Un poème en prose de Gustave Roud

Couverture chez Gallimard

Gustave Roud (1897-1976) est un poète et photographe suisse.
Ce poème en prose est extrait du livre Air de la solitude paru chez Gallimard en 2002 (Première édition en Suisse en 1945) avec une préface de Philippe Jaccottet.

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(Extrait page 84)

Récit

Qui veut se perdre, ici, doit y mettre un soin sans mesure. La nuit même est peuplée de trop de lampes pour laisser quiconque partir à l’aventure; il s’y retrouve presque toujours, hélas ! et ses écarts sont tellement volontaires qu’il y renonce bientôt, tant ils sont prévus et commandés en quelque sorte par une « bonne voie » trop évidente. Mais la fatigue d’une longue marche dans la neige, une petite forêt que je traversai à grand-peine, les yeux affreusement ouverts parmi des présences hostiles, senties avant d’être discernées, fantômes murmurant leur propre lumière imperceptiblement, troncs, feuilles desséchées, creuse glace des ornières et des fossés (je tâtonnais dans de la cendre, j’ouvrais les doigts dans un lait aérien liquide) et tout un territoire désorienté : ravins, collines, plateaux, semés de haies confuses, de roseaux et d’aulnes en touffes, me conduisirent peu à peu dans l’étrange, cet étrange qui est fait du connu que l’on ne parvient pas à reconnaître. L’homme dans une ville, qui a passé d’une rue à l’autre sans le savoir, en traversant le dédale d’escaliers, de corridors, de cours intérieures, de bureaux, d’ateliers qui les sépare, se tient sur le seuil d’une porte rouverte, ayant devant lui un spectacle cent fois contemplé d’architectures, de voitures et de passants – mais qu’il ne reconnait pas. L’espace d’une seconde il est vraiment perdu. Toute ma nuit fut pareille à cette seconde. (…)