âme.

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Je me rends compte en relisant ce poème qu’il pourrait s’adresser aussi bien à une femme aimée qu’à un Dieu (Jean Grosjean était devenu prêtre en 1939, puis s’était marié en 1950).

Ombres légères de Jacques Charpentreau

Couverture du recueil

Jacques Charpentreau est le principal représentant, dans la poésie contemporaine, de la fidélité au classicisme : il défend une poésie rimée, musicale, dans laquelle la métrique est scrupuleusement respectée.

Dans sa poésie, les références à la nature sont nombreuses et servent de motifs à d’élégantes images et métaphores.
Son recueil de poèmes, Ombres légères, est un recueil d’élégies comme il est précisé dans le sous-titre, c’est à dire de « poèmes lyriques exprimant la tristesse » selon la définition du dictionnaire.

Ce livre est celui d’un poète qui, arrivé au soir de sa vie, s’interroge sur le temps passé et à venir, médite sur l’approche de la mort, et repense à l’enfant qu’il a été et qu’il est toujours au fond de lui-même. Il repense également aux êtres chers qu’il a perdus.

J’ai trouvé ce recueil d’une grande sensibilité et j’ai admiré la virtuosité de Jacques Charpentreau dans le maniement des formes classiques, et la limpidité de son style.

Furtif passage d’un oiseau
Vers quelles terres étrangères,
Ciels changeants au miroir de eaux
Dentelle rousse des fougères.

Le soir tisse son fin réseau
Autour des heures passagères,
Avant la Parque aux noirs ciseaux
Envolez-vous ombres légères.

Est-ce moi qui vous rêve
– Ou m’avez-vous rêvé ?

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Le soir

Ni chien ni loup le crépuscule
Estompe le dernier décor
C’est l’heure des jeteurs de sorts
Et lentement le temps bascule.

Étoile d’or ou renoncule
Chien ou loup qu’importe qui mord
Le jour la nuit la vie la mort
Un même souffle encor circule.

Tremblantes chimères du soir
Près de moi venez vous asseoir
Mes familières étrangères.

Je ne peux plus vous discerner
Je sens que vous m’avez cerné
Je vais vous suivre, ombres légères.

*****

Goutte à goutte

Si loin si profond dans la terre
L’eau primitive solitaire
Dans le noir éternel attend
La goutte suintant de la roche
Où la stalactite s’accroche
Enfermant un infime instant
Du temps.

Au plus profond de l’âme obscure
Sur la secrète meurtrissure
Qui lente se creuse et s’étend
Dans le silence en moi j’écoute
Jour à jour s’égrener les gouttes
De l’eau de ma vie où j’entends
Le temps.

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Gens perdus

J’ai connu gens de toutes sortes
Comme disait Maître François
Froc de bure et robe de soie
Vieux messieurs et dames accortes.

Il n’est rien que le temps n’emporte
De ce qu’on donne ou qu’on reçoit
Amis disparus où qu’ils soient
Bouquets fanés ou feuilles mortes.

Leur souvenir pourtant m’escorte
Et chacun je m’en aperçois
M’a fait cadeau d’un peu de soi
Leur amitié me réconforte.

J’aime cette étrange cohorte
Dont personne ne me déçoit.
Au milieu de vous je m’assois
Amis perdus de toutes sortes.

*****

Le temps

Le temps de l’attente est trop long
Au cœur d’amour l’heure est trop lente
Elle rampe quand nous volons
Il est long le temps de l’attente.

Le temps de l’attente est trop court
Il passe en étoile filante
Dans l’ombre des derniers beaux jours
Il est court le temps de l’attente.

Temps de printemps et temps d’hiver
L’un l’autre passés tout autant
J’ai connu bien des temps divers
Où je vais il n’est plus de temps.

Ombres légères avait paru en 2009 aux éditions de la Maison de poésie.