Sarinagara, de Philippe Forest

Philippe-Forest-SarinagaraCe livre est un peu inclassable, à la fois récit, essai, biographie rêvée, et sorte de journal.
Le récit se noue autour d’un épisode dramatique de la vie de Philippe Forest, à savoir la perte de sa fille, âgée de quatre ans, atteinte d’un ostéosarcome en 1995 et dont le combat contre la maladie a duré un an. Après ce deuil terrible, l’auteur et son épouse décident, sans bien savoir pourquoi, de se rendre au Japon, ce qui est l’occasion pour Philippe Forest de vivre dans la réalité un de ses plus vieux rêves d’enfant : une sorte d’errance dans une ville inconnue, où il se perd, et où il ne possède plus rien.
Philippe Forest s’intéresse alors à trois artistes japonais, qui ont connu soit la perte d’un enfant, soit la sidération devant une tragédie historique, et dont il nous raconte en quelque sorte trois récits biographiques : celui du poète Issa (un des plus fameux auteurs de haïku) celui de Sôseki, (l’inventeur du roman japonais moderne), et celui de Yamahata, le premier photographe à être entré dans Nagasaki après l’explosion nucléaire de 1945.
J’ai trouvé que la biographie d’Issa était le cadre d’une réflexion très fine sur le sens profond du haïku : constatation du temps qui s’enfuit, du côté éphémère de toutes choses, désir de retenir le temps et, en même temps, pérennité de l’amour humain.
La biographie de Sôseki est celle qui m’a le plus touchée. Professeur d’anglais, monsieur très convenable, Sôseki est envoyé contre son gré en voyage d’étude en Angleterre pendant deux ans, et, confronté à la vacuité de sa situation et de la vie en général, il s’enfonce dans une sorte de folie, qui ne l’empêchera pas, néanmoins, d’écrire des chefs d’œuvre à son retour au Japon.
Le chapitre sur le photographe Yamahata est celui que j’ai eu le moins de plaisir à lire (c’est un euphémisme), d’une part parce que le personnage est assez antipathique, et d’autre part à cause de l’accumulation de détails horribles et sanglants au moment de l’explosion de la bombe nucléaire.
La dernière partie est une évocation du tremblement de terre de Kobe, ce qui permet à l’auteur de réfléchir aux notions d’oubli et de souvenir, et de revenir plus longuement sur son histoire personnelle, sur ses motivations d’écrivain, et qui est l’occasion de très belles pages teintées de sagesse et de philosophie ténue.

Extrait page 220 :

J’ai fini par penser que le détour que je cherchais devait passer sans doute par le Japon, que le désir que j’avais eu de partir là-bas indiquait que la suite de mon histoire se situait secrètement de ce côté-là du monde. J’ai pris alors conscience d’un phénomène curieux. L’état d’éloignement dans lequel je me trouvais favorisait une sympathie indiscriminée pour toutes les réalités qui m’entouraient. L’univers indifférent où j’étais entré paraissait avoir reçu la confidence impossible de mon propre secret. Toutes les histoires qu’on me racontait répétaient la mienne : celle d’Issa ou bien de Sôseki, d’autres encore, si nombreuses que je les ai immédiatement oubliées. C’est dans un tel état d’esprit que, me documentant sur l’histoire de la photographie japonaise, je me suis arrêté sur une image prise par un certain Yosuke Yamahata au lendemain de l’explosion nucléaire de Nagasaki. Et, instantanément, j’ai su que l’histoire racontée par une telle image s’adressait à moi et qu’il était inutile de différer plus longtemps le moment où elle prendrait place dans le récit de ma vie.

Une femme fidèle d’Izumi Kyôka

Dans le Japon de la toute fin du 19ème siècle, une jeune femme malheureuse s’épanche auprès de son jeune voisin, un adolescent de seize ans, qu’elle invite chez elle l’après-midi pendant l’absence de son mari. Elle raconte au jeune homme comment elle a été mariée à quatorze ans avec cet homme qu’elle n’aimait pas et la vie douloureuse, même dramatique, qu’elle a menée depuis.

Cette histoire de mariage raté, d’époux détesté, et de femme qui continue malgré tout à subir hypocritement son sort, est d’une très grande finesse d’évocation.
Ce personnage de femme, à la fois nerveux, à fleur de peau, est plein de profondeur, ce qui n’est suggéré parfois que par quelques mots.
Le jeune voisin, bien qu’il intervienne relativement peu durant la longue confession de la jeune femme, montre, par son mélange de désinvolture et de bienveillance, un certain sentiment d’amitié mais certainement pas l’amour que la jeune femme attend, ce dont elle ne semble pas se rendre compte.
Quant au personnage du mari, il est d’abord présenté comme une sorte d’épouvantail ridicule, avant de s’avérer être à la fois victime et implacable.
Cette ambivalence des caractères m’a séduite, mais aussi la manière dont cette histoire s’enrichissait de nuances et s’intensifiait au fur et à mesure des pages.
J’ai aimé aussi les accents féministes de certains passages, ou plus exactement de révolte vis à vis des mariages forcés et des drames inévitables auxquels ils mènent.
J’ai trouvé intéressant, aussi, que ce soit en brisant le silence et en sortant de son hypocrisie que la jeune femme soit conduite au drame final, comme si le silence était finalement une protection dont il était dangereux de sortir.

Cette nouvelle est une œuvre superbe, à l’écriture très maîtrisée, que je conseille donc vivement.