Des Poèmes de Cees Nooteboom sur Paula Modersohn-Becker

J’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie « Le Visage de l’œil » parue chez Actes Sud en 2016 et, plus précisément, dans le recueil « Douce-amère » qui date de l’an 2000.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

Note sur la peintre

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une artiste peintre allemande et l’une des premières représentantes de l’Expressionnisme dans son pays. Elle fut une amie du poète Rilke. Elle est morte à l’âge de 30 ans seulement.

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Nature morte, 1905

Paula Modersohn Becker, Nature Morte, 1905

De la bouillie dans une assiette bleue,
du pain juste à côté, gros, moitié d’une miche,
un œuf, une boule de fromage,
des fleurs, une nappe.

Auprès de ces images, pas de temps,
il n’était pas présent.
La bouillie, coup de brosse immangeable,
que signifie tout ceci ?

Art, qu’as-tu donc à t’attacher
aussi voracement à l’être des choses !
Cet œuf, je ne pourrai pas l’avaler,
personne ne prendra de ce pain sur la table,
et pourtant,
dans l’atelier de mes yeux
la peinture se change à présent en pitance,
nature morte avec homme futur,
repas en perpétuelle attente
de ma bouche alors si parfaitement invisible,

ma faim perpétuelle apaisée.

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Portrait de Rilke, 1906

Rilke peint par Paula Modersohn-Becker, 1906

Le voilà donc, Rilke en 1906,
visage ladre de poèmes,
yeux mangés par les pupilles, noires billes
sur le trottoir de la mort.

Col dur et montant, oreilles peintes en repentir
avec en leur centre une tache
qui entend ce que le monde abjure
avant que la création ne commence.

Ceci n’est pas le portrait d’un corps,
ici, c’est un requiem qu’un couteau de sonnets
a mis sens dessus dessous,
beauté contaminée, calcinée.

Ici pas de comtesses, de princesses,
la coiffure découpe dans le front
une place carrée pleine d’effroi,

ici, plus rien que la bouche du deuil.

Cees Nooteboom

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Martin Eden de Jack London

J’ai lu le célèbre roman de Jack London « Martin Eden » dans le cadre de mon Printemps des Artistes puisque ce livre nous raconte le parcours littéraire d’un jeune homme pauvre mais très obstiné, intelligent et volontaire, de ses débuts difficiles à son ascension remarquable.

Note Pratique sur le Livre :

Editeur : 10-18
Traduit de l’américain par Claude Cendrée
Nombre de Pages : 479

Présentation de l’auteur :

Jack London (1876-1916) né John Griffith Chaney, est un écrivain, romancier et novelliste américain dont les thèmes de prédilection sont l’aventure et la nature sauvage. Grand voyageur, il pratiqua également le journalisme. Par les succès retentissants de plusieurs de ses romans, comme l’Appel de la forêt (1903) ou Croc-Blanc (1906) il devint vite un écrivain riche, célèbre et couvert de gloire. Certaines de ses œuvres sont très engagées et marquées par ses convictions socialistes. Il est mort à seulement 40 ans d’une crise d’urémie.

Présentation du roman :

Martin Eden est un jeune homme de vingt ans, pauvre et peu éduqué, un ancien marin qui a beaucoup voyagé et qui a une grande expérience de la vie malgré son jeune âge. Au cours d’une bagarre, il a l’occasion de sauver un jeune homme du mauvais pas où il s’est engagé et celui-ci, par reconnaissance, l’invite à diner dans sa très bourgeoise famille. C’est à cette occasion que Martin rencontre Ruth Morse, la sœur du jeune homme qu’il a défendu, une très belle jeune fille qui étudie la littérature à l’Université et qui lui parait particulièrement raffinée et brillante, bien au-dessus des filles vulgaires qu’il côtoie d’habitude. Martin tombe follement amoureux de Ruth et décide de la conquérir en s’élevant au-dessus de sa condition d’ouvrier et en devenant écrivain. Il entreprend de se forger une culture en autodidacte, avec l’aide de Ruth qui corrige son mauvais anglais et avec les conseils de son bibliothécaire, qui oriente ses lectures. (…)

Mon humble avis :

Le personnage de Martin Eden est très idéaliste au début du roman, il se fait des illusions sur la bourgeoisie, sur le milieu littéraire, sur les critères de jugement des éditeurs, et sur la nature humaine en général. Plus que tout, il se fait une image merveilleuse, éthérée et pure de la jeune fille qu’il aime sous prétexte qu’elle est d’une classe sociale prétendument « supérieure » et qu’elle a fait beaucoup plus d’études que lui. Il se voit lui-même tel que les bourgeois le voient : comme un ignorant, un genre de brute épaisse au langage argotique et sans savoir-vivre. En même temps, Martin Eden ne doute pas de ses capacités à réfléchir, à apprendre, à se cultiver et à s’élever rapidement au niveau de cette classe bourgeoise qu’il admire tant. Grand adepte de Nietzsche, il déploie des efforts véritablement surhumains pour parvenir à ses objectifs, il consent d’énormes sacrifices pour produire inlassablement des œuvres littéraires et les envoyer à des revues, à des éditeurs, au point de dépenser tout son argent à cet effet et de se priver de tout, même de nourriture et du plus élémentaire confort. Mais plus ses réflexions vont s’affiner au contact de la littérature et de la philosophie, plus il va remettre en cause ses illusions initiales et s’apercevoir de la mesquinerie et de la stupidité de la bourgeoisie. Toutes ces valeurs, ces institutions et ces personnes soi-disant supérieures vont révéler à Martin Eden leur vrai visage. Et finalement, il se retrouve seul et amèrement déçu, conscient de sa propre supériorité, mais ne pouvant rien faire de cette supériorité car personne ne le comprend.
Ce livre est largement inspiré de la propre expérience de Jack London et de ses débuts littéraires misérables, et en effet cela se sent à travers les descriptions très réalistes et les situations saisissantes de vérité, qui contribuent à créer aux yeux du lecteur un monde véridique où l’on entre directement et sans effort.
Un roman très poignant, que j’ai vraiment beaucoup aimé, et que je conseille tout particulièrement aux écrivains et poètes en herbe – non pas pour les désespérer mais pour les éclairer et les faire réfléchir.

Un Extrait Page 205-206

Ce fut une heure exquise pour la mère et la fille et leurs yeux étaient humides, tandis qu’elles causaient dans la pénombre, Ruth tout innocence et franchise, sa mère compréhensive, sympathisant doucement, expliquant tout et conseillant avec calme et clarté.
– Il a quatre ans de moins que toi, dit-elle. Il n’a ni situation, ni fortune. Il n’a aucun sens pratique. Puisqu’il t’aime, il devrait, s’il avait du bon sens, faire quelque chose qui lui donnerait un jour le droit de t’épouser, au lieu de perdre son temps à écrire ces histoires et à faire des rêves enfantins. Martin Eden, je le crains, ne sera jamais sérieux. Il n’envisage nullement l’idée d’un métier convenable comme l’ont fait certains de nos amis – M. Butler, par exemple. Martin Eden, je le crains, ne sera jamais riche. Et dans ce monde, l’argent est nécessaire au bonheur. Oh ! je ne parle même pas d’une énorme fortune ! mais d’une fortune suffisante à assurer un confort convenable. Il… il n’a jamais parlé ?…
– Il ne m’a jamais dit un mot ; mais, s’il le faisait, je l’arrêterais, car, tu sais, je ne suis pas amoureuse de lui !
– Tant mieux. Je ne serais pas contente de voir mon enfant, ma fille unique, si nette, si pure, aimer un homme pareil. Il existe, de par le monde, des hommes nets, fidèles, virils. Attends un de ceux-là. Tu le trouveras un jour, tu l’aimeras et il t’aimera et vous serez aussi heureux ensemble que ton père et moi l’avons été. (…)

Mort à Venise de Thomas Mann

Dans le cadre de mon « Printemps des artistes » j’ai eu envie de lire cette célèbre nouvelle (ou court roman) de Thomas Mann, puisqu’elle met en scène un grand écrivain, connu et reconnu, Gustav von Aschenbach, qui aurait été inspiré à Thomas Mann à la fois par Wagner (qui était mort à Venise en 1883) par Gustav Mahler (dont il reprend le prénom et la description physique) mais aussi par sa propre histoire personnelle, puisqu’il avait déjà ressenti des attirances pour des jeunes adolescents.

Note sur Thomas Mann (1875-1955)

Thomas Mann est un écrivain allemand, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929. Il est l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du XXᵉ siècle et est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence. Ses œuvres les plus connues sont La Montagne magique (1924), Mort à Venise (1912), les Buddenbrook (1901) et la nouvelle Tonio Kröger.
(Source : Wikipédia)

Présentation du roman :

Lors d’un voyage à Venise, un écrivain allemand vieillissant, célèbre et comblé d’honneurs dans son pays, se prend d’une folle passion pour un bel adolescent polonais qui séjourne avec sa famille dans le même hôtel que lui. Cette passion restera platonique et jamais les deux personnages n’échangeront un seul mot mais le vieil écrivain va endurer mille tourments. Parallèlement, une épidémie de choléra se répand insidieusement dans la cité, à l’insu des touristes et voyageurs de passage, auxquels les autorités cachent la vérité.

Mon humble avis :

Dans ce court roman, Thomas Mann cherche à démontrer, entre autres choses, que la passion dégrade l’homme et l’avilit. En effet, au début de l’histoire, Aschenbach est présenté comme un grand écrivain, un intellectuel respecté et comblé d’honneurs officiels puisqu’il a même été récemment anobli. A ce moment, il se comporte avec une dignité tout à fait exemplaire et semble porter sur autrui un regard assez sévère et intransigeant, comme sur ce « vieux beau » croisé sur le bateau qui l’amène à Venise, et qui lui inspire un profond dégoût.
Mais Aschenbach se retrouve dans le même hôtel que Tadzio, le bel adolescent, et il va ressentir pour lui une attirance si puissante qu’il ne sera plus capable de quitter l’hôtel, ce qui pourtant le sauverait à la fois de cette passion interdite et coupable mais aussi de l’épidémie de choléra qui se propage insensiblement à travers la ville.
Aschenbach se retrouve à partir de là dans des postures absurdes et honteuses, par exemple lorsqu’il poursuit à travers Venise la famille polonaise, durant les longues heures de leurs promenades, pour le seul plaisir d’entrapercevoir Tadzio de temps en temps, et au risque d’attirer sur lui l’opprobre et le scandale.
A la fin du roman, Aschenbach est devenu semblable au « vieux beau » qu’il méprisait au début de l’histoire : lui aussi se fait teindre les cheveux, soigner et maquiller chez le coiffeur, pour espérer atténuer la différence d’âge avec l’objet de ses fantasmes, et on sent que sa déchéance est pratiquement achevée.
Il faut remarquer que Tadzio apparait tout au long du roman comme un être particulièrement pur et lumineux, un idéal inaccessible et intouchable, dont le caractère est tout entier à l’image de sa beauté physique et que la passion du vieil écrivain ne peut pas souiller ou atteindre. Il s’aperçoit de l’attirance d’Aschenbach pour lui mais ne se montre ni hostile ni vraiment engageant. Et si, à un moment donné, Tadzio adresse un sourire au vieil écrivain, celui-ci est suffisamment conscient de la situation et de sa responsabilité pour prendre la fuite avec effroi.
Le roman est riche de références mythologiques et antiques et on parle toujours à son propos de Dionysos et d’Apollon – mais ce n’est pas l’aspect qui m’a le plus plu et intéressée, j’ai préféré réfléchir plutôt au rôle de la passion dans nos vies, à ce qu’elle nous apporte ou nous enlève.
Un livre très prenant, saisissant, d’une modernité frappante !

Extrait page 92

Ce fut le lendemain matin qu’au moment de quitter l’hôtel il aperçut du perron Tadzio, déjà en route vers la mer, tout seul, s’approchant justement du barrage. Le désir, la simple idée de profiter de l’occasion pour faire facilement et gaiement connaissance avec celui qui, à son insu, lui avait causé tant d’exaltation et d’émoi, de lui adresser la parole, de se délecter de sa réponse et de son regard, s’offrait tout naturellement et s’imposait. Le beau Tadzio s’en allait en flâneur ; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en français ; à ce moment il sent que son cœur, peut-être en partie par suite de la marche accélérée, bat comme un marteau, et que presque hors d’haleine il ne pourra parler que d’une voix oppressée et tremblante (…)

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Le Hibou et la baleine de Patricia Plattner


Ce film de Patricia Plattner date de 1993, il s’agit d’un documentaire sur l’écrivain suisse et francophone Nicolas Bouvier (1929-1998), qui est essentiellement composé d’entretiens, entrecoupés parfois de quelques musiques et/ou peintures.

Note technique sur le film :

Nationalité : suisse.
Langue : français (possibilité de sous-titres anglais, allemands ou espagnols)
Durée : 57 minutes.
Couleur.
Genre : documentaire

Note sur la réalisatrice :

Patricia Plattner (1953-2016) est une réalisatrice, scénariste, photographe, historienne de l’art suisse (genevoise). Elle a réalisé aussi bien des documentaires que des longs-métrages de fiction, comme Les petites couleurs (2002) et Bazar (2009). Elle avait créé en 1985 sa propre maison de production (Light Night Production).

Quatrième de Couverture :

Nicolas Bouvier, un grand poète, a aussi toujours été un voyageur et un chasseur d’images, et ses textes sur ses séjours en Asie et à l’ouest ont une ampleur et un rythme sans commune mesure avec les récits hâtifs d’un globe-trotter pressé. Le personnage, fascinant par ses dons et ses facettes multiples, était iconographe par goût de la photographie et des bibliothèques, mais aussi pour gagner sa vie. Dans ce film, tourné en 1992, il s’exprime sur sept thèmes au centre de son œuvre, paroles ponctuées par des images emblématiques et des musiques aimées.
En parallèle au film, un livre a été publié sous le même titre aux éditions Zoé. Nicolas Bouvier avait toujours souhaité éditer un tel album de textes et d’illustrations, comme un livre d’enfant, où l’on découvrirait les images qui ont accompagné son œuvre.

Mon humble avis :

Quand on aime le style de Nicolas Bouvier, très poétique, subtil et plein de notes d’humour, et quand on a apprécié quelques uns de ses livres, il est très intéressant de regarder ce documentaire où le grand écrivain voyageur se livre avec sincérité et simplicité. Il nous reçoit dans son bureau et nous dévoile quelques uns de ses objets usuels, comme sa machine à écrire, son environnement domestique et son décor quotidien.
Pendant qu’il nous parle, on le voit fumer cigarette sur cigarette et beaucoup tousser, et on ne peut pas s’empêcher de penser que le film a été tourné seulement cinq ans avant sa mort et qu’il n’a déjà pas l’air en très bonne santé, les traits du visage creusés et marqués , bien qu’il conserve toute son acuité et sa vivacité intellectuelles.
Il parle à bâtons rompus de toutes sortes de sujets : de sa passion pour la musique – j’ignorais qu’il avait failli devenir musicien professionnel, ayant un très haut niveau pianistique – de tout ce que les voyages lui ont appris – il dit par exemple qu’il n’aurait sans doute pas écrit s’il n’avait pas voyagé, ce que j’ai un peu de mal à imaginer – il nous parle de la mort de son père, de sa rencontre avec sa femme, de la naissance de ses enfants, et de tas d’événements intimes, avec un regard toujours tendre, où l’amusement se mêle parfois à la tristesse.
Il parle aussi de ses livres : L’Usage du monde (1963), Chroniques japonaises (1975), Le Poisson-scorpion (1981), Journal d’Aran (1990) et il donne sur chacun d’eux un éclairage très intéressant et inattendu sur leur contexte d’écriture, mais sans s’étendre trop longuement sur le contenu des livres eux-mêmes (sans doute pour nous donner envie de les lire).
Un documentaire intime et attachant, qui montre Nicolas Bouvier sous un jour chaleureux et sympathique (tel que ses écrits nous le laissaient imaginer) et qui donne vraiment envie de partir plus profondément dans l’exploration de son œuvre.

Des arbres à abattre de Thomas Bernhard

couverture chez folio

Ce livre de Thomas Bernhard m’a été offert par mon ami le poète Denis Hamel et j’ai choisi de le chroniquer pour le défi des Feuilles Allemandes de Patrice et Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » et de Fabienne du blog « Livr’escapades » en ce mois de novembre 2021.

Thomas Bernhard (1931-1989) est un écrivain et dramaturge autrichien, né aux Pays-Bas, il passe son enfance à Salzbourg auprès de son grand-père pendant toute la période nazie. Il souffre dès son enfance de la grave maladie pulmonaire qui finira par l’emporter. Il étudie la musique et exerce quelques temps le métier de journaliste. Ses premiers romans remportent un grand succès, de même que son théâtre. Très critique, pour ne pas dire haineux, vis-à-vis de son propre pays et volontiers provocateur, ses œuvres et ses discours ont souvent fait scandale en Autriche. Malgré tout, Thomas Bernhard a continué à y vivre jusqu’à sa mort.

Présentation du Livre :

Nous assistons dans ce livre au long monologue intérieur d’un écrivain autrichien particulièrement haineux, rancunier et acariâtre, âgé d’une cinquantaine d’années, au cours de sa visite chez le couple Auersberger, lors d’un « dîner artistique » où l’on attend pendant deux heures un vieux comédien du Burgtheater en l’honneur duquel ce dîner est donné. Ce monologue intérieur, très obsessionnel et répétitif, nous permet de mieux comprendre les relations du narrateur-écrivain avec le cercle amical des Auersberger, des gens avec qui il avait coupé les ponts depuis trente ans et qu’il trouve absolument exécrables et insupportables. Le comédien si longuement attendu arrivera finalement à ce diner artistique après minuit, ce qui sera l’occasion de passer à table, mais les réactions des uns et des autres ne seront pas celles que l’on pouvait prévoir et l’ambiance va se gâter encore davantage. (…)

Mon humble Avis :

Je n’ai pas été trop surprise par le style de l’auteur car j’avais déjà lu de lui quelques romans, comme « Oui » et « Le Naufragé » mais je suppose qu’un lecteur découvrant Thomas Bernhard avec ce livre serait un peu déconcerté par ce style répétitif, plein d’exagérations, bourré d’adverbes, et par l’omniprésence de l’incroyable et inénarrable « fauteuil à oreilles » qui doit apparaître au moins deux cents fois dans les cent premières pages. Malgré tout, cette écriture a quelque chose de fascinant, d’hypnotique, et on a du mal à lâcher en cours de route ce monologue énergique et plein de verve !
On se demande au cours des premières pages si le narrateur est dérangé mentalement. Mais non : il est seulement animé par une colère et une rage débordantes. Il a l’impression de s’être fait avoir en acceptant ce diner artistique chez un couple d’anciens amis qu’il ne peut plus supporter, pas plus qu’il ne peut supporter les autres invités de ce diner ni les artistes autrichiens les plus en vue de ce pays. Plus encore : il s’en veut à lui-même et ne cesse de s’accabler de reproches.
Un personnage pourtant semble échapper à sa misanthropie généralisée : Joana, une de ses amies, artiste elle aussi, qui avait beaucoup de talent et qui ne s’est jamais compromise avec l’art officiel ou les instances culturelles gouvernementales.
Dégoût du monde culturel, horreur des prétentions artistiques, des honneurs et des décorations distribuées aux artistes par l’Etat autrichien de manière totalement injuste et arbitraire, sont autant de thèmes récurrents d’un bout à l’autre de ce livre.
Mais ce roman sombre a aussi ses zones lumineuses et ses élans vers l’espérance.
Un livre que j’ai plutôt aimé et qui ne peut laisser aucun lecteur indifférent !

Un Extrait page 104 :

Qu’est-ce que je fais dans cette société avec laquelle je n’ai plus été en contact depuis vingt ans, et avec laquelle, depuis vingt ans, je n’ai d’ailleurs pas voulu avoir le moindre contact, et qui a suivi son chemin comme j’ai suivi le mien ? me dis-je dans le fauteuil à oreilles. Que diable suis-je venu faire dans la Gentzgasse ? me demandai-je, et je me dis que j’avais cédé à un sentimentalisme momentané, au Graben, et que je n’aurais jamais dû céder à un sentimentalisme aussi répugnant. J’ai eu un moment de faiblesse au Graben, et je me suis abaissé à accepter l’invitation de ces époux Auersberger que je méprise et hais finalement depuis tant d’années déjà, me dis-je dans le fauteuil à oreilles. Nous devenons et nous nous montrons momentanément ignoblement sentimentaux, me dis-je dans le fauteuil à oreilles, nous commettons le crime de bêtise en allant là où nous n’aurions jamais dû aller, en allant même chez des gens que nous méprisons et haïssons, pensai-je dans le fauteuil à oreilles, je vais effectivement dans la Gentzgasse, ce qui est incontestablement, venant de moi, non seulement une bêtise mais une véritable infâmie. Nous devenons faibles et nous tombons dans le piège, dans le piège social, pensai-je dans le fauteuil à oreilles, car cet appartement de la Gentzgasse n’est actuellement pour moi rien d’autre qu’un piège social dans lequel je suis tombé. (…)

Le Mystère Henri Pick de David Foenkinos

J’ai lu ce livre vers la fin du mois de mars 2020, en pleine période de confinement pour cause de virus, et ce choix de lecture correspondait à une envie d’humour et de légèreté.
Je savais de plus que ce roman abordait le thème de l’écriture littéraire, des échecs ou des succès de librairie, du monde de l’édition, toutes choses à priori fort intéressantes quand on aime lire et/ou écrire.

Malheureusement, ce livre n’a pas été à la hauteur de mes attentes, loin de là.
J’attendais de l’humour ou au moins de la malice, et n’en ai pas trouvé …
Le livre accumule les bluettes plus ou moins niaises entre divers personnages interchangeables, au caractère mièvre et sans relief.
La vision de l’écrivain ou du monde de l’édition donnée par Foenkinos est plutôt gentillette, pour ne pas dire neuneu : tout le monde est gentil, bien intentionné, les bons écrivains sont récompensés par des succès de librairie bien mérités et les mauvais écrivains vont au rebut, forcément, puisque le monde littéraire est connu pour la justesse de ses verdicts (puisque Foenkinos est publié chez Gallimard cela signifie qu’il est un grand auteur -> CQFD).

Il y a par ailleurs un mépris de classe assez déplaisant : les pauvres et, disons, la classe laborieuse est regardée avec condescendance : ces gens sont presque analphabètes, ne savent même pas écrire une carte postale, ne s’expriment pas non plus oralement, et le lecteur finit presque par se demander si les pauvres ne sont pas un genre de bestiaux irrécupérables, dans l’esprit de cet écrivain.

La manière dont Foenkinos essaye de nous tirer quelques larmes dans les derniers chapitres, m’a semblé poussive, préfabriquée et insincère. Comme si l’auteur se contentait d’employer des procédés déjà éprouvés ailleurs, des recettes toutes faites, mais qui ne reposent pas sur le ressenti personnel d’une vraie émotion.

Voilà les impressions que j’ai eues durant cette lecture, et je préfère les donner franchement, même si je peux me tromper et que mon avis est tout à fait subjectif.

Un livre bien peu recommandable, selon moi.

Le Sens de ma Vie, de Romain Gary


Le Sens de ma vie est un livre à part dans l’oeuvre de Romain Gary puisqu’il s’agit de la retranscription d’entretiens qu’il avait donnés à Radio-Canada, quelques mois seulement avant son suicide le 2 décembre 1980. Il y fait en quelque sorte un bilan de sa vie, en retrace les grandes étapes, nous raconte des anecdotes amusantes ou édifiantes, nous fait part des réussites dont il est le plus fier. J’ignorais par exemple qu’il avait approché de très près Hollywood et ses stars, travaillant même sur plusieurs scénarios (Le jour le plus long, entre autres) tout comme j’ignorais qu’il avait lui-même réalisé deux films (faisant tourner sa femme, Jean Seberg) et qu’il était particulièrement fier du premier.
Par contre, j’avais aussi conscience, en lisant ce livre, que Romain Gary nous dissimulait beaucoup de choses : jusqu’au bout il aura nié son pseudo d’Emile Ajar, même si on se doute que l’envie devait parfois le démanger de révéler l’étendue de son talent et de revendiquer la paternité de La Vie devant soi ou de Gros-Câlin.
Il consacre quelques minutes de cet entretien à l’évocation de son ex-femme, la belle actrice Jean Seberg, suicidée en 1979, et ce sont des lignes très pudiques et d’autant plus émouvantes.
Bien sûr, on retrouve dans ce recueil d’entretiens, des choses qu’il avait déjà révélées dans ses romans autobiographiques, comme La Promesse de l’aube, mais ces entretiens ont tout de même une saveur particulière, en nous restituant le ton de la conversation et la liberté de parole de Gary.
Un livre qui nous met en contact direct avec Romain Gary et qui nous le rend plutôt sympathique !
Par ailleurs, Romain Gary a eu une vie riche et brillante, s’est frotté à l’Armée, à la Politique, à l’espionnage, au cinéma, et ce livre possède aussi un intérêt historique notable.

Extrait page 90

J’ai divorcé de Jean Seberg en 1970, en partie parce que l’idéalisme de cette jeune femme se heurtant à des déceptions continuelles était ce que j’avais déjà vécu jeune homme et je ne pouvais pas le tolérer, je ne pouvais pas le supporter, je ne pouvais pas le suivre, je ne pouvais pas lui tenir compagnie, je ne pouvais pas l’aider et j’ai capitulé en quelque sorte sans jamais cesser de m’occuper d’elle avec les conséquences tragiques que le monde entier connaît aujourd’hui et dont je refuse absolument de parler désormais, après avoir donné à ce sujet une conférence de presse dont les répercussions en Amérique ont été certaines puisque les reproches que je faisais au FBI ont été confirmés par le chef du FBI lui-même, Monsieur Webster.

La Faim de Knut Hamsun

J’ai terminé cette lecture depuis déjà quelques jours mais j’ai eu besoin d’une période de décompression et, si j’ose dire, de digestion, pour apprécier pleinement La Faim – le chef d’oeuvre de Knut Hamsun (1859-1952), qui date de 1890 et se fonde probablement sur des éléments autobiographiques.
Je comprends que le ton de ce roman ait paru très nouveau, à la fin du 19è siècle, car c’est un livre âpre et dur, éprouvant pour le lecteur, avec des scènes très brutales.
Ce livre se présente comme le monologue intérieur d’un jeune écrivain dont nous ne saurons jamais le nom. Ce jeune écrivain assure plus ou moins sa subsistance en fournissant des articles à un journal. Mais, parfois, le journal en question refuse ses articles et, d’autres fois, le jeune écrivain connait des pannes d’inspiration et n’arrive plus à rien écrire de bon. Sa situation est donc d’une extrême précarité et ses rentrées d’argent pas assez importantes pour le sortir de la misère plus que quelques jours. Il connaît la faim de manière cyclique, se retrouve plusieurs fois à la rue, errant dans la grande ville, ne sachant comment s’en sortir, en proie aux plus grands tourments psychologiques car la faim et la misère lui détraquent les nerfs. Au cours de ses vagabondages, il est tiraillé entre l’envie de garder sa dignité et le besoin de s’abaisser pour demander l’aumône ou un service matériel. Il a parfois des comportements incohérents, impulsifs, autodestructeurs mais je crois que c’est dû à son extrême misère physique et morale, au mépris et aux méchancetés dont il est victime, conjugués à la grande ambition littéraire et intellectuelle qui l’anime. Tiraillé entre des tas d’aspirations contradictoires, il est à la limite de la folie. Réduit à la faim et au dénuement complet durant plusieurs jours, il se confronte souvent à l’idée de la mort.
Ce personnage – qui est à peu près le contraire d’un bourgeois pépère épris de confort, si typique du 19è siècle – ne semble pouvoir exister que dans le danger et l’excès. Il ne semble tirer aucune leçon de ses expériences et se retrouve toujours cycliquement dans la même situation. Il m’a un peu rappelé le personnage des Carnets du Sous-sol de Dostoïevski, avec le même caractère entier et passionné, la même solitude, et des névroses voisines.
Un livre puissant et douloureux, qui laisse une impression très vive !

Vie et Mort en quatre rimes, d’Amos Oz

Le grand écrivain israélien Amos Oz (1939-2018) étant mort très récemment, ma librairie de quartier a mis ses livres sur un présentoir bien en évidence au milieu de la boutique, ce qui a été pour moi l’occasion de m’y intéresser. C’est sans doute dommage d’attendre la mort d’un auteur pour lire ses livres, mais c’est souvent le déclic nécessaire …
J’ai donc acheté, un peu au hasard, ce livre parmi plusieurs autres du même auteur : Vie et Mort en quatre rimes – un titre énigmatique et attrayant pour qui aime la poésie.
Je l’ai lu en Folio et il était paru chez Gallimard en 2008.

Ce livre raconte l’histoire d’un grand écrivain qui est convié dans un Centre Culturel à une soirée littéraire en son honneur. Un spécialiste de la littérature fait d’abord un exposé analytique sur son oeuvre puis une jeune femme – jolie mais pas séduisante – en lit des extraits et enfin le public est invité à poser des questions à l’auteur.
Pendant toute la soirée l’écrivain s’ennuie et il laisse vagabonder son imagination sur les différentes personnes qui l’entourent, leur inventant un nom, un passé, des amours, des desseins plus ou moins inavouables, des goûts particuliers, et il se raconte leurs histoires, se mêlant parfois lui-même à ces fantasmes divertissants et entrecroisant les aventures des uns et des autres.

Pour ma part, j’aime bien les romans qui parlent de romanciers en train d’inventer des histoires, ce genre de mise en abyme n’est pas pour me déplaire et, ici, c’est fait avec beaucoup d’intelligence et ça fonctionne très bien, suscitant des questions sur la création littéraire en général et sur l’oeuvre d’Amos Oz en particulier – ça donne d’ailleurs très envie de se plonger dans d’autres de ses livres pour en apprendre davantage.
J’ai parfois eu un petit peu de mal à m’y retrouver dans l’identité de certains personnages – ce n’est pas qu’ils soient si nombreux mais ils ont tendance à disparaître puis à réapparaître quand on les a oubliés – mais heureusement un petit lexique m’a rafraîchi la mémoire en fin d’ouvrage.
J’ai beaucoup aimé la variété des sujets abordés, de la politique à l’érotisme en passant même par des réflexions bibliques sur Caïn et Abel, qui paraissent chaque fois pertinents et intéressants.
Par ailleurs l’écriture est tout à fait belle, l’ironie affleure très souvent, et les descriptions sont superbes.
Un livre excellent, qui sous des airs de divertissement fantaisiste aborde des réflexions profondes.

L’esprit du Haïku, de Terada Torahiko


J’ai acheté ce petit livre à l’occasion d’une récente promenade au rayon poésie de la librairie Gibert à Paris, et son titre L’esprit du Haïku a tout de suite attiré mon attention, comme vous pouvez l’imaginer.
Il s’agit ici d’un essai, d’une réflexion sur l’aspect typiquement japonais de cette forme de poésie qui concentre dans ses trois vers de dix-sept syllabes toute la pensée nippone : son rapport à la nature, sa philosophie, ses interactions entre objectivité et subjectivité, son sens de l’impermanence, la structure et la musicalité de sa langue, son émotion toute particulière face au cycle des saisons et à des expressions comme « fine pluie de printemps » ou « tempête d’automne », etc.
Aux yeux de Terada Torahiko, qui écrit cet essai vers le milieu des années 1930, à une époque où le Japon commençait à être très nationaliste, le haïku ne saurait être composé que par des poètes japonais et aucun occidental n’est capable d’y comprendre quoi que ce soit.
Cet essai – qui a le mérite d’être d’une grande clarté et de nous expliquer de manière concise l’esthétique subtile du haïku – est suivi d’un bref texte de souvenirs : Retour sur les années avec le maître Sôseki.
Terada Torahiko (1878 – 1935) était en effet un disciple du grand écrivain et auteur de haïkus Natsumé Sôseki (1867-1916) qui lui a enseigné la poésie et a formé sa sensibilité et son goût.
Ces pages constituent à la fois un portrait très vivant et très sympathique de Sôseki, et nous donnent aussi une idée des relations de respectueuse complicité et de dépendance qui unissaient alors le maître spirituel et ses disciples. Ainsi, Terada se présente comme volontiers envahissant avec son maître, désireux d’avoir l’exclusivité de sa présence et de son enseignement, tandis que Sôseki essaye de se dérober poliment et maintient toujours un peu de détachement et d’ironie.

Un livre que j’ai pris beaucoup d’intérêt et de plaisir à lire !

L’esprit du haïku est paru chez Philippe Picquier en août 2018, dans une traduction d’Olivier Birmann et de Hiroki Toura.

En voici un extrait page 44 :

Considéré dans son processus, l’apprentissage du haïku exige d’abord un affinement du sens de l’observation de la nature. Une fois que l’on se met à composer des haïkus, les beautés de la nature dont on ne s’était jusque-là absolument pas aperçu semblent comme surgir d’un seul coup de l’obscurité et se déployer sous nos yeux. Au point de se demander comment il a été possible de ne pas les avoir vues jusque-là. C’est là le premier stade de cette pratique.